Comme je voyais à Florence beaucoup d'officiers, la princesse me demanda encore ce que nous faisions, ce que nous disions dans toutes ces sociétés d'hommes, et surtout de militaires.

«—Nous parlons de folies, mais plus souvent encore de gloire.

«—Très bien, très bien; et tous ces militaires aiment l'Empereur?

«—Comme le Français chérit toujours le héros qui le conduit à la victoire, et le souverain qui ennoblit la patrie.»

Cette réponse, que m'inspira le souvenir de Ney autant que l'élan de la reconnaissance et le désir de me rendre agréable, me valut des éloges dont la vivacité put me convaincre de la haute opinion, de l'ardente amitié que la princesse portait à son frère, et du prix qu'elle attachait à le voir l'idole de ceux dont il était le maître. En me retirant, j'emportai la certitude d'une faveur plus flatteuse encore pour mon amour-propre que pour mon intérêt.

On pense bien que ces diverses occasions d'intimité avec la souveraine ne m'avaient pas, malgré ses recommandations expresses, disposée à la modestie dans mes rapports dramatiques, soit avec le chambellan-directeur, soit avec mes camarades. Plus on blâmait ma prodigalité, plus je trouvais de plaisir à multiplier mes dépenses, pour humilier les chefs d'emplois. Mes appointemens étaient fort médiocres, comme je l'ai dit; je les laissais toucher, et encore avec une certaine publicité, à mes couturières et à mes marchandes de modes. La malignité des coulisses s'épuisait en conjectures sur la source de tant de luxe étalé. Ma liaison avec le préfet était alors en jeu, et j'étais sa maîtresse avec appointemens. Mais on abandonnait cette version, que démentaient les habitudes du préfet, homme aimable, dont l'amour-propre ne devait pas descendre à une maîtresse payée. Quoique belle encore, la sagacité féminine ne trouvait pas que je le fusse assez pour justifier une tendresse si dispendieuse, et se rejetait, pour expliquer mon aisance, sur une utilité politique et des services secrets qui étaient encore moins honorables. Mon aimable soubrette, j'entends celle de la comédie, s'évertuait à me faire prendre au sérieux tous ces propos, toutes ces injurieuses suppositions. Sachant que la princesse tenait à ce que la source de mon aisance, sur laquelle elle m'avait recommandé d'être tranquille, fût ignorée, je montrais la plus intrépide indifférence sur toutes ces folles opinions de l'envie, se débattant entre le désir de m'humilier et la crainte de voir tourner contre elle-même ses efforts. J'affectais par bravade de grands airs mystérieux. Je mis une grande assiduité dans ma correspondance avec M. Fauchet; et l'huissier de son cabinet, en sa qualité de parent d'un femme du théâtre, ne manquait pas d'ébruiter l'activité de ce commerce épistolaire. Ces lettres, quoique très fréquentes, étaient encore assez longues; M. Fauchet n'y répondait jamais que verbalement et quand nous nous rencontrions: elles l'amusaient par une facilité de folies qu'alors ma gaieté me fournissait abondamment, et qui étaient aussi éloignées d'une coupable galanterie que d'un lâche espionnage politique. M. Fauchet existe encore, et j'en puis hardiment appeler à son témoignage. S'il m'est arrivé quelquefois, étourdie par l'encens que l'on prodigue aux femmes qui ont quelque esprit, de me laisser aller à l'expression de mes opinions, je ne me suis jamais cru le droit ni le pouvoir de conseiller les gouvernans, ou de les aider par d'indignes rapports politiques.

Vers le mois d'avril, la cour vint établir sa résidence à Pise, ville antique, pleine de souvenirs, comme toutes les villes de l'Italie, de monumens; où le climat est peut-être plus doux et plus égal qu'à Florence même, sans aucune de ces alternatives du froid et du chaud, qui, quoique bien doucement, s'y produisent quelquefois. La grande-duchesse, qui savait goûter la vie, après avoir présidé aux affaires, venait à Pise se délasser de la grandeur dans les plaisirs de l'intimité. Quelque temps, après l'établissement de la cour dans cette résidence, je me promenais seule en suivant le superbe quai de l'Arno, qui traverse Pise. Je m'étais reposée à l'extrémité, sur le revers d'un chemin bordé d'arbres et de jardins délicieux. Je fus distraite de mes rêveries par le bruit d'un élégant et rapide carich, conduit par un des postillons de la duchesse. «Est-ce que la princesse vient de ce côté?» Cet homme me répondit: «Son Altesse prend en ce moment du lait chez un chevrier de la campagne; ses ordres sont d'aller l'attendre au détour du chemin, à un quart de lieue d'ici.»

