C'est à neuf heures du matin que nous étions arrivés à la poste. Nous résolûmes d'attendre la fin de la journée pour nous mettre en route, moment délicieux dans ces belles contrées. Les postes en Italie sont fort mal servies: leur réputation égale celle des hôtelleries d'Espagne; les postillons, naturellement paresseux, l'étaient encore davantage et pour cause: Cettini les payait double pour qu'ils allassent plus lentement. Nous avions bien fait un mille au pas, lorsque nous vîmes au loin, malgré la nuit tombante, un homme qui agitait un mouchoir: ordre immédiat d'arrêter. Nous voyons accourir haletant notre pauvre Lorenzo. Il n'avait pas dit un mot, que tout bas je me disais: il y va pour nous d'un grand danger; Lorenzo vient nous avertir: un bienfait n'est jamais perdu. Je regarde alors notre postillon; sa conscience était sur sa figure et sa figure était affreuse. Lorenzo nous dit: «Six hommes vous ont devancés dans une cariole, je suis surpris qu'ils ne vous aient pas encore rencontrés; je crois le postillon d'intelligence avec eux: mais il faut marcher; je vais me mettre sur le siége.» Lorenzo avait une carabine, Cettini en avait une aussi et deux pistolets. Je m'en charge! m'écriai-je. Mais heureusement la présence d'esprit de notre reconnaissant protégé, une lieue plus loin, près des mines d'un vieux château, nous aperçûmes trois hommes regardant de notre côté, et notre postillon de ralentir ses chevaux. Alors Lorenzo lui ordonne d'une voix foudroyante de prendre le galop, appuyant son ordre de la menace de lui casser les reins d'un coup de carabine. Il obéit, et la peur sembla se communiquer aux pauvres bêtes. Nous dépassâmes avec la rapidité de l'éclair les trois brigands, qui, se voyant découverts, ne firent aucune tentative. À la première poste, le postillon disparut; Cettini fit sa déclaration. Nous prîmes un autre guide; mais nous crûmes, par prudence, devoir faire changer Lorenzo d'itinéraire, et Cettini l'adressa directement à Venise.

Je n'avais pas eu peur pendant le danger; mais après, en me rappelant les horribles figures que nous avions rencontrées, il me prit des tressaillemens qui, pendant plusieurs jours, me revinrent pendant mon sommeil. Nous restâmes quelques jours à Sienne. Toutes, les curiosités qu'elle renferme disparurent devant une autre curiosité plus terrible: le lendemain de notre arrivée, il y eut deux violentes secousses de tremblement de terre. Comment peindre cet effrayant mystère de la nature et tout ce qu'il me fit éprouver!… Il était près de deux heures après midi: une chaleur lourde, un jour triste chargeaient l'atmosphère. Je reposais sur un canapé dans un salon au premier étage, ayant vis-à-vis de moi un énorme trumeau de Venise. J'allais céder à mon accablement, je me soulevais pour poser sur un fauteuil un livre que je tenais encore; tout à coup un bruit épouvantable éclate au-dessus du plafond qu'il ébranle; semblable au craquement des roues d'une voiture qui se brise, la glace s'échappe des crochets dorés qui la soutenaient, et reste suspendue et se balançant; les deux battans de la porte s'ouvrent. Seule, glacée, immobile, je regarde avec un stupide effroi les effets dont la terrible cause cessa si vite que, sans le désordre qui ne l'attestait que trop, j'aurais récusé le témoignage de mes sens. Des cris, des lamentations se font entendre: Cettini s'élance en ce moment vers moi et tombe à mes genoux. À l'instant de la secousse qui causa d'énormes dommages, Cettini se trouvait à l'hôtel-de-ville, sur la place, où la population tout entière s'était précipitée. Occupé de moi seul, il était accouru. Une partie dalla Grande Locunda est tombée. Il me dit ensuite qu'il avait cru à l'aspect de cette scène devenir fou; il faut des secours. Ah, Dieu! je vous ai trouvée ici, s'écria-t-il en m'enlaçant dans ses bras et en me portant jusqu'à son appartement. Tout était tellement confusion dans l'hôtel, qu'on trouva tout naturel qu'il m'enlevât ainsi: les Italiens ont une vivacité d'action qui flatte toujours la vanité d'une femme; je fus ainsi transportée, et malgré ma récente terreur, je ne sentis que le dévouement passionné dont j'étais l'objet. Notre nouveau logement nous rapprochait de la campagne; le lendemain, au jour, nous montâmes à cheval pour aller juger par nous-mêmes des désastres de la veille. Dans ce moment, on nous parla d'un miracle! je désirai beaucoup le vérifier. On nous montra à côté de trois pouces de murs écroulés, un pilier qui, quoiqu'un peu brisé, laissa voir une vierge en plâtre. La tradition du pays était que cette vierge, au moment de la secousse, avait fait un signe, et aussitôt cette secousse avait cessé, tous les murs s'étaient en quelque sorte redressés. J'eus l'air d'être convertie à la foi et à la crédulité, et je donnai à pleines mains des aumônes. Cettini parlait avec émotion, avec enthousiasme, avec d'éloquentes citations d'auteurs; mais il me dit bientôt qu'il avait été élevé chez les Jésuites, et finit par me faire rire aux larmes, en me faisant part de sa haine contre cet ordre célèbre, et pour l'état de prêtre, auquel on l'avait destiné. «À douze ans, me dit-il, j'étais déjà amoureux de la fille de notre jardinier; il y eut une amourette éventée, une scène d'éclat, un des élèves renvoyé. On nous sermonna en masse, on me sermonna surtout en particulier. Un insinuant Mentor m'arracha facilement mon secret alors, me faisant une horrible peinture des plus doux sentimens. À l'aspect des privations, des chaînes et des sermons du séminaire, je pris le courage d'une audacieuse résolution; possédant deux sequins, je me crus riche, j'enlevai Gionettina, et je voulus courir avec ma maîtresse chercher une vie d'amour dans les forêts du Nouveau-Monde, ayant pour lit nuptial les fleurs du printemps et la nature seule pour confidente. Mais Gionettina ne comprenait pas autant que moi cette société de la nature; je perdis deux jours sans la persuader, et le lendemain je fus repris par ma famille et envoyé pour mes péchés chez un vieux curé de Terracine. Au bout de six mois, je parvins encore à m'échapper, et cette fois la chose fut plus sérieuse. Je rencontrai à Livourne un ami de famille; moins qu'elle ami de la contrainte, il m'aida à entrer dans une riche maison de commerce. Je captivai l'intérêt de mon patron, et ce fut l'origine de ma fortune. Me sentant tout-à-fait indigne d'entrer dans les ordres, et respectant assez la religion dans laquelle je suis né pour ne pas la compromettre et l'exposer au scandale, j'ai quitté toute idée de vie contemplative; l'industrie m'a payé de mes labeurs, et une fortune solide, honorablement acquise, en a été la récompense. Depuis trente-deux ans établi à Rome, je suis content, bon citoyen et bon vivant: n'est-il pas vrai, mon aimable amie, que cela vaut mieux que la perspective d'un couvent?»

