J'avais conservé à Milan quelques connaissances; je les eus bientôt épuisées; mais, ce qu'il y a de charmant dans ce pays, c'est que la politesse n'y va pas, comme en France, jusqu'à cet héroïsme de l'ennui qui vous fait supporter les conversations, les visites, les hommes et les choses qui vous sont les plus antipathiques: à Milan, on voit qui l'on veut et comme on le veut; on se prend quand on se convient, on se quitte quand on s'importune; on y use le temps à son gré, à ses risques et périls; on y vit, on y existe avec ses coudées franches; tout est donné à l'esprit, au plaisir, aux aises surtout; et cet apparent égoïsme de la mollesse, étant général, cesse presque d'être un vice, parce que personne ne donne plus qu'il ne reçoit, et que là où il n'y a point de dupes, il n'y a point non plus de fripons.
Même quand on n'aime peu la musique, ce qu'il y a encore de mieux à faire à Milan, c'est d'aller passer la soirée à la Scala, le plus beau théâtre du monde, attendu qu'il est le plus grand et le plus commode. Ces bons Italiens, si célèbres pour leurs adorations musicales, traitent cependant encore l'art qui les charme le plus à la manière dont ils traitent tout; ce n'est pour eux qu'un ami dont ils choisissent les bons momens, qu'ils prennent, qu'ils quittent à propos. On pourrait dire que l'on fait de tout à la Scala: on y cause, on y joue, on y mange, on y dort, on y entend même de la musique. Quant à moi, ce que m'offrit de plus agréable ce bazar de voluptés fut la rencontre de deux personnes que j'avais beaucoup connues, et qui, à des titres différens, méritent bien un souvenir dans le récit de ce voyage; je veux parler du poëte Monti, et d'un ami d'Oudet que je ne nommerai pas, parce que les amis d'Oudet se trouvent encore aujourd'hui suspects, et qu'il est inutile de donner leur signalement aux gracieuses polices de l'Europe. La connaissance de ces deux personnages, une fois renouvelée dans ma loge, n'en resta point là, et pendant tout mon séjour à Milan, je ne cessai point de les voir intimement, surtout le second.
Le bon Monti, qui réunissait à toute l'imagination d'un poëte toute la candeur d'un enfant; qui avait déjà, et de bonne foi, passé par plusieurs opinions différentes, jouissait depuis quelques années de l'estime particulière du vice-roi. C'est une remarque qui m'a frappée au milieu de cette foule d'hommes distingués dans tous les genres, qui ont, à tant d'époques contraires et sous des traits si divers, défilé sous mes yeux: que la fixité des principes, la constance des opinions, la fidélité aux maximes politiques, sont rarement le privilége des hommes supérieurs. On dirait que l'esprit est girouette de sa nature. Une tête un peu vaste a plusieurs cases: à mesure que l'une se vide, l'autre s'emplit. Il n'y a que la médiocrité qui soit douée en quelque sorte de l'immobilité de ses idées par leur indigence: comme elle n'a pas beaucoup, elle garde ce qu'elle a, elle s'y attache, elle s'y cramponne; et le monde doit quelquefois à ces natures plus stériles de grandes vertus, des caractères suivis que leur médiocrité élève quelquefois jusqu'au sublime.
Les hommes à imagination se conduisent par excès: admirables quelquefois dans chacune de ces saillies de conduite; s'y portant avec toute l'énergie des vues promptes et passionnées; mais changeant de marche et d'allure; mais aussi puissans dans un mouvement contraire que dans les résolutions primitives. L'heureuse faculté de tout saisir, de tout comprendre, devient ainsi quelquefois l'inconstance et la versatilité.
Monti avait donc pu, avec la même bonne foi et le même enthousiasme, embrasser la république et l'empire, concevoir la grandeur de l'une et la gloire de l'autre; car, dans les deux, se trouvaient toutes les illusions les plus capables de séduire et d'entraîner. Ses vers, enfans de ces impressions différentes, de ces sentimens successifs, avaient tour à tour été tirés d'une lyre capricieuse et mobile. Ce qu'il y avait de plus piquant dans cet aimable et ingénu caractère, c'est qu'il ne déguisait rien aux autres pas plus qu'à lui-même. Ainsi, au milieu de mille autres confidences (car, bien différent des poëtes ordinaires, ce poëte ingénieux savait parler d'autres choses que de ses vers), Monti me parla cependant de l'extrême désagrément, dans les compositions poétiques, de choisir des sujets contemporains. En effet, il avait entrepris un grand ouvrage sur les campagnes de Napoléon; cet ouvrage était commencé depuis 1804 et ne pouvait jamais finir. Il s'appelait le Barde de la Forêt-Noire. Ce Barde prophétise continuellement les victoires de Bonaparte et la défaite des coalitions. Monti m'en a récité de nombreux passages, et entre autres celui de cette fabuleuse campagne d'Égypte, où le génie de la civilisation et celui de la guerre marchaient ensemble; où l'on voyait un membre de l'Institut conduire les armées françaises à une double conquête, aussi souvent entouré de savans que de soldats, inscrire en courant son nom sur les Pyramides, et ne s'arrachant des bras de la Victoire que pour venir se jeter dans ceux de la patrie, qui de loin montre ses flancs déchirés et appelle un sauveur. Par malheur pour le pauvre Monti, il donnait à ses vers la couleur du moment, et la couleur du moment changeant à chaque campagne, il était obligé de supprimer à la fin des sentimens exprimés au commencement des opérations. Ainsi, au moment de la bataille d'Austerlitz, les Autrichiens étaient traités en ennemis et avec les hyperboles de l'insulte et de la haine. La paix de Presbourg arrive: il faut bouleverser tout, et remplacer les strophes de l'insulte par des couplets de réconciliation: les Autrichiens sont nos amis. Le poëte espère au moins ne pas perdre le fruit de sa première indignation: les Russes lui restent à maudire. Mais les événemens marchent encore plus vite que les corrections. L'entrevue de Tilsitt ne semble réconcilier deux empereurs que pour brouiller un poëte avec son ouvrage: la muse ne peut pas être plus méchante que la guerre. La voilà encore obligée d'adoucir et d'effacer ses couleurs, de rendre ses pages contre les barbares du Nord aussi blanches que les neiges de l'Ukraine. Monti respirait un peu, et la fortune semblait n'en plus vouloir à la prosodie, quand la campagne de 1809 se déclare, et replace les Autrichiens dans la position d'où le pauvre poëte avait eu la complaisance de les déloger. Hélas! que ne peuvent l'amour du travail, le besoin de la gloire et les nécessités d'un poëme! Monti s'était remis en guerre avec l'Autriche comme son héros; mais son héros allait si vite, qu'il se trouve encore, à la fin de la campagne de 1809, avoir fait du sublime inutile contre Vienne, soudoyée par Londres. «Ma foi, me dit Monti, voici encore un événement qui me désole: tandis que l'empire est en fête pour le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, je suis en deuil des plus belles inspirations de mon poëme; la postérité arrivera sans me trouver en mesure avec elle.» Je consolais de mon mieux cette plaisante infortune du génie, en disant à l'illustre écrivain qui en parlait même en riant, qu'heureusement il avait autre chose à lui laisser, et qu'il pouvait être tranquille.