Dès que l'équipage eût fendu l'air, je me dirigeai du côté où la cabane du chevrier m'avait été indiquée. La curiosité a de l'ardeur et de l'instinct. Au milieu des habitations, mon imagination crut découvrir celle que je cherchais, à son air plus élégant, quoique plus sauvage. On la voyait poindre à peine au milieu des dômes de l'aubépine en fleurs et des lilas odorans. J'allais franchir le rempart embaumé, lorsqu'une réflexion me retint: on peut savoir que j'ai parlé aux gens de la duchesse, et une rencontre qui ne sera plus l'effet du hasard sera traitée comme une indiscrétion de la curiosité. Je m'arrêtai tout court à cette pensée; mais je crus pouvoir, par capitulation avec moi-même, m'asseoir auprès des buissons, l'oreille dressée et l'œil aux aguets. Au bout d'une demi-heure, j'entendis comme un bruissement de rameaux, et je distinguai le son de voix d'Élisa. Elle paraissait lire des passages d'un bulletin de la grande armée. J'entendis, distinctement les phrases suivantes: «Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille prisonniers, trois mille voitures; l'ennemi fuit épouvanté; l'avant-garde a passé Ulm. Dans quelques jours, l'Empereur sera à Vienne.»

Il y avait presque une joie virile dans l'accent d'Élisa, en prononçant ces phrases, et pour ainsi dire un orgueil fraternel de la victoire. Une voix d'homme répondit aux exclamations admiratives d'Élisa par des flatteries, en bon français, mais avec une prononciation italienne. Ma curiosité redoublait d'instans en instans; je retenais ma respiration, de peur que le souffle arrêtât le moindre mot. Immobile, je trouvais presque un sens au mouvement du feuillage; je jugeai que, dans une délicieuse soirée du printemps, on voulait en prolonger les heures. Les intérêts de la politique et les émotions de la gloire furent remplacés par une causerie plus intime et moins grave. C'étaient de ces riens charmans qui, en succédant aux grandes affaires, paraissent mieux encore, et je m'aperçus que celui qui causait avec la duchesse réussissait à les faire valoir. L'œil ne secondait point l'ouïe, malheureusement pour la complète intelligence de cette scène; mais à l'oreille arrivaient suffisamment de ces mots qu'on achève avec un peu d'habitude et de pénétration. Celle dont la dignité eût pu s'offenser des hommages d'un sujet, aimait cependant à les recevoir comme des preuves de dévouement, et comme une espérance de cette affection sincère si rare dans les cours. L'altesse avait de la réserve, et la femme de l'émotion: combat plein de délicatesse et d'intérêt qui fait qu'une souveraine résiste à ce qui pourrait lui plaire. La conversation était longue; car celle même qui la réprimait trouvait un secret plaisir à ne pas l'abréger. Je l'entendis cependant, après quelques momens de silence, dire d'un ton ferme, quoique doux: «Quant à l'amour, n'en parlons pas; mais une véritable amitié me serait bien chère. Mon âge et mon rang, Cerami, m'interdisent de croire au premier de ces sentimens; mais j'attacherais du prix à recevoir des marques honorables de l'autre[11].»

Je crus qu'on allait sortir de mon côté, et je m'éloignai doucement pour esquiver la première surprise; mais on passa derrière l'enclos, et j'aperçus la princesse à une certaines distance, appuyée sur le bras du comte Cerami, qui tenait un livre et des papiers à la main. Un valet de pied suivait, accompagné d'un paysan qui portait une énorme corbeille de fleurs. Je m'élançai dans le chemin de traverse, et arrivai à l'endroit où la voiture de la princesse attendait. Du plus loin qu'Élisa m'aperçut, elle me fit signe d'avancer, et dit en riant au comte Cerami: «Elle est comme Chérubin, on la trouve partout.» Puis, se tournant vers le paysan de sa suite, elle ajouta: «Accompagnez madame, et portez ces fleurs chez elle:—Que Votre Altesse est bonne! mais qu'elle ajoute une grâce à tant de grâces; qu'elle daigne joindre au présent un bulletin de l'armée: je tresserai, en le lisant, des couronnes aux vainqueurs.» Alors elle regarda le comte Cerami, qui m'en offrit un: c'était celui du 24 avril 1809, daté du quartier général de Ratisbonne. La duchesse me donna l'ordre de venir le lendemain au palais, et elle monta lestement dans son élégante voiture, qu'elle conduisait elle-même sous la surveillance du comte Cerami. En un instant ils disparurent. Je me rendis chez moi avec le paysan chargé de la corbeille; et, depuis ce jour, j'eus chaque matin ma fourniture de fleurs.