Un maire d'un village voisin de Pise, sincèrement dévoué aux Français, s'efforça d'épargner à la commune les désastres d'une rébellion Un coup de stylet vint le frapper au milieu de ses fonctions, et lui apprendre le danger d'un pareil courage. Favorisé par la complicité secrète de presque tous les habitans, l'assassin s'échappa. La grande-duchesse fait afficher qu'une récompense de cent sequins sera payée pour la découverte du coupable: une si large promesse était bien puissante en Italie! Le malheureux l'éprouva; mais ce qui ne se verrait pas ailleurs, c'est qu'il fut vendu en quelque sorte par sa maîtresse, et ses camarades de conspiration et toute la ville arrivèrent en masse pour le voir marcher au supplice. La curiosité semblait avoir étouffé la bienveillance factieuse, et pendant plusieurs jours, non contente d'avoir suivi l'exécution, elle vint avec une inexplicable assiduité visiter et contempler le corps que l'on avait exposé.

On a beaucoup parlé de la finesse des Normands, de la captieuse prudence de leurs réponses devant les tribunaux, de leur habileté à ne jamais dire ni oui ni non: ils perdraient beaucoup de leur réputation si on les faisait concourir à cet égard avec les Toscans. Dans les nombreux procès criminels qui s'instruisirent à la suite des mouvemens insurrectionnels dont je viens de parler, et qui n'avaient pas besoin de cette circonstance pour être fréquens, ou pouvait bien arracher quelquefois des aveux au coupable, mais jamais une affirmation catégorique, un renseignement clair et précis aux témoins. Ma manie de tout voir et de tout observer m'a conduite quelquefois jusqu'à l'audience. Rien de plus singulier que l'art des gens les plus grossiers du peuple pour éluder de répondre. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'espèce de conscience qu'ils mettent encore à en manquer. Ainsi, les circonstances favorables à l'accusé, ils les déduisent avec une religion toute particulière, comme pour d'abord établir, qu'en disant un oui bien net sur certain point, ce ne sera pas leur faute s'ils n'ont que des non sur les autres circonstances. «Avez-vous vu passer un tel à telle heure? vous étiez dans tel endroit.—Oui, il peut bien y avoir passé, mais j'étais occupé de tel soin, et je n'ai pu distinguer.» Voilà le dialogue perpétuel entre l'interrogateur et les interrogés.

Qu'on ajoute à de pareilles dispositions dans le caractère national la stagnation du commerce, résultant du blocus continental, la mollesse et la facilité italiennes, chargées dans la magistrature de l'application des lois françaises, et l'on se fera une idée de toutes les causes qui devaient en Toscane multiplier les crimes et les délits. Comme il faut qu'il y ait toujours un peu de ridicule dans toutes les choses d'ici bas, les salons dévoués à la France, et la police, qui était en Toscane très habilement dirigée, avaient répandu le bruit que des mains étrangères soulevaient et la misère et les désordres criminels dont on était témoin. Les Anglais, qui sont très commodes pour ces sortes d'accusations, et qui semblent avoir le privilége des machinations politiques, les Anglais étaient représentés au public comme les auteurs de tout. On prétendait qu'ils avaient fait en Sicile, en Afrique même, une cargaison de brigands armés, et qu'ils en avaient opéré la descente sur divers points de l'Italie. Le fait est que parmi ces bandits il se trouvait beaucoup d'étrangers; mais les brigands doivent toujours être un peu étrangers pour faire leurs affaires, car nul n'est prophète dans son pays. Le gouvernement fit quelques exemples, ordonna des travaux, offrit du travail, jeta quelque argent, et, grâces à tous ces soins réunis, la sécurité se rétablit bientôt, et la matière criminelle diminua un peu en Toscane.

Les tribunaux, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient, plus exclusivement que certaines autres fonctions publiques, exercés par des nationaux. Ils étaient fort ignorans des lois françaises; mais ceux même que leur capacité avait rapidement mis au courant étaient bien aises de se retrancher aussi dans une inexpérience apparente et excusable, pour conserver une liberté d'interprétation qu'en Italie la magistrature a toujours su rendre lucrative. Aussi les femmes ont continué à jouir dans les affaires de cette influence, quelquefois si fatale entre leurs mains; car leur justice, à elles, ce sont leurs prédilections et leurs antipathies. Les juges n'avaient pas, sous notre domination, cessé d'être attachés à quelques dames en qualité de chevaliers servans; et ce ne pouvait être au profit de la justice qu'ils cumulaient ces doubles fonctions. Un grave président, auquel je faisais un jour quelques observations à ce sujet, assurément fort singulières dans ma bouche, me répondit par ce doucereux concetto: «De quoi vous plaignez-vous? Thémis n'est-elle pas une femme? Si nos magistrats sont esclaves des dames, c'est par esprit de corps.»

