Mon genre de vie à Florence.—M. Fauchet, préfet dans cette ville.—Nouvelles bontés d'Élisa.
J'avais au théâtre de fort médiocres appointemens, et je faisais pourtant une dépense énorme. J'étais une comédienne très grande dame, et une esclave dramatique fort indépendante. Mes camarades se creusaient la tête à rechercher et à blâmer les ressources et les secrets de cette vie dispendieuse et vagabonde. Je courais la campagne et les environs de Florence, et toutes les fêtes et toutes les réunions. Aussi je ne jouais presque jamais; et, sous le rapport de l'utilité et de la gloire théâtrale, j'étais certes alors la dernière dans Rome; mais j'assistais avec une admirable assiduité aux représentations.
Pendant quelque temps, j'avais eu une loge au niveau du parterre. Naturellement les hommes de ma connaissance se tenaient près de ma loge, et c'était une véritable assemblée et réunion particulière dans un lieu public. Souvent dans le groupe se trouvaient des officiers qui m'avaient vue au milieu de mes courses militaires, en Allemagne, en Prusse, ailleurs encore. Nous parlions gloire, campagnes, batailles; et les militaires, qui en partagent les périls, en racontent volontiers et un peu bruyamment les exploits. Cette espèce de bivac au milieu d'un théâtre n'était pas agréable à tout le monde: on s'en plaignit; et je pris une loge aux secondes, déterminée à faire à la rumeur publique la concession d'une convenable solitude. Je tombai d'un inconvénient dans un autre.
La loge nouvelle que j'avais prise se trouvait par hasard vis-à-vis celle du préfet. Je viens de dire le motif qui me l'avait fait choisir; la malignité en chercha un autre, et je renonçai lors à paraître dans la salle. J'adoptai, pour voir le spectacle, la première coulisse; mais la première coulisse était encore en face de la loge de M. le préfet: j'avais l'honneur, comme on sait, de le connaître depuis long-temps pour un homme fort spirituel, fort aimable et fort instruit. Rien de plus simple, entre spectateurs que le théâtre intéresse, que ces regards d'intelligence aux passages saillans, que cette sympathie d'approbation ou de blâme sur l'effet des scènes et le jeu des acteurs, qui s'établissent entre personnes d'intime connaissance. Cette communication des émotions du théâtre est même, pour les Français, un plaisir aussi vif que celui qu'il excite par lui-même; car si nous aimons à sentir, nous aimons presque autant à discuter, et à faire partager nos sensations. Molière, Racine et Voltaire composaient le répertoire de la troupe française de Florence, et, par la profusion de leurs chefs-d'œuvre, devaient multiplier nécessairement entre deux amateurs de la haute littérature, comme M. le baron Fauchet et moi, ces signes de plaisir et d'admiration qui n'étaient que des rapports de goût, et que les interprétations de coulisse prenaient pour des marques d'un sentiment plus mystérieux. On était jaloux de ces hommages, que l'on ne pouvait se résoudre à supposer seulement littéraires. Nos dames, toutes mariées, toutes vertueuses, quoique actrices et habitantes de l'Italie, enrageaient de cette préférence d'une lorgnette qui ne tombait jamais que de mon côté. Une remarque que j'ai bien souvent faite, c'est que les femmes sages sont très peu disposées à croire à la sagesse des autres; qu'avec des sentimens qui les éloignent de toute idée de rien céder aux hommes, il leur est pénible cependant de n'être point l'objet de leurs attentions. On dirait enfin que leur austérité est aussi ennuyeuse que rigide, et qu'elles ont autant de regrets que de principes.
Toutes les têtes étaient à l'envers par jalousie de ma position, de cette position que l'on déchirait et critiquait à belles dents. Il fut décidé, en conseil féminin, qu'on se vengerait de mes prétendus succès et de mon orgueil par quelque affront. Deux pièces nouvelles étaient à l'étude; j'avais dans chacune un bout de rôle: en arrivant à la répétition, la première chose qui me frappa sur le théâtre, c'est la vue d'une grille en bois, haute de six pieds, qui interceptait le passage de la coulisse où j'avais ma place ordinaire. On m'observait, je n'eus pas de peine à deviner la malice, et j'eus le talent de ne pas paraître m'en apercevoir. Je quitte le théâtre un moment, je me rends chez M. le préfet, je lui conte la ridicule malveillance de mes camarades; il la trouve si absurde que, malgré les observations d'un chef de bureau présent à l'audience, et qu'on avait mis dans ce petit complot avec des phrases, il donne des ordres pour que cette scène eût à ne point se renouveler; et la répétition n'était pas finie, que les artistes conspirateurs avaient eu le chagrin de voir enlever la grille en question: ce fut absolument, quoique la cause fût différente, un coup d'État pareil à celui des grilles de madame de Noailles pour empêcher le passage de Louis XIV chez les filles d'honneur de la cour.
