Ma tête une fois remontée, mon cœur une fois inquiet, je sus bientôt les événemens de la Péninsule beaucoup mieux que ceux qui venaient de se passer en Autriche. Ney commandait en Espagne le sixième corps de la grande armée, ayant en face les Anglais et le général Wilson, auxquels il avait fait connaître déjà suffisamment sa présence par son activité et son intrépidité miraculeuse.

Mais je n'étais plus alors aussi libre qu'à l'époque de la campagne d'Eylau; je n'avais plus cette indépendance qui dans ma vie précédente s'était toujours faite l'esclave de mon amour. J'avais été contrainte de renoncer à mon existence aventureuse, et (le dirai-je?) à courir, sans en être priée, après celui qu'un lien légitime semblait éloigner de moi. Toutes les raisons d'orgueil, de convenances, de raison, combattirent quelque temps, arrêtèrent vingt-quatre heures ma pensée; mais enfin, toute autre considération céda au doux souvenir d'une amitié de frère, jurée à mon départ et dans une séparation qui avait été encore si tendre. La conscience est si accommodante quand elle entend un cri de bonheur, que, tout en prenant le parti de rompre mon ban, je me faisais à moi-même l'illusion de croire qu'il me serait possible d'obéir à l'impulsion de mon cœur, en restant en même temps fidèle à la réserve commandée par la position nouvelle du maréchal: hélas! il était dans ma destinée de manquer à bien des devoirs, par religion pour des sentimens plus forts qu'eux.

J'obtins de la grande-duchesse un congé de deux mois; elle me dit en me l'accordant: «Allez, puisque courir en chevalière errante est un de vos besoins; mais que ce voyage soit une simple course et point une campagne. Si vous n'êtes pas de retour, si vous n'êtes pas ici dans deux mois, vous trouverez en arrivant votre passe-port pour Paris sur votre toilette.» Je promis, et, ce qu'il y a de plus curieux pour une femme comme moi, je tins parole.

Le jour même de mon audience de congé, j'étais partie en poste, et je me rendis de Florence à Perpignan, comme s'il se fût seulement agi d'un voyage de Paris à Versailles. Pour retrouver dans son atmosphère de gloire l'objet de mon délirant enthousiasme, cinq cents lieues, douze cents lieues ne me paraissaient qu'une enjambée. L'Amour est comme les dieux d'Homère, en deux sauts il toucherait au bout du monde. J'avais beaucoup d'or et encore plus de résolution: avec cela l'on va vite et l'on arrive bientôt. Je fus donc promptement au milieu de l'Espagne, sous l'influence de cette température brûlante comme les grandes passions. Ney, qui ne reposait guère non plus, venait soumettre la Galice. Je rejoignis son corps d'armée à Banos, quarante-huit heures avant qu'il ne fût en présence de l'armée anglaise, que le maréchal battit complétement. Déjà l'aspect de la guerre, la rencontre des bataillons français, ce parfum de gloire, plus doux à respirer dans ce pays que celui des orangers qui l'embaument; cette vie active, animée tout entière d'émotion et de spectacle, ravivait mon imagination fatiguée des vides plaisirs des cours et de la voluptueuse Italie. Je me sentais là dans mon élément: j'approchais de Ney, j'approchais du cœur qui seul pouvait faire battre le mien. J'étais heureuse rien que de le savoir si près de moi, et de lui apprendre qu'une lieue nous séparait à peine. Voici le billet que je reçus en réponse au mien:

«Puisque c'est votre goût d'avoir un bras ou une jambe de moins, à cheval… et venez.»