Quoique toute la noblesse toscane eût été enfournée à la cour de la grande-duchesse, et qu'en général ce fût la portion de la population la mieux disposée pour le nouveau régime, l'orgueil aristocratique, toujours très souple en public et très enclin à s'en dédommager en secret, avait dans le principe un peu raillé l'origine bourgeoise de la famille napoléonienne. Cela avait été la mode de l'Europe; mais vingt victoires, l'abaissement des vieux trônes, et les rois devenus des courtisans forcés de Napoléon, toute cette adoption de la gloire et de la fortune eut bientôt fait vieillir ces agréables plaisanteries, qu'un pouvoir sans rancune ne paya souvent que par des faveurs et des dotations. À l'époque où je vins à Florence, cette disposition railleuse contre la famille roturière avait bien diminué; cela tenait-il à la connaissance que la princesse avait fait répandre de l'antiquité patricienne de la famille Bonaparte, qui, avant de s'établir, avait fleuri avec éclat en Toscane même, à Saminiato el Tedesco, non loin de Florence? La grande-duchesse s'y était rendue plusieurs fois et trouvait plaisir à se faire parler de ses ancêtres. On m'a montré dans ce petit bourg la maison même qu'avaient naguère habitée les nobles rejetons de cette noble race. Je suis entrée dans cette maison, j'ai parcouru le petit domaine: cela a été bientôt fait; le propriétaire, tout plein des idées et des souvenirs de la famille Bonaparte, faisait avec une importance très comique un petit cours d'histoire à cette occasion. Il certifiait que la grande-duchesse, qui ne faisait rien pour lui, l'honorait cependant d'une vénération particulière; que l'Empereur des Français, roi d'Italie était venu également à Saminiato dès ses premières campagnes, et lorsqu'il était général en chef de cette armée. Napoléon a eu la joie, ajoutait le bavard et vaniteux gentilhomme d'embrasser à cette époque un vieux oncle qui portait son nom, prêtre respectable, qui reconnut son neveu avec bienveillance et avec orgueil. La preuve que le brave homme lui-même ne pouvait appartenir qu'à la première noblesse du pays, c'est qu'il était fort riche. Cet oncle est mort en 1803; il n'a pu, hélas! assister au couronnement: mais il en avait déjà assez vu pour ne plus douter des destinées futures de son neveu et de sa famille. Admirez sa sagacité! il fit son testament, donna toute sa fortune aux pauvres, laquelle montait bien à un honnête capital de 50,000 écus, et il eut soin de déclarer qu'il ne la laissait point à son neveu; que c'était pour lui et pour les siens une bagatelle dont ils n'avaient pas besoin et dont ils sauraient bien se passer.

Lors du passage à Saminiato dont je vous parle, Bonaparte s'est donné à l'égard de sa famille toute satisfaction; il a fait venir de Pise un célèbre avocat: ils se sont enfermés plusieurs heures avec le vieux prêtre et les papiers dont il gardait principalement le dépôt.

Le bon et respectable ecclésiastique m'a plusieurs fois raconté cette visite, tous les soirs à peu près après son bréviaire, et il m'a dit que son cher neveu avait témoigné une vive satisfaction, une vraie joie de gentilhomme, quand il eut lu de ses yeux le parchemin contenant les noms, qualités et titres d'un de ses aïeux, qui avait été autrefois premier podestat de la ville de Florence.

CHAPITRE XCIV.

Ma position à Florence.—Les deux lectrices.

Au milieu du désordre de mes idées, j'avais cependant apporté à Florence la résolution, ferme dans ma tête et faible dans mes actions, d'acquérir une position honorable. La promptitude avec laquelle je m'étais séparée d'une comica compagnia était déjà beaucoup, avec des antécédens pareils aux miens. Je fus dès lors une artiste dramatique comme on n'en voit guère, n'ayant plus à redouter le côté pénible de la profession, la sévérité du public. Attachée au théâtre de la cour, à l'un de ces théâtres distingués où l'on admire froidement peut-être, mais où l'on est préservé de ces excès d'honneur et d'indignité, également funestes pour l'amour-propre ou pour le repos; dispensée par mon talent, trop faible pour être utile, et par mon assiduité trop intime à la cour, pour être soumise à tout travail suivi et à toute subordination humiliante, je peux bien dire que je n'étais comédienne que de nom. Dans deux ou trois entrevues, Élisa eut même la bonté de me dire que son intention n'était pas que je remplisse les devoirs dramatiques de mon emploi, et qu'elle ne laissait mon nom subsister sur la liste des acteurs de la cour, que pour justifier par un titre quelconque ma présence, et donner un prétexte aux libéralités de sa cassette. Aussi, pendant tout mon séjour à Florence, je ne parus peut-être pas une demi-douzaine de fois dans les coulisses, quoique Élisa et même Bacciochi voulussent bien m'accorder plus de talent qu'à nos actrices en titre, et un ton de déclamation qui leur plaisait davantage.