«Depuis plus de deux cents ans, de père en fils, une honorable famille de Milan occupait un bel emploi au palais des princes gouverneurs de la Lombardie; celui des Gerolonni, qui occupait cette place à l'entrée des Français, s'était livré à une franchise d'opinion qu'on eût dû respecter, puisque cette fidélité à des maîtres proscrits devenait seulement une sublime imprudence. Dans tous les pays, sous tous les règnes, la dénonciation se pratique parce qu'elle rapporte. Gerolonni fut dénoncé, dépouillé de ses emplois, jeté dans un cachot, sans communication avec sa famille. Gerolonni avait un fils, jeune homme d'une grande élévation de sentimens, qui était sur le point d'épouser Marietta Bunelli, une des plus belles personnes de son temps. La crainte d'être enveloppé dans la persécution de toute une famille fit suspendre le mariage; on l'ajourna à des temps plus heureux. Mais tandis que le jeune Gerolonni courait chaque jour assiéger le pouvoir avec d'irrécusables preuves de l'innocence de son père, la fidèle fiancée venait à la prison, et obtenait des geôliers ces adoucissemens si précieux à la captivité, que les femmes arrachent par la fermeté d'une persévérance et la persuasion d'une douceur qui ne s'altère jamais. Chaque soir les amans se voyaient; le jeune homme attristait le cœur de son amie par le récit de ses démarches infructueuses; la jeune fille le consolait au contraire par la révélation de quelques allégemens à la situation du malheureux père.

«Bientôt les parens de Marietta, cruels par peur (la peur l'est plus que la barbarie), se détachèrent de toute compassion, de tout intérêt pour un suspect. Le fils de Gerolonni venait pourtant d'obtenir que le grand-juge Luozi s'occupât de l'affaire; un témoignage courageux, une offre de caution, eussent suffi pour déterminer un élargissement provisoire. Le jeune Gerolonni et sa fidèle amie coururent se jeter aux pieds du vieux Bunelli, mais en vain: «J'ai un fils à placer» fut toute sa réponse; l'ambition étouffa la générosité. Le vieillard, qui avait résisté aux cachots, ne résista point à l'ingratitude et à la dureté d'un ami de soixante années. Le malheureux père, avant de mourir, recommanda à son fils de pardonner au père de Marietta, mais de conserver intacte la haine de ses oppresseurs, et de refuser jusqu'aux tardifs bienfaits qui pourraient tenter sa fidélité. Les démarches de la jeune fille avaient été épiées: on vint l'arracher au milieu de la scène si touchante des adieux d'un père. «Mon cher Gerolonni, s'écriait-elle, ne te désespère pas; ta vie est mon bonheur; je ne conserve la mienne que pour te la consacrer.»

«On les sépara; Gerolonni étouffa le triste souvenir de son père et de sa maîtresse, mais dès cet instant elle devint son épouse. Trop fier pour solliciter des grâces quand on lui devait des réparations, il vécut du côté de Vérone, obscur, mais heureux de toutes les vertus d'une femme que l'amour et le malheur lui avaient donnée. Mais le sort voulut le poursuivre encore; le cercueil de la mère sortit de l'asile conjugal. Au moment où l'on portait au baptême le nouveau-né du malheureux Gerolonni, il ne put soutenir un dernier et plus cruel malheur que tous les autres: on le trouva mort au pied de la couche d'où l'on venait d'enlever les restes glacés de celle qu'il avait si tendrement aimée. L'orpheline de ces époux qui n'avaient plus eu la force de vivre pour elle, retint, avec les traits de sa mère, l'image plus précieuse et plus belle encore de ses vertus. Arrivée à l'âge de sept ans, Geraldina devait les secours passagers et à peine suffisans qu'elle avait reçus à une compassion peu éclairée. Le récit des malheurs de sa naissance développa néanmoins de bonne heure son intelligence. Souvent quand la nuit était venue, on voyait cet enfant s'acheminer vers le cimetière, et l'aurore montrait quelquefois l'orpheline encore en prières, ou, surprise par le sommeil, entourer de ses petites mais la croix qui marquait la place de ceux qu'elle n'avait pu connaître. Quelquefois alors un mot de compassion, une faible marque d'intérêt, lui étaient accordés: c'était bien peu pour qui méritait de tout obtenir. Le ciel, pour combler en un jour la dette de plusieurs années, lui réservait l'immense bonheur de tout devoir à l'ame généreuse d'un guerrier, à l'équité d'un grand prince.

