À la lecture de cette lettre, je sentis tout mon sang se glacer dans mes veines, et ma raison déloger de ma pauvre tête. Il me semblait que le renvoi de ce précieux dépôt était une adroite précaution pour m'annoncer la mort de Ney. Me voilà dominée par cet affreux pressentiment, ne réfléchissant pas si Ney appartenait ou non au corps d'armée de cet officier, s'il faisait même partie de l'armée destinée à cette campagne; sans songer que, dans tous les cas, la mort d'un si grand capitaine eût été honorée du deuil d'un glorieux bulletin. Incapable de rien peser, de rien sentir que l'horrible idée qui me déchirait, j'éprouvais cet impérieux besoin d'une certitude qui vous tourmente dans les plus grandes douleurs, comme si le coup qui vous tue était moins pénible que celui qui vous effraie. La cour occupait alors le Pioggio impérial, maison de plaisance peu éloignée. Je courus de suite à Pitti[9], avide de nouvelles. Ce ne fut qu'en descendant de voiture, à la grille de ce beau séjour, que je sentis l'inconvenance et peut-être l'inutilité de m'y présenter de cette manière. Indécise et accablée, je suivais l'avenue, puis hésitant encore davantage, je tournais autour de la pelouse qui tapisse l'abord du palais; mais tout à coup je crois entendre parler à sotto voce. Nous étions dans une de ces délicieuses soirées de juin, qui, en Italie, sont encore plus délicieuses. Qu'on juge de ma surprise en voyant à travers le feuillage embaumé des arbustes la grande-duchesse assise sur un banc de mousse avec deux de ses dames[10]. Un sentiment intime de la bienveillance d'Élisa me fit impétueusement avancer, pour profiter de l'occasion offerte; mais la vue des témoins, le respect dû au rang de ma protectrice, m'arrêtèrent. Je m'approchai alors du palais pour m'informer si je ne pouvais point parler à la princesse. Lorsque j'éprouve une vive agitation morale, je gesticule sans le savoir, et souvent, je me parle tout haut à moi-même. Mes exclamations firent place à un respectueux silence, quand tout à coup je me trouvai en face de la duchesse, qui, devançant ses deux dames, me dit: «Qui vous amène ici? qu'avez-vous? Quelle agitation! quelle en est donc la cause?» Je restai anéantie; car si le sentiment qui avait inspiré ma démarche était vif et sacré, je ne sentais pas moins, par les regards et le ton d'Élisa, l'imprudence que je commettais en paraissant si violemment agitée: mais elle avait tant de générosité qu'elle fut touchée de mon émotion et de mon embarras. «Restez à Pioggio, me dit-elle, j'aurai soin tout à l'heure de vous faire appeler.» Presser sa main contre mes lèvres fut toute ma réponse, et ce témoignage de tant de respect fut un élan de cœur dont la princesse devina la sincérité, car ses yeux me le dirent.
J'allai m'asseoir dans un des bosquets voisins du palais. À onze heures du soir, une des femmes de la grande-duchesse vint me prendre, et m'introduisit dans un cabinet où elle me dit d'attendre quelques instans. Une petite demi-heure de répit vint heureusement me calmer, mais en remplaçant l'inquiétude par l'impatience, car je n'ai jamais su attendre. Enfin, je fus appelée. Élisa s'aperçut aisément de l'ennui que j'avais éprouvé; elle daigna s'en excuser avec une adorable bonté. «Votre Altesse concevra sans peine mon impatience, j'allais avoir le bonheur de l'approcher.» Une flatterie, quelle qu'elle soit, trouve toujours le chemin du cœur des princes. Élisa sourit, me fit asseoir au pied de son lit, et m'interrogea promptement sur le motif de ce trouble extraordinaire qui m'avait précipitée sur ses pas. Je lui racontai ma terreur panique à cette lettre que j'avais reçue de l'armée; je lui confiai le nom de l'objet cher et sacré qui la rendait si légitime, et je me laissai aller à cette effusion de cœur et à cette abondance de détails qui accompagnent toujours l'aveu des grandes passions et le souvenir de celui qui les excite. Élisa sentait trop vivement elle-même pour ne pas prêter une extrême attention à mes épanchemens romanesques. Son œil noir suivait sur ma physionomie en quelque sorte les traces de toutes les impressions que je lui peignais. Malgré l'intérêt du récit, elle m'interrompit avec bienveillance pour me rassurer par l'affirmation positive que Ney ne faisait pas partie de l'armée dont j'avais reçu des nouvelles. Puis elle me demandait de continuer, de tout lui dire, de tout lui conter; elle riait aux larmes quand je lui avouais que mon idolâtrie pour Ney s'était encore accrue depuis qu'il m'avait signifié sa volonté de n'être plus suivi à l'armée. Elle ne revenait pas de ce qu'elle appelait mon héroïsme, mon désintéressement d'amour-propre, ce sacrifice de toutes les petites passions de femme à la plus grande de leurs passions; elle me disait que j'étais folle, et j'en convenais.
«Et Moreau, ajoutait-elle, l'aimiez-vous?
«—Oui, mais pas d'amour.
«—Cela est bien différent.
«—Ah! Votre Altesse a bien raison: que de nuances il y a dans notre cœur!
«—Mais je voudrais bien savoir quelles diverses concessions vous faites à chaque nuance.» Je lui expliquai avec une franchise et une convenance égales comment j'entendais l'amour amical et l'amour passionné, et ce que chacun de ces sentimens obtenait de mon cœur. Elle trouvait que tout cela était parfaitement distingué, et surtout bien senti. Élisa était spirituelle et charmante quand elle voulait, et elle le voulut ce soir-là. Elle entremêla avec goût son approbation de nouveaux conseils sur ma conduite à Florence, et de quelques réprimandes sur ma légèreté. Elle voulut savoir quelles étaient mes relations, mes amis dans cette ville.
«Et M. Fauchet surtout, qu'en faites-vous? Qu'en pensez-vous? Croyez-vous qu'il ait pour l'Empereur une admiration sincère, et pour sa dynastie du dévouement? Je crains qu'il ne soit resté un peu républicain.
«—Que Votre Altesse se rassure et se détrompe. Je ne sais pas jusqu'où ont été les opinions républicaines du citoyen Fauchet, mais quant aux sentimens actuels de M. Fauchet, baron de l'empire; j'en puis répondre. «C'est d'abord, un homme d'excellentes manières, qui vise au bon ton de l'ancien régime, et la prétention au bon ton est déjà un gage monarchique. Puis il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et le gouvernement de l'Empereur est fait surtout pour être compris et admiré par les gens de cette trempe, qu'on ne néglige pas. Puis nous avons encore les dignités, les cordons, la baronnie, tous liens d'affection par lesquels j'ai la certitude que M. Fauchet est religieusement enchaîné au char de la victoire et du génie.
«—Allons, ma chère, vous avez mieux deviné que moi; je suis entièrement convaincue, et j'aime ces convictions-là.»