Après l'éclat d'une pareille protection, on ne voulait plus douter de la nature de mes relations avec M. le baron Fauchet: j'étais, suivant la profondeur des caquets, sa maîtresse avouée. Cela était faux, complétement faux. Parmi mes camarades, les hommes étaient plus indulgens et disaient: Laissons-la faire, chacun est dans la vie pour son compte. «Oui, répondaient les dames, laissons-la faire; elle finira par avoir toutes les ambitions, et de plein droit elle viendra nous enlever nos rôles.—Oh! pour les rôles, répliquait d'un ton aigre-doux la plus jolie de nos actrices, ce n'est pas le théâtre qui l'occupe, et le rôle qu'elle ambitionne, elle en est sûre.»
J'avais une seule amie parmi ces dames, et c'est d'elle que j'appris les propos et les menées de la plaisante persécution. Cette amie était une femme d'un ton parfait, appelée mademoiselle Auquertin, douée d'un talent distingué, et même, malgré ses quarante-neuf ans, encore d'une figure fort agréable dans les rôles de soubrette. Je riais avec elle de la méchanceté des autres, mais comme les personnes les plus bienveillantes ont de la peine à ne pas croire à une opinion générale, elle ne se laissait pas facilement persuader sur le chapitre pourtant si innocent de mes relations avec M. Fauchet.
Sur ces entrefaites, je fus mandée chez la grande-duchesse; le jour et l'heure n'étant point ceux des audiences ordinaires, j'en conçus une crainte inexplicable. Fort éloignée de penser à tous les bruits de coulisse, je mourais d'inquiétude; il n'était pourtant pas question d'autre chose. La princesse me parut ce jour-là toute singulière: elle m'adressa questions sur questions, et je répondis en général avec embarras. Soit trouble, soit faux calcul, je ne sais pourquoi je lui cachai que j'avais connu le baron Fauchet, lorsqu'il était préfet de Draguignan. Plus tard, quand elle le sut, elle me reprocha de le lui avoir caché, aimant, disait-elle, les franchises entières, et les confessions générales.
Malgré les premières et peu favorables apparences de cette entrevue, je ne puis dire qu'Élisa manquât encore de douceur et de bienveillance, même dans le reproche. Femme excellente, qui n'eut jamais pour moi que des bontés, et dont le souvenir ne se présente à mon cœur que sous le prisme d'une reconnaissance plus habile à apercevoir les qualités que les défauts! Dans cette audience, elle me recommanda de nouveau et très positivement de garder un profond silence sur l'intérêt tout particulier qu'elle me témoignait, surtout vis-à-vis du préfet. «D'ici à quelque temps, ajouta-t-elle, vous m'adresserez une demande d'augmentation d'appointemens, ou de gratification extraordinaire. Quant à cela, vous pourrez le dire; faites même que cela soit su: vous n'êtes pas bien; mais j'ai une idée, un projet pour améliorer votre position. Les difficultés seront grandes, car vous avez une tête si détestable! Vous lisez à ravir, surtout la poésie italienne; je m'occuperai de vous: laissez-moi mûrir cette affaire; mais surtout silence absolu;» et je quittai la princesse, encore plus enchantée de sa grâce et de son esprit, et déjà pénétrée d'un de ces attachemens sincères qui ne tiennent pas aux calculs de l'ambition, et qui durent aussi plus long-temps que la faveur.
À cette époque, l'Empereur volait de Paris en Allemagne pour recommencer, avec ses invincibles armées, une guerre nouvelle contre l'Autriche. La brillante affaire d'Eckmühl venait d'être suivie de celle d'Essling. Napoléon, fidèle à ses habitudes d'activité, semblait mener avec lui la Victoire en poste. Le 2 juin 1809, je reçus une lettre d'Ebersdorf, à deux lieues de Vienne, d'un officier qui servait sous les ordres du général Cervoni, avec qui j'avais été liée, et qui venait d'être tué à la prise de Ratisbonne. J'avais remis dans le temps à cet officier, que j'avais vu après le départ de Ney, une boîte et une lettre pour le maréchal, qu'il espérait pouvoir rencontrer. Cet officier m'écrivait qu'ayant appris par le général Duprat que j'étais établie à Florence, et que ne prévoyant plus comment il lui serait possible de remplir la mission dont je l'avais chargé, au milieu des chances incertaines d'une campagne, il croyait devoir profiter du départ d'une personne sûre pour me faire repasser les objets que je lui avais confiés. Ce digne militaire m'annonçait avec une touchante douleur la fin terrible mais glorieuse de notre commun ami le général Cervoni.