Quand je me fus expliquée, le pauvre Hantz n'en croyait pas encore ses oreilles; il tomba à mes genoux, tendant des mains suppliantes et s'écriant: «Oh! ma jeune maître, je ne le puis; vous m'avez fait riche, reprenez votre argent; je ne veux rien, et je m'engage à vous servir pour rien, et toute ma vie. Ayez pitié du pauvre Hantz!…» J'en avais plus que pitié; car il m'inspirait de l'estime et de l'attachement. Je lui dis tout ce que ces deux sentimens pouvaient dicter de consolant, lui promettant de le reprendre à Paris, où je le recommandais à une utile connaissance. Il prit ma main, la porta sur son cœur, et s'éloigna avec l'air et la précipitation du désespoir. Je restai quelques minutes immobile; mais aussitôt une affreuse pensée me saisit, et sans songer à autre chose qu'à la crainte dont elle m'envoyait le pressentiment, rapide comme l'éclair, je traverse l'appartement et l'hôtel, et j'arrive en bas pour voir Hantz occupé tranquillement à charger ses pistolets. Il rougit, me demanda mes ordres avec un calme qui me rendit le mien, et qui me livra à tous les embarras d'une pareille démarche. L'orgueil blessé me fit recourir à la dureté pour échapper à l'embarras: je lui dis de faire ses comptes et de les apporter. En retournant à mon appartement, je me vis l'objet d'une humiliante curiosité, qui augmenta mon humeur contre celui qui en était la cause innocente.
Je rapporte toutes ces circonstances, parce qu'elles jettent un triste jour sur les dangers d'une vie pareille à celle que je m'étais faite; parce que les femmes pourront y apprendre la fatalité attachée à une indépendance qui les expose non seulement aux suites d'un premier égarement, mais à l'humiliation d'être mal jugées par le monde, qui ne leur épargne aucune gratuite supposition, aucune interprétation malveillante, même de leurs actes les plus innocens.
Hantz revint au bout d'une demi-heure, me dit qu'il avait pensé à tout, et qu'il était résolu de se brûler la cervelle si je le renvoyais; qu'il voulait me suivre et me servir pour rien; mais tout cela sans s'échauffer, mais avec une fermeté effrayante et que ses yeux confirmaient terriblement. J'éprouvais l'angoisse d'une cruelle hésitation. À toutes mes réflexions, à tous mes encouragemens, il répondait: «Vous servir ou mourir, vous suivre ou me brûler la cervelle.» Enfin, je m'avisai pour le désarmer d'un moyen qui me réussit: je lui dis que j'étais près de me marier; que le futur exigeait de moi son renvoi à cause de la confidence qu'il avait eue de mon attachement pour un autre; que je l'adressais à Paris, à un excellent maître; que je l'y reverrais, qu'il tâchât d'avoir une place pour le lendemain.
Hantz obéit avec chagrin, mais sans murmurer: il croyait qu'il y allait de mon bonheur, et ce sentiment délicat lui avait rendu du courage. Ce sacrifice, que je faisais aux propos d'un homme qui m'était indifférent, me rendit ce dernier odieux, et je résolus de quitter Gênes aussitôt après le départ de mon domestique. Le pauvre garçon revint m'annoncer qu'il avait trouvé à s'embarquer pour Trieste, avec un Italien, le comte Borara, et qu'il aimait mieux cela que de retourner à Paris. Je reçus, le lendemain, la visite de ce nouveau maître, et je lui recommandai avec effusion le dévouement et la fidélité du meilleur des domestiques. Le vent retint quelques jours les voyageurs, et je vis le comte Borara avec plaisir: il était aimable, bon et très attaché au parti français. Le jour qu'on mit à la voile, je le reconduisis et restai sur le port jusqu'à ce que le bâtiment eût entièrement échappé à la vue, le cœur navré d'un sacrifice que l'amour-propre m'avait commandé, et qui me faisait perdre une des choses les plus rares, le dévouement respectueux et à toute épreuve d'un domestique qui élevait ses devoirs jusqu'à la noblesse de l'amitié.