En lisant encore cette courte et militaire invitation, je saute en selle et me voilà en avant. J'avais à peine fait un quart de lieue que je le rencontrai; et je lus sur sa physionomie rayonnante tout ce que son billet ne m'avait pas dit, cette joie de me revoir, qui était la récompense de mon voyage et le bonheur même. J'ai oublié le nom des endroits où nous passâmes; mais jamais il ne me semblait avoir vu de lieux plus enchanteurs, de ciel plus beau, d'aurore plus douce. Quelque chose de sauvage et de fier relevait cette nature riche et pittoresque. La route était bordée de rochers comme d'une couronne. «Voilà un magnifique abri de précipices, me dit Ney, dont les revers boisés assurent la fraîcheur; arrêtons-nous ici; vous devez avoir besoin de repos; nous avons tous deux besoin d'épanchement et de causerie;» et nous voilà, les brides de nos chevaux passées au bras, écartant d'une main vigoureuse les broussailles odorantes, et cherchant une retraite qui pût entendre nos confidences: elle était facile à trouver dans les ravins de la Galice; et, à quelques centaines de pas de la route, nous pûmes nous croire entièrement seuls au monde. Nos chevaux furent promptement attachés, et la solitude, choisie un peu plus loin encore, compléta la sécurité de cette entrevue si soudaine et si peu espérée. Nous étions assis depuis quelques minutes quand Ney heurta du pied le tronc d'un vieux cèdre, et me dit: «Ici, Ida, ici est un appui pour nos pieds, qui pourra nous préserver au moins d'une chute;» et, confians en cet appui si bien rencontré, nous ne craignons plus de fouler la mousse embaumée qui nous sert de divan sauvage. Je le regardais comme une de ces figures d'un long rêve, que le jour montre et éclaire soudain, et qu'on reconnaît avec toute l'anxiété et tous les troubles du songe. C'est lui, cependant; c'est bien lui, me disais-je; je le sens à la gloire qui brille sur son front, aux pressions de sa main puissante et reconnaissable autant que sa gloire. Songeant plus au héros qu'à l'amour, au capitaine nécessaire à son armée qu'à l'homme nécessaire à mon cœur, il me prend un frisson craintif à l'idée de cet isolement dans un pays si plein de dangers, où une halte du guerrier peut inopinément être surprise par le poignard ou la balle des partisans; dans un pays où la haine du nom français retentit et veille de montagnes en montagnes. Je me sentais coupable d'exposer à ces périls, au-dessous d'un grand homme, cette vie si chère et si belle, que des assassins avertis pouvaient trancher. Ce ne fut là qu'une rapide pensée, mais une pensée vive et saisissante, qui, troublant mes idées, me fit me serrer avec force contre Ney, et en laissant échapper ce murmure étouffé: «Ney, mon ami, ne restons point là; éloignons-nous.—Non, non pas, me répondit-il en me retenant; où serions-nous aussi bien, sans témoins d'un bonheur que je retrouve, et qui a besoin de solitude et d'effusion mystérieuse…» Je le regardai avec surprise à ces paroles, mais avec délices, car j'étais aussi heureuse qu'étonnée de lui être restée si chère. Ses pensées répondaient au miennes; il y avait eu communauté de souvenirs, il y avait sympathie de joie; jamais la physionomie de Ney ne m'avait paru plus expressive, jamais ses regards plus éloquens, jamais sa parole plus enivrante. Je repris, à l'aspect de cette sécurité empreinte dans les traits du guerrier, une sécurité pareille; il est de ces momens où tout ce que l'on éprouve cède au contre-coup de tout ce qu'on inspire. Oh! que ce bonheur donné par un grand homme fut plein d'inexprimables délices! Nos cœurs, séparés par un si long terme et de si longues distances, paraissaient ne s'être jamais quittés, et goûtaient le plaisir d'une conviction pareille, et d'une égale communauté d'émotions. Une frayeur nouvelle vint suspendre l'enchantement, et lui donner en quelque sorte tout le prix d'une victoire. Le revers du ravin qui nous avait reçus descendait en pente très rapide; le tronc de l'arbre qui supportait l'effort de nos pieds, appui solide et pourtant impuissant, céda et rompit tout à coup au moment même où, plongés tous deux dans le ravissement d'une causerie intime, nous avions oublié jusqu'à la possibilité d'un pareil péril, dont la présence d'esprit et la force prodigieuse de Ney nous sauvèrent seules: d'une main il saisit les branches du buisson qui nous avait abrités; de l'autre il me presse et me serre violemment contre lui; et, grâces à cette lutte, nous pouvons reprendre haleine, échapper au précipice, et nous parvînmes à regagner nos chevaux. Ney n'avait pas seulement sourcillé devant ce singulier et épouvantable danger; mais il y avait dans sa joie de notre salut un je ne sais quoi de tendre et d'aimable, et pour ainsi dire comme un sourire du courage heureux, une flamme semblable à l'étincelle électrique qui m'avait ranimée mourante et blessée après la bataille d'Eylau.

Ma tête, plongée dans les touffes d'un buisson pendant la frayeur et la scène à laquelle nous venions d'échapper, avait retenu, sans que je m'en aperçusse, des feuilles singulièrement mêlées à mes cheveux blonds, dont mes trente-deux ans, alors bien sonnés, n'avaient point altéré les boucles ondoyantes et dorées. Leur nouvel ornement en rappela à Ney la beauté; mais il les trouvait trop bien conservés, et voulait les admirer pour eux-mêmes. C'était quelque chose de bien doux que cette main victorieuse chassant et détachant avec légèreté les feuilles sèches confondues avec mes tresses flottantes, comme une bonne mère toucherait la tête d'un enfant adoré de ses doigts délicats et tendres. «Là, franchement, me dit-il, avez-vous eu peur?» Je levai mes regards sur les siens: c'était répondre. «À quoi pensiez-vous dans le moment de la chute qui pouvait être si fatale?—À vous seul…» Et jamais je n'avais dit aussi vrai. «Mon ame, emportée vers la vôtre, enlevée à toutes les pensées de la vie, pensait ce qu'une plume célèbre fait dire à la Fille du désert; j'aurais aussi voulu comme elle, serrée dans des bras chéris, rouler d'abîmes en abîmes, avec les débris de Dieu et du monde.»

Nous étions l'un et l'autre échappés au naufrage, mais sous le charme d'un anéantissement presque aussi absolu que celui où nous eût plongés sa réalité. Aucune autre pensée que celle de cette rencontre, aucune autre révélation que celle de notre commune félicité. Nous cheminâmes une heure encore ensemble, et bercés par un oubli complet de l'existence matérielle et différente, dont, à quelques pas de là, chacun de nous allait reprendre la chaîne. Il ne me demanda point d'où je venais, où j'allais. Je ne lui demandai pas davantage quels étaient les projets de son ambition, ses intérêts présens dans la vie. Je n'étais plus l'amie d'Élisa; il n'était plus le lieutenant de Napoléon. À quelque distance de Banos, Ney s'arrêta, me tendit la main, et ne me dit que ces mots: «Le devoir, l'honneur, nos promesses, aujourd'hui violées, nous commandent de nous séparer.»—«Ne m'en voulez pas d'être venue de si loin pour les rompre; cette entrevue suffit à mon bonheur, suffit au courage de supporter un éloignement qui ne lui coûtera plus, puisque je vous vois; je viens de prendre des forces pour le reste de mes jours.»—«Généreuse Ida, me répondit-il, vous êtes aussi bonne qu'extraordinaire. Adieu! adieu bien tendre et bien reconnaissant. Les Anglais n'ont pas eu de mes nouvelles depuis ce matin: je vais les charger en pensant à vous.»

Après cette courte et dernière communication de nos cœurs, nous montâmes à cheval, et partîmes chacun dans une direction opposée. À trois lieues de là, je repris la poste, et je regagnai les Pyrénées comme je les avais franchies, sans m'arrêter, sans rien observer, sans rien regarder, n'ayant vu en Espagne qu'un Français pour lequel j'aurais donné l'Espagne, l'Italie, la France même, avec autant de facilité que je les parcourais. Exténuée de fatigue, je m'arrêtai deux jours à Barcelone, qui ressemblait bien plus à un arsenal qu'à une ville, et à un camp qu'à une place de commerce. Sachant à quel point Ney portait l'amitié pour ses compagnons de gloire, je ne l'avais point attristé par les tristes nouvelles de la mort du maréchal Lannes et du général Lasalle, moissonnés en Allemagne, et dont la mort avait mérité les pleurs de la Victoire elle-même. Ney, d'ailleurs, avait sans doute appris ces grandes douleurs; son cœur si intrépide, si dédaigneux du trépas, n'entendait jamais sans émotion le récit des pertes qu'entraîne la guerre: je le savais trop pour en renouveler chez lui le pénible sentiment. D'ailleurs, ce n'est point comme aide-de-camp, mais comme femme, que j'avais pris la route d'Espagne.

Jusqu'à Mont-de-Marsan, mon voyage, où je n'avais quitté la chaise de poste que pour un tête-à-tête de trois heures, ne m'offrit rien de remarquable. Je passai encore deux jours dans cette dernière ville, logée à la maison des bains. Je rencontrai plusieurs personnes de connaissance dont la société, dans une autre situation d'esprit, eût pu m'être agréable. J'avais là, pour voisine d'appartement, une Espagnole qui m'inspira une vive curiosité, sentiment que notre première entrevue changea en intérêt sincère: elle était veuve d'un brigadier attaché au général Lasalle, mort à Wagram; et elle me donna sur le général des détails pleins d'intérêt, dont elle embellissait encore le récit de tout le feu d'une imagination castillane.