Nous étions tous suspendus au récit du brave officier, confident d'une si noble vie, ami du généreux et intrépide duc de Montebello. Quelle éloquence approche de celle du soldat français racontant les exploits et les vertus de ses capitaines? Élisa, dont le cœur avait de la mémoire, donna depuis ce jour à l'officier des marques nombreuses de son estime et de sa protection; elle avait eu même l'idée de faire reproduire sur la toile ce trait de Lannes, supérieur aux actions si vantées des Bayard et des Scipion. Malheureusement le pinceau italien auquel elle avait confié sa noble intention était habile, mais paresseux; le tableau ne s'acheva point. L'artiste, plus Italien que Français, a fait pis qu'une inexactitude; sa toile s'est transformée, depuis la chute du pouvoir qui l'avait comblé de bienfaits, en une fade adulation: au véritable héros de la scène il a substitué un personnage imaginaire: c'est un général autrichien qui a pris la place de Lannes, et c'est sur un oppresseur de sa patrie que l'artiste infidèle a fait porter l'intérêt et le mérite de cette grande action, afin sans doute qu'en recevant un salaire il le gagnât tout à la fois par une ingratitude et un mensonge. Eh bien! moi aussi je suis peintre; je le suis au moins par mon culte pour la gloire française, et l'enthousiasme de mes pensées et de mes souvenirs. La plume d'une femme ne vaut pas le pinceau d'un artiste, mais ces Mémoires sont au moins des archives où de véritables peintres pourront puiser l'idée d'une réparation. Cette idée me console et m'enivre; il est un laurier que j'aurai sauvé du naufrage!

CHAPITRE C.

Continuation de mon genre de vie.—Un bal masqué à la Pergola.—La comtesse Barbarini.

Le carnaval est à Florence, comme dans toute l'Italie, une grande affaire. Les femmes les plus sévèrement enchaînées aux devoirs et aux convenances sociales prennent alors très légitimement plus de liberté: c'est en quelque sorte une suspension d'armes accordée par les maris. Le genre de vie que je menais à Florence et la liberté de ma position ne me rendaient nullement cette circonstance nécessaire. Mon Dieu! malgré tout ce qui se débitait sur mon compte, je puis assurer que, suivant la remarque de la princesse Élisa, une femme vaut toujours mieux que sa réputation. J'avais tous les airs du désordre sans en avoir mérité les remords. Arrivée même, je puis le dire, avec la volonté de modérer dans mon cœur une passion dont le mariage de Ney m'avait montré les dangers, son image, que je voulais chasser, demeurait sans cesse présente à mes yeux, comme un garant de ma vertu. Je cherchais les distractions, mais non pas de celles que le cœur n'est pas là pour justifier et pour embellir. C'est ainsi que les passions nobles et délicates sont meilleures que ne le dit une morale trop rigide; elles préservent les femmes des faiblesses vulgaires et multipliées, sans dignité comme sans excuses. Vivant au milieu des hommes les plus brillans de la cour, au milieu des séductions plus puissantes encore de la gloire et de l'amabilité en uniforme, mon cœur restait intact et inaccessible à tant d'hommages. La vivacité de nos Français, toujours si prompts à espérer sur un accueil et à oser sur une parole, si disposés à prendre la familiarité et le laisser aller de nos propos pour des concessions de notre faiblesse et des provocations de notre coquetterie, m'exposa à bien des méprises, à bien des résistances, sans me déterminer à une seule chute. Pour que je succombe, il faut pour ainsi dire que plus puissant que moi remue ma destinée par des prestiges qui n'aient rien de léger ni de terrestre. Je puis donc dire hardiment que je soutins l'assaut des amabilités italiennes et françaises de la cour, de la ville et de la garnison, sans avoir à leur reprocher un repentir. Je me compromettais sans jamais me perdre, et par un étrange contraste, j'étais tout à la fois très mal avec l'opinion publique et très bien avec ma conscience. Je courais les campagnes à cheval en calèche, souvent en homme, escortée par des fous comme moi, dînant, déjeunant où me portait le hasard ou le caprice. La duchesse, qui me faisait souvent des reproches sur mon mépris pour le qu'en dira-t-on, y mêla des observations plus sévères que de coutume, me parla de bruits plus étranges les uns que les autres qui circulaient sur mon compte. Elle me cita un des hommes les mieux faits pour plaire comme l'objet particulièrement signalé de mes erreurs, que son immense fortune m'avait fait accepter: «Oui, on vous le donne pour amant.»

«—Et pour amant généreux sans doute, m'écriai-je. Je suis capable de beaucoup de folies, mais jamais d'une bassesse. Vous me rendrez, j'espère, la justice de croire que je ne descendrai jamais à ces arrangemens à l'enchère, à ces mariages à la bougie éteinte, où le dernier qui a parlé est le premier qu'on accueille.»

Comme j'étais voisine du palais du prince, l'idée me vint que le personnage riche dont me parlait la princesse pouvait bien, dans son opinion, être son mari. Une ou deux apparitions avaient, m'a-t-on dit, accrédité cette calomnie avec mille autres dans Florence. Je risquai quelques mots d'explication dans ce sens pour la détromper. Elle rit aux éclats et en personne que la réalité n'eût pas accablée d'une jalousie conjugale; et, comme la gaieté était la clôture ordinaire des discussions épineuses avec elle sur le chapitre de mon indépendance trop blâmée, j'en fus quitte encore pour des conseils et des recommandations que je suivis un peu plus. Quand le carnaval, dont je vais peindre une scène, arriva, je commençais à mener une vie plus retirée, moins bruyante, et moins exposée aux attentions de la malignité publique.