Pendant tout mon séjour à Milan, je reçus du bon et spirituel Monti des attentions qui me touchèrent d'autant plus que je savais qu'il n'en était pas prodigue.
Ma plus grande occupation dans cette capitale de la riche Lombardie fut cependant plutôt une vie extérieure que les plaisirs de la société. Le matin, j'allais faire quelque promenade pittoresque ou quelque visite curieuse; le soir, j'allais à la Scala causer et mettre en commun, avec quelques bienveillans interlocuteurs, mes observations. Ma manie de tout voir et de tout entendre me valut le spectacle d'une scène piquante que je vais retracer avec d'autant plus de plaisir qu'elle révélera en même temps un trait honorable du prince Eugène Beauharnais, et prouvera que, guerrier intrépide, le fils de Joséphine possédait aussi les vertus du roi et le cœur généreux de sa mère.
La place du Dôme à Milan, dans les temps de réjouissances publiques, offre à peu près un coup d'œil pareil à celui du boulevart du Temple à Paris. Ce sont de tous côtés cafés, jeux, spectacles, parades pour le peuple, dont la bonne compagnie se donne aussi le plaisir. Un jour que j'avais pris mon chocolat à la glace au grand café, je vis la foule courir vers le portail du Dôme; je me laissai aller au mouvement, et je n'étais pas la moins leste et la moins avide du groupe empressé. Là je découvris l'objet de tant de curiosités en émoi: une chaude discussion s'était établie entre un capucin et un agent de police. Le premier, l'œil en feu, la figure haletante, gesticulait et criait; l'autre, véritable Ulysse de carrefour, employait toutes les formes de l'art oratoire, appuyé de l'autorité, pour faire comprendre au révérend père que le moment était mal choisi pour prêcher dans la rue; que le peuple, appelé à la joie par les événemens, était en humeur naturelle de s'y livrer, et que risquer la parole de Dieu au milieu d'une saturnale permise, c'était la compromettre et l'exposer au scandale. Adossé au pied de l'église et sous un Christ énorme qui se trouvait sous le portail, le capucin s'électrise par la résistance, et s'emporte par les observations. Il se tourne en face de l'honnête agent de police, et, l'apostrophant, ainsi que la foule qui redouble, moitié en français, moitié en italien: «Oh! je vois bien, s'écrie-t-il, je vois bien où vous voulez en venir; vous ne voulez pas de nous: son i Francesi che vi bisognano, et vous allez me parler d'un des nôtres qui, aussi courageux que moi, foudroya les plaisirs profanes en appelant le peuple égaré au pied de Notre-Seigneur. Eh bien! oui, il eut raison; et au lieu d'être là à bâiller et à écouter les lazzi et les polichinels, je vous dirai, oui, venez ici, venite, venite quà, ecco, ecco, è questo il vero pulcinello che salvarvi può anime dannate[4]!
L'invocation du révérend père capucin était accompagnée d'une gesticulation furibonde, et d'un signe plus expressif encore, qui ne craignait pas d'indiquer le Christ à la foule indignée. Alors l'agent de police changea de façons, et se contenta, sans phrases, de faire arrêter et de conduire en lieu sûr l'apôtre imprudent dont le zèle mal placé causait un scandale bien plus grave que celui contre lequel tonnaient ses discours.
Près de moi se trouvait une personne des plus respectables, tenant une jolie petite fille de huit à neuf ans; sa bonne mine, ses paroles, ses cheveux blancs, laurier du vieillard, m'inspirèrent un de ces désirs de lier conversation auxquels je n'ai jamais su résister. Je le lui témoignai, et il y répondit avec cet empressement affable qui permet facilement les questions. «Vous parlez; lui dis-je, du vice-roi en termes qui me flattent comme Française. C'est un bonheur pour moi que la justice rendue à mes compatriotes.» En ce moment la petite fille posa sa tête charmante contre la main de son grand-père, et lui dit d'une voix caressante: «Carissimo mio, dica pure a questa signora gli affanni della sfortunatissima Geraldina.» Tout en entrant dans le jardin del Corso Orientale, le bon vieillard nous raconta ce trait touchant du fils adoptif de Napoléon: