Retour à Florence.—Le mois Napoléon.
La grande-duchesse fut sensible à mon attention et surtout à mon exactitude. Je la vis le lendemain même de mon retour à Florence; elle eut la bonté de me dire que je venais de lui donner une preuve de souvenir, un gage de dévouement, qui ne seraient jamais perdus dans son intérêt et son estime. «Je vois maintenant à quoi se réduisent tous les propos de la malveillance sur votre compte; une femme prête à faire des centaines de lieues pour un sentiment ne peut descendre à toutes les peccadilles vulgaires qu'on lui reproche. Une grande passion est la meilleure réfutation en même temps que le plus sûr préservatif des faiblesses communes… Mais celui pour lequel vous avez fait le sacrifice de ce pénible voyage, comment vous a-t-il reçue?
«—Très bien!… militairement. Il m'a grondée, il m'a serré la main; et, au bout de trois heures de conversation, il m'a congédiée.
«—C'est égal, malgré la célérité de la route, les seules fatigues du voyage l'élèvent au rang d'une campagne; cela doit vous être compté double.
«—Mais j'espère bien que ce ne sera point là mon dernier chevron.
«—Curieuse femme! j'aurais beau faire fouiller dans ma bibliothèque, je n'y trouverais jamais un roman qui pût soutenir le parallèle avec votre vie singulière. Mais, d'ailleurs, quelles nouvelles me rapportez-vous d'Espagne? j'entends quelles nouvelles politiques.
«—Je serais fort embarrassée de vous en donner; je n'ai rien vu, rien entendu que ce que j'allais entendre et voir. Mais vous pouvez être tranquille, les soldats du grand Napoléon sont là; n'est-ce pas comme si d'avance vous lisiez dix numéros du Moniteur?»
«—Très bien, très bien! de l'enthousiasme militaire, de la confiance en nos armes, du dévouement à ma famille; il y a chez vous de la place pour tous les nobles sentimens, et je vous en sais gré. Quand il m'arrivera des bulletins de l'armée d'Espagne, je vous ferai appeler, et, comme récompense, vous me les lirez. En attendant, vous passerez chez M. Rielle; il a, de ma part, quelque chose à vous dire. Comme un officier de la grande armée, vous méritez de recevoir le mois Napoléon[3].»
Je quittai la princesse, avec une vive émotion de tant de bontés, et je repris mon genre de vie habituelle à Florence, sûre que désormais il était à l'abri de la calomnie et de la disgrâce. Mon service devint plus fréquent que jamais; et, quoique rarement officiel, il m'attira un peu plus que par le passé les cajoleries des plus grands officiers, qui n'ignoraient plus mon intimité auprès de la souveraine.
Il y eut cependant un de ces premiers dignitaires de la cour de Toscane dont j'obtins l'attention autrement que par le sentiment de banale courtoisie, qui fait que l'on cause par politesse craintive, et que l'on sourit par habitude servile; tout cela pour obéir à la maxime des cours: qu'il faut être bien avec tout le monde. Ce personnage, d'une bienveillance différente, n'était rien moins que le grand aumônier. Monseigneur Zondadari jouissait auprès de la princesse d'une juste estime, et à Florence d'une popularité méritée. Jeune encore pour un cardinal, on eût facilement reconnu son état à sa charité, et son âge à ses manières caressantes. La bonne grâce, la facilité mondaine de ce prélat, complétaient l'illusion d'une vieille cour, en jetant le manteau, l'esprit et les manières d'un brillant coadjuteur ou d'un petit abbé de Versailles, au milieu des pompes militaires d'un palais illégitime. De la dévotion, on ne pouvait guère en attendre d'une princesse spirituelle et quelque peu philosophe; et, quand le maître n'en donne point l'exemple, bien à tort on tenterait les chances d'un prosélytisme religieux, n'ayant pas la faveur pour auxiliaire. L'éloquence du père Bridaine elle-même se serait perdue au milieu de cet enivrement de l'empire, dans cette atmosphère de gloire, qui ne comprenait guère que les Te Deum.