Élisa voulut bien me reconnaître et se rappeler m'avoir entendue chez Lucien lire des vers. En contractant les habitudes du commandement, elle en avait pris la noblesse sans en retenir la fierté dédaigneuse; elle possédait cet art charmant de rendre le pouvoir populaire par la grâce; elle savait écouter aussi bien qu'elle parlait. Je l'observais avec cette attention que les femmes possèdent, et, malgré la facilité du tête-à-tête, je crus m'apercevoir qu'il entrait un peu de méditation et d'apprêt dans toute sa personne; qu'elle éprouvait un secret plaisir à mettre dans sa tenue et dans ses discours quelque chose de ce Napoléon dont elle était fière d'être la sœur, parlant par saccades, jetant comme à bâtons rompus des pensées soudaines et saillantes.
La princesse me dit qu'elle parlerait à M. de Châteauneuf; que je serais attachée à la cour, et que mes relations ne lui permettaient pas de douter qu'elle ferait, en m'attachant à elle, une chose agréable même pour son frère. «Je ne vous recommande qu'une chose, ajouta-t-elle: c'est, vis-à-vis des autres personnes, de ne point vous prévaloir de mes bontés particulières. Ne vous vantez de rien; ne bravez personne: si on vous fait quelque injustice, ne vous en plaignez pas, n'en parlez qu'à moi… Vous avez de l'esprit, de l'instruction, tâchez que cela ne serve pas à vous faire des ennemis. Un peu de conduite, si cela vous est possible; à votre âge, il vous reste un bel avenir si vous savez vous faire valoir par de la considération: cela ne dépend que de vous. L'Empereur approuvera votre engagement: son approbation, la bienveillance de mes autres frères, Louis et Joseph, vous sont de sûrs garans de mon intérêt; tâchez que je puisse vous en donner d'autres preuves, et plus importantes que celle d'aujourd'hui; mais, je vous le répète, il faut plus de conduite et de décorum: dans les folies mêmes il en faut.
«—Mais ma pauvre tête n'est pas aussi bien organisée que celle de Votre
Altesse: elle n'est point toutefois aussi mauvaise qu'on le dit.
«—Ma chère, une femme vaut toujours mieux que sa réputation, et j'en suis surtout persuadée à votre égard; mais l'opinion demande des ménagemens.
«—Il me semble que celle dont Votre Altesse m'honore peut suffire, et que je n'ai rien à demander au monde, puisque la sœur bien-aimée du grand Napoléon daigne m'estimer.» Ici elle me regarde avec ces yeux pénétrans qui me rappelaient ceux de ce redoutable frère, et je baissai la tête, car je ne savais pas flatter sans rougir.
«Pensez-vous ce que vous dites? reprit-elle en posant sa main sur mon bras; êtes-vous vraie?
«—Autant qu'on peut l'être à la cour en présence de son maître.
«—Cette réponse est spirituelle et franche; soyez raisonnable le plus que vous pourrez; et, que j'avoue ou non l'intérêt que vous m'inspirez, vous serez ici contente de votre sort.»
Mon sort fut heureux en effet, et rien ne me manqua que la sagesse d'en profiter pour mon avenir.
On avait parié, parmi les artistes de la cour, que mon engagement ne recevrait pas la sanction de celui qui nommait alors les rois et les comédiens, et qui se faisait quelquefois un plaisir, pour que l'on sentît que toute force et tout pouvoir venait de lui, de raturer et de biffer des nominations auxquelles il était loin d'ailleurs d'attacher une autre importance. J'avoue que ma vanité ne sut guère tenir au plaisir d'humilier la malveillance que j'avais cru remarquer dans cette occasion; et quand la signature impériale arrive (et elle ne se fit pas attendre), j'eus grand soin de lire publiquement la lettre que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely m'écrivit alors pour me l'annoncer. «D'abord, ma chère amie, me disait-il, l'Empereur se souvient de vous; il a signé avec bien du plaisir quelque chose pour la Fama volat de Milan: ce sont ses expressions.» La lettre de Regnaud se ressentait même de la bienveillance de l'Empereur; les termes en étaient intimes, comme ceux d'une ancienne amitié, qui non seulement ne craint plus de se compromettre, mais qui encore est certaine de faire par là sa cour au maître. Il me demandait même, par le plus gracieux post-scriptum, le sens un peu mystérieux des paroles de l'Empereur; qu'il attachait bien du prix à cette confidence. Je transcris ici la réponse que je fis à Regnaud, dont je retrouve encore le texte même dans mes papiers.