Je tâchai d'entraîner sa colère du côté opposé à celui que l'ennemi avait pris; la pauvre petite comtesse pleurait, mais sans beaucoup m'attendrir, car sa douleur n'étant que vanité blessée, son indignation était bien près d'être plaisante. En face de la rue de la Pergola, près du théâtre, il y avait à cette époque un célèbre restaurant français: on en voyait la porte du théâtre; le grand bayata allait y entrer avec sa bergère au moment où le domestique de la comtesse faisait avancer son équipage. Une balustrade en barres de fer sert là de garantie aux piétons contre les voitures: aussitôt que mon Italienne aperçoit son infidèle, elle quitte brusquement mon bras, se baisse, et passant comme un enfant par-dessous la barre, s'élance au milieu des équipages, saisit la bergère par sa robe fleurie, la fait reculer, et de la main gauche lui applique une demi-douzaine de soufflets, avant que le bayata, pétrifié de surprise, ait pensé à secourir sa conquête, peu champêtre, qui, plus éveillée, allait se venger de la comtesse, si je ne me fusse placée devant, et si son domestique n'eût adressé à la bergère deux mots énergiques qui la rendirent souple et soumise à faire pitié. Mais pendant cette rapide scène, le vrai coupable, le coupable Édouard, s'était esquivé. «Donnez deux sequins à cette femme, dit la petite comtesse un peu plus calme à son domestique, et reconduisez-la chez elle.
«—Eccellenza à troppa bontà, répondit la victime toute consolée.»
Exemple curieux de la différence des mœurs et des nuances qui les distinguent dans les diverses nations! Certes, une bergère française de la même classe, traitée de la même façon, eût répondu par une vigoureuse défense à une princesse qui se fût oubliée au point où s'oublia la petite comtesse: celle-ci appela un autre de ses gens, et nous remontâmes en voiture. Ce fut alors le tour des larmes et du désespoir: tantôt Édouard fut invoqué comme un dieu, tantôt maudit comme un diable, comme le dernier des hommes… Arrivées au palais Barbarini, la petite comtesse me força, pour la consoler, de souper avec elle; elle pleurait tant, que je consentis, non sans quelque crainte, à rester seule avec elle. «Peut-être, me dit-elle, préviendrez-vous un malheur: car si Édouard allait pousser l'insolence jusqu'à revenir ici, je ne répondrais de rien. Restez, je vous en prie, cela me calmera; ma voiture vous reconduira, et me voilà votre amie pour toujours. Ce n'était pas l'amie que j'aurais choisie; mais il y avait tant de grâce dans un caractère si mutin adouci jusqu'à la prière, que je me laissai prendre.»
Le palais Barbarini est un des plus beaux de la place du Dôme. Nous en traversâmes les vastes galeries et les sombres salons jusqu'à l'appartement de la comtesse, qui était d'un goût plus moderne, et où un très brillant ambigu nous attendait. J'eus lieu d'observer encore combien la jalousie classique des Italiennes a perdu de son ancienne violence. Elle pleurait déjà un peu moins, mais parlait encore de se venger, et s'applaudissait de pouvoir le tenter en plus grande sûreté de conscience avec un autre Français dont elle déclarait qu'elle était folle.
«Comment! m'écriai-je, vous n'aimez donc pas Édouard?—Si fait; mais ne puis-je pas aussi en aimer un autre? répondit l'ingénue un peu impudente.—En aimer un des deux me paraît bien assez, dis-je en riant:» et la petite comtesse se mit à rire plus fort que moi.
