Facile comme un Italien, léger comme un Français, adroit comme un diplomate, mais vertueux comme un apôtre, le premier aumônier d'Élisa n'exposait point son ministère, par les provocations d'un zèle outré et qui eût été inutile, au ridicule du discrédit et au scandale de l'impuissance. Sa tolérance aimable n'était pas non plus un abandon de ses devoirs, une autre sorte d'hypocrisie voluptueuse, substituée à l'hypocrisie fervente et s'associant aux faiblesses qu'elle n'ose pas foudroyer: il y avait de l'indulgence d'inclination, du bon goût naturel dans les concessions aimables, mais non complaisantes, du digne vicaire de notre chapelle; et, en effet, sa présence, qui n'eût pas réprimé, tempérait heureusement les libertés de l'époque et du lieu, obtenait déjà beaucoup cette décence extérieure, ce respect public, ce décorum religieux qui, de la personne de l'aumônier, se reportaient non sans profit sur le culte dont il était l'habile représentant.
Quoique je fusse là bien obscure, il me sembla que M. l'aumônier m'avait remarquée. J'avais pris pour une attention particulière ce qui n'était que l'effet d'une bienveillance générale. M. Zondadari souriait en masse, si j'osais m'exprimer ainsi, jetait sur tout le monde des yeux bienveillans et pleins d'onctions, et, dans mon ignorance des regards d'un prêtre indulgent et charitable, je me surprenais un certain orgueil de ce que je croyais une préférence; et voilà dans ma tête fort peu orthodoxe comment j'interprétais le sourire apostolique de monseigneur. Je me disais: Tout homme est curieux; notre bon aumônier, qui vit ici dans un monde étranger, qui ne reçoit, hélas! les confessions de personne, qui ignore jusqu'à ces petites aventures d'intérieur nécessaires pour l'intelligence des discours où tout est rétinences et allusions, voudrait, par mon intermédiaire, se mettre au courant de la langue du pays, et savoir de la seconde main, ne le pouvant de la première, à cause de son état, les anecdotes et les peccadilles de nos dames. Je me trompais dans les interprétations comme dans les faits, car M. Zondadari, malgré tant d'intentions supposées, ne chercha nulle occasion de m'adresser la parole, à mon grand regret, car j'avais découvert qu'au milieu des beaux esprits de garnison et d'antichambre qui m'entouraient, son esprit, plus délicat et plus cultivé, m'eût été d'une précieuse et agréable ressource.
Pour lier connaissance avec ce bon et spirituel ecclésiastique, il fallut que j'allasse le chercher, non pas au tribunal de la pénitence, ma religion ne le commande pas, mais au sein de ses travaux, dans le sanctuaire de ses bienfaits. Quand le malheur frappe à ma porte, je ne le renvoie pas à d'autres pour être secouru; mais comme il est des momens où il frapperait en vain, j'aime encore mieux être importune que sourde à une prière, et dans ce cas seulement je sais me faire solliciteuse. Il s'agissait d'une bonne action: je n'hésitai pas à me présenter chez l'aumônier de la princesse, pour demander les secours de la charité en faveur d'une pauvre famille accablée de misère. J'en reçus l'accueil le plus flatteur, je vais mieux dire, le plus généreux: il me donna une petite somme en argent, et me promit d'aller voir les malades de cette pauvre famille, de leur porter les consolations de la religion et les alimens du besoin. «Nous nous concerterons ensemble, ajouta-t-il, afin de donner de la permanence et de la suite à cette bonne œuvre.» Oh! si j'étais catholique, c'est un directeur pareil qu'il me faudrait; je ne répondrais pas, si je le rencontrais, de ne point faire mon salut: bon, affable, laissant les plus petits s'approcher de lui, heureux de venir à qui l'appelait, content d'entendre des paroles et des dispositions pieuses, mais n'ayant point la rage de provoquer les cœurs, et de recruter des conversions comme des triomphes.
Une amitié qui date d'un bienfait est, ce me semble, chose assez honorable pour qu'elle soit chère à qui l'inspire et à qui l'éprouve, et je ne compte pas au nombre des moindres attachemens dont il me soit permis de me glorifier ma liaison avec un prélat révéré, qui faisait certes preuve de tolérance en ne refusant pas l'intimité d'une femme douée de quelques qualités, d'un bon cœur, mais de mœurs peu religieuses, d'un âge encore suspect, et que devait bien plus que tout cela éloigner de lui le malheur de n'être point catholique romaine, et de ne point penser de même en matière de dogme. Cette dernière circonstance, M. Zondadari l'ignorait, car je ne songe guère à en faire part à mes amis. Ce fut bien indirectement qu'il apprit que j'étais protestante, comme on va le voir.
J'allai un jour chez le bon aumônier pour mes pauvres, car j'en avais rencontré d'autres que les premiers, et je savais n'être jamais repoussée d'une bourse où il restait toujours quelque chose pour l'infortune. Ma visite se faisait en carême, et je le savais, attendu qu'en Italie il n'y a pas moyen d'ignorer cette époque très observée de mortification et de pénitence. M. Zondadari était à table; malgré l'époque, le coup d'œil n'avait rien d'effrayant pour une profane, et si je remarquai que tous les plats étaient maigres, je m'aperçus aussi qu'ils étaient d'un maigre à contenter l'appétit le plus délicat et le plus difficile. Je souris: une gracieuse invitation répondit à mon sourire: «Vous pouvez en toute sûreté de conscience accepter mon déjeuner; ici tout est maigre.
«—Je le vois, Monsieur l'aumônier; mais il en serait autrement que je le pourrais encore… D'ailleurs, je m'arrête dans mes aveux, je craindrais trop qu'ils ne me fissent perdre votre précieuse amitié.
«—Comment! est-ce que le carême vous effraie? est-ce que votre santé ne peut le supporter, ou que votre négligence refuse d'en suivre les commandemens? Vivriez-vous en hostilité avec l'église?» Puis, s'approchant de moi avec intérêt: «Je m'en doutais, ajouta monseigneur; je vous ai vue assister à la messe, et…» Il eut beau suspendre la phrase, je ne répondis pas, et j'avoue que mon silence et mon embarras étaient un peu calculés.
«—Tenez, reprit l'indulgent prélat, je devine, vous n'êtes pas catholique; j'en ai déjà eu le soupçon, car je vous ai plusieurs fois observée à la chapelle, et j'en étais presque sûr à la manière dont vous faites le signe de la croix.
«—Mais…
«—Il n'y a point de mais… Convenez que j'ai raison.