Nous avions quitté Sienne avec tant de précipitation que ce que nous avions le plus complétement oublié, c'était notre aventure avec le postillon. C'est ici le cas de dire que la justice ne perd jamais ses droits, car nous reçûmes une citation pour déposer devant le magistrat, ce qui nous obligea d'arrêter et de faire de fort ennuyeuses démarches. Cettini était heureusement connu dans le pays, et un de ses correspondans se chargea de les suivre. Cettini, aussi complaisant qu'aimable, consentit à ne plus voyager de nuit pour éviter les brigands, et autant que cela peut-être, les procédures auxquelles ils vous exposent.

CHAPITRE CVI.

Rome.—Lucien Bonaparte.—Les statues de princes Borghèse.—La bulle du pape Pie VII.

Partie avec toute la sécurité de mon heureuse insouciance, comptant d'ailleurs sur Élisa comme sur une Providence terrestre, j'arrivai à Rome sans me tourmenter beaucoup de la mission qui était l'objet de mon voyage. Le bon et honnête général Miollis avait alors le haut commandement des États romains, et certes ce n'est pas un médiocre éloge pour lui d'avoir mérité l'estime et presque la reconnaissance publique d'une ville où il avait eu à exécuter de si sévères mesures.

J'aurais eu grande envie de voir Lucien Bonaparte, qui alors s'était fait à Rome une sorte d'exil volontaire; mais la princesse Élisa m'avait positivement interdit, dans mon audience de congé, d'avoir à Rome le moindre rapport avec son frère, et même de me présenter chez lui. Était-ce désapprobation des opinions que Lucien n'avait pas craint de conserver? était-ce un simple mouvement de cette jalousie des princes qui ne veulent pas que le dévouement qu'on leur porte soit partagé, et que les personnes auxquelles elles font l'honneur d'une certaine confiance, soient exposées par de trop nombreuses relations à laisser pénétrer des confidences?

J'eus beau, à l'aide de quelques mots, provoquer Élisa sur la singulière défense qu'elle m'imposait, je ne pus rien pénétrer, si ce n'est qu'à cet égard la volonté de la duchesse était ferme et très sérieuse.

Je ne crus pas être infidèle à mes instructions, en me contentant de voir quelques personnages de l'intimité de Lucien, et en visitant sa belle villa bâtie sur les ruines de Tusculum. J'aurais aimé à recevoir du cœur d'un ancien ami quelques révélations sur l'espèce de divorce par lequel il avait cru devoir se séparer de toute sa famille. C'était, du reste, une position piquante que cet aîné d'une famille de rois, resté simple citoyen sous le despotisme fraternel, pouvant dire au maître du monde: «À Saint-Cloud, j'ai fait des souverains et n'ai pas voulu l'être;» ayant été consoler ses regrets républicains à Rome, et, sous les abris de ce Tusculum où Cicéron, avant lui, avait soustrait la liberté de ses paroles à la tyrannie d'Octave. Le titre de sénateur, dénomination encore républicaine, était le seul que Lucien avait voulu accepter et porter. L'estime publique l'entourait à Rome; il y faisait beaucoup de bien, encourageait les artistes de tout genre, et ne semblait trouver plaisir au luxe dont il décorait ses jardins, que parce qu'ils devenaient ainsi l'occasion de beaucoup de travail et de bien-être pour les autres. Lucien, qui ne m'avait jamais plu à Paris, gagnait dans mon affection par tout ce qu'on entendait dire, et redoublait mes regrets de la cruelle instruction qu'on m'avait donnée. «Tandis que son frère, me disait un de ses amis, met Charlemagne en action, Lucien le met en poëme; il allie le goût des vers à la passion de l'indépendance; il est resté tribun et académicien, et je suis sûr que la seule privation qu'il sente ici, c'est de ne pouvoir assister aux séances de l'institut; je ne suis pas grand connaisseur dans ces sortes de matières, mais je soutiens que dans une situation si bizarre, les vers du frère de Napoléon sont estimables par le seul fait de leur contraste avec les occupations du reste de sa famille. Qui refuse la couronne de roi mérite bien la palme de poëte.

«—Mais êtes-vous bien sûr que le désintéressement de Lucien soit sincère?