Voyant tant de douleur si bien consolée, je voulus partir, mais impossible. Mon amie improvisée avait à me montrer les billets du volage Édouard, à me raconter les dégoûts d'un hymen disproportionné, les triples torts d'un mari laid, jaloux et avare. La petite comtesse eut la colère bien bavarde sur ce chapitre; enfin nous causâmes si long-temps, que le jour nous surprit entourées de la correspondance trompeuse d'un ingrat, d'un perfide et, malgré les scènes du bal masqué, d'un indifférent. Quant aux récits terribles de la jalousie de son vieil époux, je la consolai de mon mieux, et je lui dis qu'elle devait avoir de la patience, et même une patience assez facile, d'après les aveux qu'elle m'avait faits, et je l'engageai à ne pas se tromper au point de faire dépendre sa considération dans le monde de l'inconstant caprice d'un amour de quarante-huit heures, terme de sa passion pour Édouard. La petite promit trop pour que je m'en allasse convaincue de sa résignation. Je faisais bien de n'y pas compter: car, le surlendemain, je sus que la belle malheureuse venait d'entreprendre une tournée dans la Lombardie avec un des officiers attachés au général Miollis. La petite comtesse Barbarini avait vingt-un ans, un beau nom, une vivacité piquante et spirituelle… J'ai appris qu'elle est morte du chagrin de s'être vue, au milieu des fleurs de la jeunesse, atteinte par la petite-vérole. Il est impossible d'avoir de plus beaux cheveux noirs. J'ai appris encore que cette femme, naguère si jolie, dans toutes les angoisses de la douleur et de la mort, ne pensait qu'à ses cheveux si beaux, qui tombaient pour toujours, à ses lèvres délicates, gonflées et flétries. «Ah! mon Dieu, disait-elle, quelle horreur! quel spectacle! perdre ce que mes amans aimaient tant!» Je frissonnais à ce récit d'une vanité qui, devant la mort, étalait de si puérils regrets, et qui n'avait pas de pensées plus sérieuses pour comparaître devant l'Éternel.
J'ai rencontré, après ces tristes nouvelles et à deux ans de leur connaissance, un homme pour qui la voix publique avait publié les faiblesses et les bienfaits de la comtesse: elle lui laissa en mourant des diamans pour plus de 30,000 francs. Il était déjà marié avec une marchande de modes, qui dissipait tout ce patrimoine de si mauvaise origine avec un sergent de la garnison. Je ne pus m'empêcher de dire à cet homme, qui, me reconnaissant, avait entrepris de me faire l'histoire de ses douleurs conjugales: «Que voulez-vous! il y a une justice distributive; vous savez le proverbe.»
CHAPITRE CI.
Course en Espagne.—Le maréchal Ney.—Souvenirs du général Lasalle.
Nous ignorions dans notre heureuse Italie, surtout après les sécurités de la bataille de Wagram, tout ce qu'une autre guerre avait de grave et de mortel pour l'empire; je veux parler de l'occupation de la Péninsule par les Français, qui d'abord escamotée par la diplomatie, s'était presque aussitôt repentie que livrée, et où des juntes de moines offraient plus de résistance et de forces que tous les rois de l'Europe ensemble dans leurs conseils. Napoléon, qui s'attachait à cette guerre, à cause de sa durée, bien plus comme à une gageure qu'à un intérêt, avait voulu que tous ses généraux s'essayassent à cette conquête, peut-être pour apprendre au monde la distance qui séparait ces grands mérites du mérite toujours vainqueur de leur maître. Je n'avais point reçu depuis mon départ de Paris de nouvelles de Ney. Son nom, toujours le premier inscrit sur les bulletins, n'avait brillé dans aucun de ceux qui avaient consacré les efforts héroïques de la campagne de 1809 en Allemagne. L'Empereur, qui savait apprécier la gloire et les travaux de ses lieutenans, mais qui n'en voulait pas la concurrence, n'avait que très rarement accordé les honneurs du Moniteur, espèce de Capitole des grands triomphes militaires, aux généraux chargés de la soumission de l'Espagne, pendant du moins qu'acteur principal il occupait la scène lui-même au cœur de l'Autriche. J'avais su à peine, par les nombreux officiers avec lesquels j'étais en relation à Florence, que le maréchal n'était point oisif, et que s'il ne figurait point à la suite du héros, vainqueur une troisième fois de l'Autriche, Ney avait en quelque sorte reçu une procuration de gloire moins bruyamment divulguée, mais non moins dignement remplie. Tous les bruits qui circulaient sur la nature particulière de cette guerre d'Espagne excitèrent bien vite mon imagination, en me représentant Ney comme exposé à des dangers nouveaux pour lui. Avec la foi qu'on me connaît en son courage, ce n'étaient pas les boulets que je craignais pour cette tête si chère encore, malgré l'indifférence, l'éloignement et les distractions, mais une mort qui n'eût pas été digne de lui, mais l'escopette clandestine des guérillas, ou le stylet fanatique du moine. Ce craintif intérêt ne faisait que me déguiser un sentiment plus secret et plus puissant que je trouvais encore trop d'orgueil à ressentir, pour n'en pas écouter la voix et n'en pas accepter les nouveaux dangers.