Il y a à Florence un costume de bal masqué fort laid, quoique riche, qu'on nomme bayata, et qui consiste dans une mantille de grosse dentelle qui descend depuis le cou jusqu'au dessous des genoux, et d'un bonnet en plumes noires, rappelant absolument un bonnet de grenadier. Grâce à cet étrange édifice, les femmes qui sont un peu grandes ressemblent pour la taille à ces estimables militaires, et celles qui sont petites deviennent ainsi de grandes femmes. Sans masque sur la figure, mais muni de la bayata, on est masqué par une fiction légale des mœurs florentines, et les femmes peuvent aller seules et partout. Quant à moi, je n'ai jamais pu me résoudre à prendre la supposition pour le fait, et à ne point mettre ma mine en sûreté sous un carton. La vérité historique me force à dire que, sous cet accoutrement, j'étais parfaitement ridicule. Grande comme je suis, décidée et brusque dans ma démarche, j'avais l'air d'un homme déguisé en femme, ce qui me valut sans doute l'incident que je vais rapporter.

J'étais debout au milieu du parterre de l'Opéra, au milieu d'une cohue fort distinguée, mais qui n'en était pas moins une cohue. On attendait encore toute la cour. La grande-duchesse devait venir au bal avec une mascarade de dévoués courtisans. Je ne parlais à personne pour tout mieux observer. Depuis quelques instans je remarquais une petite dame, tournant et retournant autour de moi, paraissant indécise, pleine d'impatience et de timidité tout à la fois pour m'approcher. Elle fut accostée à différentes reprises par les hommes de la première distinction, mais aucune femme ne lui parlait. Tout annonçait en elle cependant un rang élevé; et lorsqu'on l'eut par hasard nommée près de moi, je vis que j'avais deviné juste. Au moment où la cour fit son entrée solennelle, la foule sortit du parterre pour se précipiter sur le passage de la grande-duchesse. Je me levai; la petite dame en fit autant, et paraissant de nouveau mesurer ma taille, se décide, et prend mon bras avec vivacité, me parlant fort haut et comme à une ancienne connaissance, puis m'entraîne vers la porte de sortie. Je ne pouvais douter d'une méprise; mais la curiosité, le goût du bizarre et de l'extraordinaire l'emportèrent, et je suivis mon joli guide au lieu de le tirer d'erreur. Il serrait mon bras, auquel il atteignait à peine. La pauvre petite femme tremblait de peur ou d'impatience. Quelqu'un la salua, en tâchant de parvenir jusqu'à nous; mais elle esquiva une plus longue reconnaissance, en me disant: «Ne parle pas, je te dirai mia amica.» Oh! pensais-je en moi-même, elle me prend pour un homme, et elle veut que l'on me prenne pour une femme, voilà du piquant. Nous étions à peine dégagées, qu'un domestique paraît et nous conduit à l'équipage appelé de madame la comtesse Barbarini, et les chevaux d'être poussés au galop par l'intelligent cocher. J'avais peine à m'empêcher de rire tout en ôtant mon masque. La petite comtesse, piquée du peu de chaleur de son cavalier, me poussa vivement d'un air boudeur et avec ce reproche: «Voilà donc tout ce que vous me dites, M. Édouard!»

Mon visage, très rose et très féminin, vint détromper bien cruellement la pétulante Italienne. Sans trop se déconcerter, la petite comtesse, qui quoique fort jeune, avait beaucoup d'usage, m'avoua qu'elle m'avait prise pour un Français qu'elle aimait à la fureur; qu'il était convenu qu'ils se trouveraient en bayata au bal, et que ma taille élevée avait causé son erreur. «Mais, ajouta-t-elle bien vite, cela est réparable: il faut retourner à la Pergola, il faut chercher, il faut trouver Édouard; puis nous reviendrons ensemble, vous le verrez, vous lui parlerez, et nous irons tous trois souper au Cacine; je sais qui vous êtes maintenant; on vous dit bonne et spirituelle; Édouard l'est aussi, vous aurez le plaisir de causer avec un compatriote.» Moi je pensais qu'Édouard aurait eu très mauvais goût de préférer ma conversation à celle d'une Italienne si fraîche et si piquante; mon Dieu, que ma tête était loin d'imaginer la scène nouvelle dont j'allais être témoin!

Le bal était dans tout son feu, et nous eûmes grand'peine à percer la foule. Placée devant la petite comtesse, je lui servais d'égide, et je m'acquittais assez bien de mon rôle de Minerve. De cette façon, nous pénétrâmes jusqu'au foyer, où l'on ne dansait pas, et qui servait plutôt de point de rendez-vous à ceux qui préféraient les douceurs du tête-à-tête au tumulte de la salle. Au bout du foyer, de forme oblongue, se trouve une salle plus petite qui y aboutit par une porte vitrée; à peine y étions-nous entrées, qu'un bayata, de ma taille, et masqué aussi, en sort vers l'escalier, donnant le bras à une fort jolie bergère démasquée, qui parlait italien, et avec des éclats de rire d'un assez mauvais ton; le couple se pressait fort, et ma petite comtesse étouffait. «C'est Edouard, disait-elle; il ne peut se méprendre à ce point, il voit bien que cette courtisane n'est pas moi; cela est sans excuse: venez, venez, je veux le tuer