1828.

CHAPITRE XCIII.

Insurrection des paysans d'Arezzo.—Portrait du général Menou.—Origine de la famille Bonaparte.—Singulier testament et mort d'un oncle de l'Empereur.

Chez tous les peuples, mais surtout chez la nation italienne, il y a toujours un mécontentement tout fait contre le présent: on hait pour regretter ensuite ce qu'on a haï; on trouve de l'indignation aujourd'hui contre un gouvernement pour lequel on trouvera des larmes demain. C'est ce qui est arrivé aux Toscans: cette domination française, qui paraissait alors un joug, est invoquée en ce moment peut-être comme un bienfait; mais notre autorité n'en eut pas moins à subir, sous la main habile et ferme de la sœur de Napoléon, l'opposition railleuse des salons et l'opposition armée des campagnes.

L'Autriche, malgré ses défaites, l'Autriche, qui ne se lasse jamais, et qui prévoit encore dans son désespoir même, entretenait par de constantes intelligences les dispositions remuantes de l'Italie. L'incertitude de nos premières victoires dans les campagnes d'Allemagne, l'onéreuse diversion de la Péninsule enflammée, l'absence des troupes françaises nécessaires sur les champs de bataille et enlevées aux garnisons; toutes ces circonstances réunies avaient fourni, avec des espérances contre notre fortune, l'audace de la braver. Des placards séditieux étaient journellement affichés à Florence, à Pise et autres villes; les paysans d'Arezzo avaient paru en armes aux portes de Sienne; déjà l'on raillait les Français et leurs partisans; on faisait à chacun son lot dans les proscriptions futures: l'un devait être étranglé, l'autre brûlé sur la place; les plus indulgens parmi les fonctionnaires, au lieu d'être jetés dans l'Arno, devaient, par un atroce jeu de mots, être seulement coulés dans l'Arnino, diminutif du grand fleuve qui traverse Pise. Des prédicateurs désignèrent sans beaucoup de détours les Français et leurs partisans au poignard. Des vêpres florentines furent, en quelque sorte organisées par le clergé, de jeunes prêtres joignirent à leurs prédications la publication de petits pamphlets clandestins, et l'un d'eux fit sur Napoléon une anagramme qui courut le pays, genre de guerre bien peu proportionné à la taille d'un pareil ennemi. Mais la gouvernante déploya dans cette occasion un grand caractère; elle concerta avec les généraux des mesures belliqueuses: des ordres du jour ordonnèrent l'armement de tous les fonctionnaires publics pour concourir à la défense de la patrie. Les tribunaux eux-mêmes furent mis en réquisition militaire. Rien de plaisant comme des juges, et des juges italiens, condamnés à quitter leurs siéges pour se battre. Ils firent, aux instructions qu'ils reçurent pour leur armement et leur équipement, un peu plus de résistance qu'ils n'en eussent fait devant l'ennemi. Cependant on obéit; la chambre des avoués se distingua par la promptitude de sa résignation; les notaires se piquèrent d'honneur. Bon gré mal gré, le sabre remplaça la plume, et l'héroïsme forcé de la magistrature toscane présenta un moment la plus grotesque caricature que j'aie jamais vue. Le général Menou vint commander en ce moment la division militaire.

Qui n'a pas entendu parler du général Menou? Quoiqu'il n'ait fait en quelque sorte que passer sous mes yeux, sa destinée avait été trop singulière pour que je n'aie pas cherché à le bien connaître, et pour que je ne cède pas au plaisir de le peindre. Il avait été maréchal de camp sous l'ancien régime. Jeté dans la majorité de l'Assemblée constituante, il y avait beaucoup parlé sans se faire une réputation d'orateur: c'était un de ces hommes du milieu, qu'à la tribune on estimait assez à cause de ses titres militaires, et qui à l'armée s'était soutenu par sa réputation législative. Je crois qu'au fond ce n'était guère qu'une capacité paperassière. Du reste, comme tous les hommes de l'ancien régime, poussé par hasard, par intérêt ou par choix dans la révolution, il y avait porté ce caractère d'ambition étourdie et un peu frivole, cette facilité remuante plutôt que factieuse, dont le nom de Dumouriez rappellera le type et le modèle. Assez brave pour ne point déparer, sous le rapport du courage, notre admirable armée d'Égypte, dont il obtint le commandement après l'assassinat de Kléber, il y avait en quelque sorte deviné le rôle que joue en ce moment un célèbre pacha, et s'était fait musulman autant qu'il l'avait pu. Il avait toutes les velléités de la grandeur, bien plus que les talens qui y conduisent; une de ces ames de seconde classe, qui la conçoivent comme un caprice, et qui en jouiraient comme d'un hochet. Du reste, Abdalha s'était fort bien assoupli à l'empire. Napoléon l'avait traité sans conséquence, mais non sans générosité[1]; il lui avait seulement interdit le séjour de Paris, mais l'indemnisait par de fort beaux commandemens en Italie, à Turin, à Florence et à Gênes, où il est mort à soixante-douze ans, d'amour pour la première actrice du théâtre. Menou, espèce de ventru avec de l'imagination, était en tout un de ces ambitieux accommodans qui ne reculent pas plus devant la résignation d'une position secondaire mais lucrative, que devant le pesant fardeau d'une trop haute fortune: c'est un général qui a eu beaucoup de succès à Turin, où il vivait avec sa mystérieuse et invisible Égyptienne, par un bal: ce bal fut, en effet, remarquable par sa richesse et sa durée; car pendant trois jours, il ne fut pas interrompu: musiciens et danseuses se relayaient au milieu d'une magnificence qui semblait intarissable, et la solennité du mercredi des Cendres put seule mettre un terme à cette fête, où l'on avait veillé trois jours comme dans un camp.

Malgré tous les souvenirs de cette vie presque fantasmagorique, malgré les qualités que supposent tant d'aventures, la distinction par laquelle le général Menou m'a le plus frappée, c'est son faste élégant, sa dépense généreuse, son talent de faire des dettes, et son génie de ne point les payer; enfin, c'est un héros qui vivra dans la mémoire… des créanciers.

Le général Menou ne fit en quelque sorte que passer en Toscane, et, dans sa courte présence, il montra du caractère, de la résolution, et sut contenir le pays avec peu de ressources, seulement avec du bruit. Il écrivit aux évêques, aux curés, et à tous les prêtres exerçans, qu'ils lui répondaient de la tranquillité publique; qu'il mettrait l'insurrection sur leur conscience; et qu'en leur qualité de confesseurs, ils s'arrangeassent pour prévenir, par l'activité de leurs pacifiques exhortations, l'infaillible qualité de martyrs, qu'il leur promettait en cas de mouvement.

Les victoires de Napoléon arrivèrent bientôt, et, en décidant de plus grands événemens, dissipèrent toutes les petites fumées insurrectionnelles qui s'étaient élevées sur les bords de l'Arno, et les bulletins de la grande armée suffirent contre la bravoure italienne. Deux faits que je vais citer prouveront tout à la fois le caractère moral et belliqueux que cette courte émotion nationale vit déployer.

Dans un des villages les plus disposés à la révolte, une brigade de sept gendarmes tint en respect une population armée de plusieurs milliers d'individus. Isolé, chacun des sept hommes de la petite armée eût été probablement occis par surprise et par derrière; mais, formée en carré, elle présenta une masse trop imposante pour être attaquée, et donna en quelque sorte le secret de toutes les révoltes dans un pays dégradé et déshérité de toute énergie.