En rentrant chez moi, j'y trouvai le comte Albizzi. Mes manières se ressentirent de ma tristesse; il en prit une humeur fort inconvenante, et il m'apprit jusqu'à quel point un homme jeune, bon et spirituel, peut cependant déplaire. Je résolus d'attendre mon établissement à Florence pour reprendre un domestique ou une femme de chambre; mais avant mon départ, qui fut cependant assez prompt, j'eus à regretter la prudente et religieuse surveillance de mon pauvre Hantz; car on me vola une cassette qui contenait 7,000 fr. en or, 3,000 fr. en billets, trois bagues du plus grand prix, une parure fort belle que je tenais de Moreau, et ses lettres. Jamais, avant cette aventure, je n'avais su rien fermer ni me défier de personne. Depuis ce jour, je suis devenue craintive et méfiante jusqu'au ridicule. Mais c'est une qualité tardive et par conséquent inutile: c'est ainsi que la prudence vient aux mauvaises têtes, quand elles ne peuvent plus en profiter. Chose inexplicable! ce sont les personnes qui ont le plus besoin d'argent pour des prodigalités, qui savent le moins s'en procurer et veiller à ce qui leur est si nécessaire.
Le vol fit du bruit, et en eût fait bien plus, si je ne m'étais pas opposée à toute espèce de poursuites. On ne pouvait concevoir une si stoïque indifférence. Et moi je ne comprenais pas alors et je ne comprends pas encore aujourd'hui, où l'argent est loin d'être abondant pour moi, que pour quelques pièces de cet argent on signe des procès-verbaux d'arrestation, et quelquefois des arrêts de mort.
Sur ces entrefaites, je quittai Gênes, et je sus depuis qu'on n'avait point cru à cette insouciance, à ce désintéressement, vertu si rare dans le vulgaire, que c'est celle qui excite le plus de surprise et d'incrédulité. La bienveillance génoise prétendait à ce sujet que je m'étais volée moi-même, oubliant, dans cette plate et injuste épigramme, que j'avais tout payé avec une extrême exactitude, et même avec une magnificence ridicule. Mais la médisance se soucie-t-elle beaucoup de la raison? et la calomnie ne se moque-t-elle pas du bon sens? Tous comptes faits, il me restait 3,600 fr., une garde-robe d'une grande richesse, de la liberté, quelques talens; j'espérai tirer parti de tout cela, et, gardant pour consolation mes nobles souvenirs, je m'abandonnai sans inquiétude à la fortune.
J'avais quitté Gênes le 7 mai 1808, pour me rendre à Lucques, où je ne restai que le temps nécessaire pour voir les débris de la tour d'Ugolino, et j'en partis avec un sentiment d'horreur et de pitié. J'avoue qu'à Rome l'aspect des ruines et des souvenirs antiques m'a réellement remué l'ame. Partout ailleurs, les ruines ne sont à mes yeux que des masures. Mais là, l'ensemble des monumens conserve son prestige; chaque pierre rappelle encore la reine du monde et ne la dément pas. Ces arènes, ces amphithéâtres, ces colonnes qui se prolongent à l'infini, qui semblent parfois s'animer quand la race dégénérée dont elles sont devenues l'héritage se repose et sommeille; cette vie des tombeaux qu'a très bien surprise et peinte l'auteur des Nuits romaines, m'a été aussi révélée. J'ai cru voir souvent, au milieu de ces éloquens débris, Brutus, Caton et Sénèque, écartant leurs linceuls, et cherchant des Romains dans Rome. Mais à Lucques, l'enthousiasme n'est pas possible, et je n'eus pas même un quart d'heure d'admiration; je me préparai donc à n'y pas faire long séjour, et je pris la résolution d'aller à Pise.
CHAPITRE LXXXVIII.
Arrivée à Pise et à Livourne.—De la tragédie italienne et de la tragédie française.