Singulier rapprochement de souvenirs et d'émotions! Au moment où j'écris ce chapitre de mes Mémoires, on me remet des lettres de Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, à Joséphine; leur lecture me rappelle des pressentimens autrefois éprouvés; elles sont pleines du plus curieux intérêt; elles jettent une douce lumière sur le cœur d'un homme que l'ambition plus tard occupa seule. En les lisant, je suis presque tentée, ainsi que l'ami d'Oudet, de préférer le consul à l'Empereur. Cette gloire désintéressée des premières campagnes d'Italie laissant tomber des rayons si purs, cette insouciance des grandeurs, ce presque mépris de la victoire, le monde entier disparaissant pour un jeune homme devant l'image d'une femme qu'il adore, voilà qui vaut mieux que de la politique, que de l'histoire peut-être, si tout ce qui regarde un homme extraordinaire comme Napoléon pouvait être autre chose que de l'histoire. Je suis heureuse qu'on m'offre de joindre ces pages si originales du cœur humain à mes Mémoires. On les lira, ainsi que moi, avec intérêt et avec passion: elles sont des hommages à deux personnes que j'ai connues, que j'ai aimées, que j'ai admirées; elles me replacent en quelque sorte dans le monde où j'ai vécu, et où je suis restée du moins par la reconnaissance.
Ces lettres sont curieuses par leur date, par leur protocole même: le général en chef de l'armée d'Italie à sa Joséphine, à sa douce amie! il m'est impossible de pas les transcrire dans toute l'originalité du hasard qui les a fait découvrir.
Sept heures du matin.
Je me réveille plein de toi… Ton portrait et le souvenir de l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur!… Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes vous inquiète, mon ame est brisée de douleur, et il n'est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle? Ah! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous, et… Tu pars à midi; je te verrai dans trois heures: en attendant, mio dolce amore, reçois un million de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang.
À la Citoyenne BONAPARTE, à Paris.
Port Maurice, le 14 germinal.
J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi l'impression de la dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon ame? Quel style! quels sentimens que ceux que tu peins! ils sont de feu; ils brûlent mon pauvre cœur! Mon unique Joséphine, loin de toi le monde est un désert où je reste isolé, et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon ame; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si leurs vains titres et les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur: ton portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu à tout instant, hormis le temps que je me crois oublié de mon amie. Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés? Concentrer en toi mon existence morale, ma douce amie, qui ne finira qu'avec moi; vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meus pour t'approcher. Insensé! je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne…
Que de pays… que de contrées nous séparent!… Que de temps avant que tu lises ces caractères, faible expression d'une ame émue où tu règnes! Ah! mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend; mais s'il m'éloigne plus long-temps de toi, il me sera insupportable. Mon courage n'ira pas jusque-là.
Il fut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et quelquefois en jetant les yeux sur tout le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je faisais…
Mais aujourd'hui l'idée que ma Joséphine pourrait être mal, l'idée qu'elle pourrait être malade; et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon ame, arrête mon sang, me rend triste, abattu, et ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir.