Caroline Amaldi appartient à une famille noble de Valladolid, mais qui ne l'est pas en Espagne. On était sûr au moins de la pureté de sa race par sa beauté. Jeune, belle et tendre, comme toutes les filles de l'Hespérie, Caroline traînait d'assez tristes jours auprès d'une vieille tante qui n'interrompait sa prière que pour la gronder, et ne quittait son chapelet que pour surveiller d'un œil inquiet sa pupille. Après la victoire de Torquemada, où le général Lasalle venait d'ajouter un éclat nouveau à sa renommée déjà si belle, la retraite de Caroline fut envahie, et par une de ces crises inséparables de la guerre, elle se vit séparée de sa famille et à la merci des vainqueurs. Un maréchal-des-logis du 10e régiment la sauva du déshonneur. Le brave avait reçu une blessure fort grave, et on fut contraint de lui faire l'amputation du bras. Caroline devint sa garde vigilante et dévouée. Né dans la même ville que son chef, ce brave en parlait avec tout l'enthousiasme d'un vieil attachement et d'une admiration de chaque jour. Il aimait à raconter comme tous les malades, et la bonne Caroline l'écoutait avec un vif plaisir, car cela lui faisait tant de bien d'être écouté! Il se plaisait surtout à lui expliquer la destinée toute héroïque de son général. «On ne se figure pas ce qu'était Lasalle, répétait-il. Il était lieutenant avant la révolution, mais comme on l'était alors, par protection. Eh bien, il a jeté de côté cette épaulette qu'il n'avait pas gagnée, et puis il est allé s'enrôler comme simple soldat dans le régiment, et puis il a passé fourrier à l'armée du Nord, et puis lieutenant bientôt. Il a battu Auguste de Prusse et Scheverin, comme devait le faire un descendant de Fabert. Je suis de son sang, disait-il, et je le prouverai. Qu'est-ce que la noblesse sans bravoure, et qu'est-ce que la bravoure sans preuves?» Enfin, des qualités morales, le maréchal-des-logis, panégyriste minutieux et exact, comme tous les panégyristes du monde, passait à l'éloge des avantages physiques de son jeune chef! Les récits disposent singulièrement au bon effet des rencontres. Le pauvre blessé ne sentait que le charme et ne voyait pas le danger de ses éloges. Ils excitèrent vivement l'imagination de celle que le militaire, peu fort sur le chapitre du cœur humain, ne voulait pas cependant passionner pour un autre, tactique d'autant plus malheureuse que le maréchal-des-logis n'avait pas pour lui ce prestige de jeunesse et de beauté qui peut braver les concurrences. Il aurait pu être le père de Caroline, mais celle-ci ne supposait pas qu'avec cet âge, peut-être aussi qu'avec si peu de naissance, le blessé pût concevoir la moindre intention de tendresse; elle continuait de lui prodiguer les soins dont le pauvre homme interprétait l'assiduité dans un sens beaucoup plus étendu et plus personnel. Malgré, ou peut-être à cause de cette erreur, Caroline chercha à voir le général Lasalle; «et, m'avoua-t-elle, je le vis trop pour mon repos.» Lasalle, intrépide et brave, aimait les femmes autant que la gloire, et la gloire comme une femme. Frappé de l'éclatante beauté de la jeune Espagnole, il chercha toutes les occasions de plaire à celle auprès de qui l'amour était si avancé, que déjà elle l'aimait en secret.
Le terrible combat de Medina de rio del Seco venait d'être livré. Burgos était au pouvoir des Français. On dirigea les blessés sur un autre point. Caroline vit donc s'éloigner celui à qui elle devait la vie et l'honneur, et qui aspirait à obtenir plus tard sa main pour récompense. Caroline me dit avec une naïveté charmante: «J'ignore comment cela se fit, mais devant me rendre auprès de ma tante, je pris une direction tout opposée, et je me trouvai, moitié volonté indécise, moitié hasard inévitable, auprès du général Lasalle et sous sa protection, qui depuis ne m'a plus manqué qu'à cette heure, hélas! où tout manque à Caroline… tout ce qui donne le bonheur, car il n'est plus!»
Après quelques momens de silence, Caroline continua: «Un jour, à Medina, le général Lasalle entre chez moi, et me montre une lettre que venait de lui écrire son digne maréchal-des-logis. Tenez, la voici: lisez-la vous-même; elle a décidé de ma vie.»
«MON GÉNÉRAL,
«La jeune et belle Espagnole que vous avez près de vous a été sauvée par moi. J'en suis amoureux fou, en tout bien tout honneur, mon général, car j'en voulais faire ma femme. On me dit qu'elle est presque la vôtre. Je ne veux pas le penser; vous ne pouvez l'épouser tout-à-fait; envoyez-la moi; car je vous l'avoue, perdre Caroline me ferait maudire mon état, et même ma croix, à laquelle je suis, vous le savez, si attaché.»
Caroline crut voir que son consentement ferait plaisir au général, et, soit dépit d'amour-propre, soit mouvement de générosité, elle lui dit: «Puisque je ne puis rien attendre de l'amour, je me dévoue à la reconnaissance, et j'accepte un mariage de raison.» Le mariage eut lieu en effet à Mont-de-Marsan. Préférant la France à sa patrie, Caroline y vivait heureuse, mais son mari ne lui parlait que de son général; et même après l'hymen, cet excès d'admiration militaire, et le nom incessamment répété par un époux, tourmentait la vertu conjugale de la belle Espagnole. «Mon mari cependant, disait-elle, n'apprécie tant le courage de son chef, que parce qu'il est lui-même d'une valeur à gagner le bâton de maréchal.»
Je sautai au cou de Caroline, pour l'expression de ces sentimens tout français. «Il m'avait promis, ajouta Caroline, que je le suivrais partout; que je ferais avec lui toutes les campagnes. Hélas! un commencement de grossesse m'a retenue à Paris. J'ai vu partir l'homme loyal et bon auquel m'unissait la reconnaissance, et l'homme adoré que mon cœur, sans être infidèle, et que mon imagination, sans être ingrate, devaient ne jamais oublier, quand cela n'eût été que pour plaire à mon mari. Ah! devais-je sitôt tout perdre dans la vie, et voir accabler mon cœur d'une double mort! car ces deux sentimens se confondaient. Mon mari et son général ont été frappés dans la même bataille, à côté l'un de l'autre. Il fallait donc, hélas! qu'ils se retrouvassent partout ensemble! Maintenant, me voilà sans amis, sans protection, sans patrie: car, comment me représenter dans la mienne après avoir oublié ma naissance pour un soldat français? Je dois finir dans le deuil une jeunesse qui pouvait encore compter d'heureux jours. Les pleurs, je l'espère, ne me laisseront pas long-temps souffrir, et m'aideront à mourir.»
Cette rencontre m'avait émue et intéressée au point de me faire désirer d'entretenir quelques relations avec Caroline; mais le tourbillon nouveau au milieu duquel j'allais encore tournoyer, ne me permit ni de suivre mon penchant, ni d'exécuter ma promesse.
Après un prompt et pénible voyage, j'arrivai à Lucques, trois jours seulement avant l'expiration de mon congé. Je m'empressai d'informer la grande-duchesse de mon retour par une lettre soumise, respectueuse et dévouée, afin non seulement d'éviter la peine dont on avait menacé mon inexactitude, mais encore pour réveiller ses bonnes dispositions à mon égard.