«Pendant un voyage que le vice-roi fit à Vérone, la petite Geraldina traversait l'amphithéâtre: effrayée par le bruit des chevaux, elle voulut fuir et tomba dans l'intérieur de l'édifice. Une des personnes de la suite du vice-roi vint la relever; la pitié voulut joindre l'aumône à l'intérêt; mais lorsqu'on vit cet enfant repousser la main qui lui offrait de l'or, ses beaux yeux se lever avec dignité sur le groupe qui l'entourait, et d'un ton calme et touchant répondre: «Vous êtes des Français, et je suis l'orpheline de Gerolonni: je ne puis rien accepter de vous,» tous les témoins de cette scène, se regardant, restèrent stupéfaits. Un Italien de la suite du vice-roi savait l'histoire de Gerolonni et en racontait les détails, timide mais encore généreux appel à la commisération. Une voix assez lâche, au milieu de ces témoignages d'intérêt, osait déjà parler de précautions contre l'enfant si malheureux d'un proscrit. Mais la vue d'un enfant devait inspirer autre chose au noble cœur du fils de Joséphine que de la prudence. Plus délicat encore que généreux, le vice-roi conçut l'ingénieuse pensée de déguiser ses bienfaits et de secourir l'orpheline sans qu'elle vît la main d'un bienfaiteur, qu'eût repoussée la mémoire d'un père. Dès qu'il fut libre des soins de la représentation, Eugène sort, vêtu d'une simple capote, accompagné d'un fidèle domestique qui avait découvert la retraite de l'orpheline. Une jeune femme était près de là: Eugène s'informe de Geraldina; on lui répond: «Si elle n'est pas sur sa paille, c'est qu'elle passera la nuit au cimetière.—Grand Dieu!» s'écria Eugène en redoublant le pas. Arrivé au Campo-Santo, il vit la jeune fille priant près de la croix élevée sur le corps de ses parens. Le vice-roi approche seul, et adresse en italien la parole à l'orpheline; son cœur ému s'ouvrit à la voix d'une pitié si imprévue et si douce. Eugène avait dans le caractère toute la bonté de sa mère et dans les manières quelque chose de sa grâce; leur charme agit sur l'innocent objet de sa pitié. Geraldina ose croire à une protection; elle se jette aux pieds du vice-roi dont elle ignorait le rang, et lui demande un asile, un travail moins dur, moins humiliant que celui par lequel il lui fallait acheter chaque jour une avare nourriture.

«Le soir même, Geraldina était confiée à une femme sûre. Le jour où le vice-roi retourna à Milan, Geraldina y vint sous la garde de cette même personne occuper le logement qu'avaient fait préparer les ordres de son noble protecteur. L'orpheline entrait dans sa neuvième année; on cultiva son heureux naturel, et pendant les soins de cette précieuse éducation, le prince veillait lui-même à ce que Geraldina pût reparaître avec honneur dans cette ville, où son grand-père avait péri sous le poids d'une accusation criminelle et fausse. Le prince voyait souvent sa jeune protégée, mais toujours sous le voile du plus strict incognito; les progrès de l'orpheline étaient la douce récompense de tant de bienfaits. L'innocence de Gerolonni fut reconnue et publiquement proclamée, et Geraldina rentra en possession de tout le modeste héritage de ses pères.

«Jugez, madame, ajouta le vieillard, si nous aimons et bénissons le jeune héros, le prince qui sut deviner une grande infortune dans la réponse d'un enfant sous les livrées de la misère. Oui madame, nous aimons, nous bénissons le règne du prince Eugène. Si mon récit vous a intéressée, venez en voir l'héroïne, venez entendre d'elle-même des détails naïfs qui vous prouveront encore mieux la juste et haute admiration que nous avons pour notre jeune souverain; vous verrez encore que l'orpheline de Vérone méritait l'illustre protection que le ciel réservait à ses douleurs.»

Je quittai le digne vieillard et sa jolie petite fille, après qu'ils m'eurent demandé de les aller revoir le lendemain; ils vinrent eux-mêmes me prendre, et nous allâmes chez Geraldina. On eût pu être plus belle, quoiqu'elle le fût beaucoup, mais on n'eût pu être plus intéressante; elle n'appelait Eugène que quel uomo al cuor divino, et ses expressions, pleines d'un reconnaissant enthousiasme, me prouvèrent en même temps à quel point l'orpheline méritait le bienfait qui était venu chercher son enfance, à quel point aussi le prince Eugène méritait le rang suprême auquel il était monté pour y porter les vertus modestes de la famille, jointes au courage du guerrier et à toutes les grandes vertus du trône.

CHAPITRE CIV.

L'ami d'Oudet.—Le prince Eugène.—Lettres de l'Empereur à Joséphine.

Je trouvai encore à Milan un extrême plaisir dans la société d'un colonel français chargé d'organiser un régiment italien, et qui, atteint de trois balles à Wagram, se rétablissait de ses blessures dans la capitale, où le dépôt de son régiment était établi. Cet officier m'était connu depuis long-temps; je l'avais vu à Paris: c'était un ami d'Oudet. Nos premières paroles à la Scala, où je le rencontrai, furent en quelque sorte un cri de douleur commune sur la mort de notre ami. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le colonel avait été sous le charme comme tant d'autres, et qu'il entrait dans son culte de souvenir et d'amitié beaucoup de ce fanatisme politique dont Oudet était le chef. Brave, plein d'instruction et de capacité militaire, le colonel jouissait d'une grande considération auprès du prince Eugène. Je voyais presque tous les jours l'ami d'Oudet, et quoique ses qualités fussent toutes de celles qui conviennent plus aux affaires qu'au monde, je me sentais une estime involontaire pour le sérieux plein de noblesse, la gravité naturelle et un peu mélancolique qui régnait sur la figure comme dans les idées de cette espèce d'Alceste militaire, ne louant jamais, blâmant toujours, donnant à sa pensée un tour de satire et d'indignation qui tenait plutôt aux systèmes de son esprit qu'à la sécheresse de son cœur.