«Autre exemple, mon cher monsieur: La superbe madame Meino, épouse d'un de nos camarades, nous fut enlevée: elle tomba dans un parti de gendarmes qui la menèrent à Alexandrie. Seul M. Meino se présente encore chez le général de cette ville, et cette fois sous l'uniforme de la gendarmerie, en colonel, la croix d'honneur à la boutonnière. Nous aimons beaucoup la croix d'honneur. Meino accorda un délai de trois jours pour la liberté de sa femme. Au bout de deux jours, madame Meino était revenue; et l'on avait bien fait d'obéir, car sans cela le général Despinois… était mort dans les vingt-quatre heures, et moi qui vous parle, j'étais resté à Alexandrie pour retirer sa parole d'honneur et rentrer dans les lois de la guerre.
«Vous le voyez, nous avons horreur du sang, et nous ne le versons que quand on nous y contraint. Les femmes! eh bien! nous ne les enlevons même pas; nous leur prenons tout, mais nous leur laissons l'honneur. Il n'y a pas chez nous plus de libertins que de traîtres. Ceux qui ne sont point insensibles à l'amour ont des femmes légitimes où le sacrement a passé. Nous avons réduit nos expéditions à un code régulier, et voici les principales dispositions: Nous connaissons toutes les fortunes à un sequin près; nous avons ainsi la liste des riches propriétaires; nous en enlevons un, deux, trois, de temps en temps, à tour de rôle. Nous les mettons en lieu de sûreté; nous leur faisons les honneurs de notre table: le vin, le café, la liqueur, un bon ordinaire. Libre ensuite aux prisonniers de s'en aller quand ils veulent… c'est-à-dire quand ils veulent payer leur rançon; mais nous ne sommes point juifs, nous leur donnons du temps. Ils prennent eux-mêmes leurs échéances. Ils écrivent à leurs familles, et pour cela encore, nous leur sauvons les ports de lettres, nous nous chargeons nous-mêmes de les faire tenir. Quand les conventions réciproques ont été jurées, c'est-à-dire encore, quand nous avons touché l'argent, nos prisonniers, un bandeau sur les yeux, sont ramenés, et à cheval, à peu de distance de chez eux. Nous les prévenons que toute dénonciation à l'autorité serait suivie pour eux de la peine de mort. Une fois qu'on nous à payé le tribut, on en est quitte pour la vie. Plus honnêtes que les gouvernemens, nous ne volons qu'une fois la même personne; et je puis vous assurer que nous jouissons de l'estime de tous les honnêtes gens qui ont eu affaire à nous.»
«Hélas! madame, là finit le récit du comte de Vivalda, mais là ne finit pas son histoire. Lui, Meino et tous ses honnêtes camarades ont été, il y a peu de temps, poursuivis avec une nouvelle activité. Bien des pauvres gendarmes y ont passé, mais enfin la troupe a été réduite. Retranchés dans une ferme, on y a mis le feu, et ils n'ont cédé qu'au nombre et à l'incendie. La cour criminelle de Turin les a tous condamnés à mort, et tous ont été exécutés. C'est un spectacle dont toute la ville a été témoin. La naissance, la beauté de plusieurs d'entre eux, avaient redoublé l'épouvantable curiosité des supplices. Il n'y en avait pas un dans la bande qui ne portât les marques de quelques blessures. Leur courage, leurs aventures ont fait plusieurs fois les frais de toutes les conversations, et vous voyez bien qu'on en parle encore.»
Nous arrivâmes assez tard à Turin, à cause du mauvais temps. M. le comte de Saluces me reconduisit avec sa politesse ordinaire, et me quitta de suite; j'en augurai que la peur des reproches l'avait repris, et qu'il allait réveiller sa belle actrice pour en diminuer la dose. Quoique je ne sois pas peureuse, on le sait, je n'en passai pas moins la nuit à rêver brigands, comme cela arrive quand on en a parlé beaucoup dans la soirée. Après deux jours de repos, et après mes visites d'adieux au comte de Saluces, à mon chambellan et à quelques autres personnes, je repartis pour Gênes.
CHAPITRE LXXXVII.
Retour à Gênes.—Le comte Albizzi.
En quelques jours, j'eus bientôt suffisamment contemplé tout ce que la rue Balbi ou Strada-Nuova étalent de pompes; car rien ne me lasse aussi vite que les beautés de la pierre de taille et l'aspect du marbre, tandis que la nature animée des sites, des montagnes et des paysages semble renouveler et rajeunir chaque matin pour moi l'émotion de leurs spectacles.
Je m'étais dit: Je veux me reposer quelque temps et vivre comme si mon avenir était assuré; et je fus si fidèle à ma promesse qu'on aurait pu me supposer 20,000 livres de rente. Je ne me ressentais plus de ma blessure, et, ce qui était bien plus grave, mon teint avait repris cette fraîcheur qui était admirée avant mes campagnes, et j'avoue que ma coquetterie ne regrettait nullement mes agrémens militaires. Beaucoup plus par ostentation que par goût, j'allais souvent au spectacle. N'aimant que faiblement la musique, je ne m'y rendais en vérité que dans l'intérêt de ma toilette. Mon pauvre Hantz, en sa qualité d'Allemand, était un peu plus mélomane; et au lieu de le laisser de planton à la porte de ma loge, j'avais pris, en reconnaissance de tant de services qui relevaient pour moi au-dessus de sa classe, l'habitude de le laisser se placer derrière moi. Je m'amusais beaucoup de son enthousiasme musical, qui était parfois fort grotesque, mais qui était toujours fort bien appliqué.
J'approchais de cette époque fatale, tant redoutée, qu'on pourrait appeler une première mort pour les femmes; enfin j'étais bien près de la trentaine; mais une santé que des fatigues qui eussent tué la plupart des femmes avaient rendue plus florissante, un certain air d'agrémens que les Italiens désignent par una maniera che non è da tutti, me rendirent l'objet de poursuites et d'hommages flatteurs. Je fis la connaissance de deux personnes différemment remarquables: un parent du comte Mareschalchi, ministre des relations extérieures du royaume d'Italie, personnage important et cérémonieux, dont les manières gourmées allaient fort peu avec les miennes, mais que ses relations avaient rapproché de Ney, et qui m'en parlait quelquefois; l'autre personne était Albizzi, dont la beauté fut citée depuis à la cour de Toscane. J'avais connu ces messieurs à la campagne, et souvent nous en prenions ensemble le plaisir.
Les Italiens sont en tout et partout passionnés, et ils portent dans toutes les relations, avec une souplesse apparente, une irrésistible volonté de despotisme. Je n'ai jamais compris que l'ascendant du caractère, l'empire du génie ou de la gloire, et Ney seul a pu obtenir de moi cette soumission à ses avis, à sa volonté, que je ne pourrais jamais accorder aux seuls agrémens extérieurs d'un homme ordinaire quoique aimable. J'ai dit la licence bien méritée par ses services que j'avais laissé prendre à mon brave et fidèle domestique quand j'allais au spectacle: le premier jour Albizzi en parut surpris; le second, il en fut mécontent; le troisième, il se permit de me le dire et d'appeler cela une inconvenance. Un cela me convient lui épargna de nouvelles remarques. Il en avait fait assez pour que je devinasse toutes les suppositions outrageantes d'un Italien qui ne connaissait pas la délicatesse des Françaises en pareille matière; parce que dans sa nation un valet peut devenir un rival tout comme un autre, et que ces faiblesses honteuses n'y sont point sans exemple. J'avoue avec toute ma franchise que j'étais si loin de mériter ces soupçons, que mon imprudence n'avait pas même pu songer qu'on pût se méprendre au point de les concevoir. La colère et les insinuations d'Albizzi, j'avais su les repousser; mais elles m'avaient éclairée sur toutes les convenances qu'exige le monde. Je me décidai dès lors, dans l'intérêt d'une réputation que je n'avais rien fait pour compromettre, à un sacrifice bien douloureux, celui de mon pauvre Hantz, de ce fidèle compagnon de tous mes périls. J'immolai la reconnaissance à un autre sentiment honorable dont il ne pouvait recevoir et dont il n'eût point compris l'impérieuse susceptibilité. J'allais le renvoyer au moment du repos et de la récompense qu'il avait si bien mérités. Hantz n'était qu'un simple domestique, et ces détails sont peut-être au-dessous de la dignité de l'histoire; mais je sentis à la noblesse de son dévouement, à la sincérité de sa douleur, que l'or ne suffit pas pour payer un attachement véritable. Je n'osais annoncer à Hantz notre séparation, au moment où il se faisait déjà fête d'accompagner à Rome, à Naples, à Florence, sa bonne maître. Les sarcasmes d'Albizzi m'en faisaient un devoir d'orgueil blessé; ma raison, si rarement courageuse, m'en faisait une obligation d'honneur plus légitime. Je tournai long-temps autour de la fatale nouvelle, mais enfin, j'en brusquai l'annonce auprès du pauvre Hantz. Rien n'est amer et pénible comme le sentiment d'une injustice, et je souffrais d'une séparation à laquelle il n'avait donné aucun prétexte, si ce n'est son dévouement que je reconnaissais si peu.