Mme SAINT-ELME, ACTRICE DE S. A. I. et R. Mme LA GRANDE-DUCHESSE DE
TOSCANE, PRINCESSE DE PIOMBINO,
À S. Exc. LE COMTE REGNAUD DE SAINT-JEAN-D'ANGELY, MINISTRE D'ÉTAT,
PRÉSIDENT DE … etc.
«MONSIEUR LE COMTE,
«La preuve de bon souvenir que je viens de recevoir par votre lettre m'est plus précieuse encore que l'approbation qu'elle m'annonce et qui me flatte tant. Vous savez que de la vanité, nous en mettons à tort et à travers; mais mon amitié, qui croit se placer toujours bien, a été trop vivement affligée de la rigueur que vous lui teniez pour n'être pas dans l'enchantement du retour de votre bienveillance. Vous voulez que je cause avec vous comme par le passé? Eh bien, laissons le commencement de la lettre à l'étiquette, et jasons d'amitié… Eh bien, oui, vous avez raison: Napoléon est aimable quand il veut l'être, et il l'a été beaucoup avec moi. Il n'a aucune des bizarreries qu'on lui attribue dans les audiences secrètes. Il a daigné causer, sourire, et il sourit gracieusement. Vous savez qu'il m'avait plus effrayée que plu: aujourd'hui il me plaît plus qu'il ne m'effraie. Tant de titres, de gloire et de grandeur amassés sur un seul homme firent encore de lui, dans le tête-à-tête, quelque chose de si extraordinaire, qu'à mon orgueil satisfait vint se joindre un peu de cette crainte que m'a toujours fait éprouver votre idole: on voit pourtant, dans ses momens les plus donnés aux passions, que jamais une femme ne lui en inspirera que pendant quelques heures… Je l'ai bien observé pendant qu'il signait ses dépêches, n'ayant pas l'air de savoir que j'étais là. Il est impossible de n'être pas maîtrisé. J'ai parlé de toutes mes impressions au grand-maréchal, et il m'a dit que je suis une aimable femme. En vérité, quand on fait à Duroc l'éloge de l'Empereur, on est sûr de son amitié et presque de sa reconnaissance. Il l'aime comme une maîtresse; il est heureux de toutes les perfections qu'on lui trouve. Quand on inspire de pareils attachemens, il faut certes qu'ils soient mérités. Du reste, on n'est pas plus aimable que Duroc: il m'a fait obtenir un don qui eût satisfait l'avarice; jugez s'il a surpassé mes espérances. Au résumé, comme homme, Napoléon m'a paru singulièrement aimable et spirituel; comme souverain, grand et magnifique.
«Maintenant laissons les grands sujets, et permettez que je vous parle un peu de moi. La grande-duchesse est aimable; elle me promet ses bontés. Cependant, ma position d'actrice me déplaît. Je voudrais être quelque chose de mieux qu'au théâtre. Il n'y a pas moyen de compter mes services militaires pour obtenir la place de lectrice. Comment faire? car voilà ce qu'il me faudrait, et je puis assurer que cela conviendrait à son altesse.
«Vous me dites de devenir intéressée, et d'amasser une fortune; mais le promettre serait contraire à ma franchise. Plus je vieillis, moins j'ai d'ordre et de raison pour l'argent. Vous, monsieur le comte, c'est pour d'autres causes. Croyez-moi, les défauts qui font plaisir sont les plus difficiles à surmonter, et vous savez que le mien fut toujours de tout donner; mais aussi savez-vous bien que je n'eus jamais celui de l'ingratitude. Jugez, d'après cela, de toute la joie du retour de votre amitié, et de toute la reconnaissance dont elle me pénètre.
«Si je vous suis bonne à quelque chose dans ce pays, disposez de moi in tutto e per tutto.»
J'ai rapporté cette lettre en entier, parce qu'elle courut dans le temps que Regnaud la communiqua dans plusieurs hauts cercles de Paris, et qu'elle a acquis ainsi une sorte d'importance historique par ses détails secrets sur Napoléon.
Malgré les recommandations de la grande-duchesse, je me laissai aller, ainsi que je viens de le dire, à cette liberté de propos, dans mes relations dramatiques, qui naît du crédit que l'on possède ou que l'on espère, enfin à la petite insolence que donnent toujours les protections. M. de Châteauneuf était notre supérieur, et je retournai le voir. M. de Châteauneuf avait été chevalier de Malte et fort bel homme. Il réunissait le double enthousiasme de l'ancien régime et du nouveau, la souplesse d'un courtisan et l'insolence d'un parvenu. Quant à sa réputation de beauté, je n'en pus guère juger, car, à cette époque, M. de Châteauneuf était âgé et goutteux. En arrivant chez lui, et ne trouvant personne dans l'antichambre ni au salon, j'entre entre deux portes, que des rideaux séparaient d'une chambre à coucher; j'appelle, et un bruit de surprise et d'embarras me fait apercevoir qu'il y aurait de l'indiscrétion à avancer davantage. Je vois poindre alors entre les rideaux une tête charmante, avec des cheveux blonds et bouclés dont toute femme eût été jalouse. J'allais m'éloigner, toute confuse d'avoir pu si maladroitement troubler une scène qui ne voulait point de témoins, quand la plus jolie voix m'arrêta en me disant: «Monsieur est indisposé aujourd'hui et ne peut recevoir; veuillez avoir la bonté de repasser;» et je m'en allai en répondant avec la plus entière sécurité: «Merci, mademoiselle.» Le lendemain, quand je revins au rendez-vous qui m'avait été indiqué, ma surprise fut extrême de retrouver la même personne en pantalon blanc et en veste courte, servant le chocolat du vieux chevalier. Un négligé si coquet, une démarche molle et féminine, me firent croire que c'était là quelque actrice nouvellement arrivée que M. de Châteauneuf formait pour les travestissemens. Je m'imaginai que M. de Châteauneuf avait trouvé à point ce talent nouveau pour me contrarier par la rivalité du même emploi; car ma prétention était de jouer les travestissemens, ou plutôt de paraître souvent au théâtre en habits d'homme. Je n'en pris pas moins M. de Châteauneuf en sincère aversion. Aussi, mandée quelques jours après à Pitti par la grande-duchesse, je m'en donnai à cœur-joie sur le pauvre chambellan, dont je lui fis le plaisant portrait, imitant, d'une grotesque façon, ses airs, ses manières, la scène que j'avais vue. La princesse rit aux larmes de l'imitation, ne me gronda point, et voulu bien ajouter qu'avec un peu de tabac au nez, ce serait à s'y méprendre.