Nous avons fait la paix avec Rome qui nous donnait de la gêne; nous serons demain à …, et le plus tôt que je pourrai dans tes bras, à tes pieds, sur ton sein.
À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.
CHAPITRE CV.
Retour à Florence.
Une lettre du directeur du théâtre de la cour m'ayant prévenue du retour prochain de S. A. I. la grande-duchesse de Toscane, je quittai Milan et rentrai à Florence, où en effet Élisa arriva deux jours après. Je repris mes libres habitudes et mon heureuse position auprès d'elle. Le bruit se répandit, quelque temps après, du prochain licenciement de la troupe française, qui était plus un objet de luxe que d'agrément réel, qui coûtait fort cher à la princesse, et qui était pourtant fort peu goûtée du public de Florence et de Pise, où elle jouait alternativement. Je ne m'inquiétai pas plus de ces rumeurs que si elles ne m'eussent intéressée en aucune façon; mon sort était en effet à cette époque fort peu lié à la prospérité du théâtre. Mais les autres artistes étaient aux champs: avant cette alerte de congé, ce n'était parmi eux que lamentations sur l'ennui de vivre dans un pays dont la langue, les usages, les rejetaient si loin des douceurs de Paris; ceux qui s'étaient le plus répandus en murmures furent ceux pourtant qui montrèrent le plus de craintes de perdre les avantages qu'ils ne sentaient pas assez la veille, des devoirs peu fatigans, des appointemens fort beaux et surtout fort exacts. J'aimais la France beaucoup plus peut-être que nos comiques Jérémies pleurant sur leur séjour à l'étranger, mais je n'aimais pas à les entendre dénigrer cette bonne Toscane qui les nourrissait si généreusement, et j'avoue que j'écoutais avec un malin plaisir leurs regrets nouveaux, et leur terreur de s'entendre dire bientôt: «Vous êtes libres de quitter les tristes rives de l'Arno pour les bords préférés de la Seine.»
La princesse eut la bonté de me rassurer contre les suites de ce licenciement du théâtre français, s'il avait lieu. «Je ne suis point encore décidée, me dit-elle; ma caisse me commande peut-être ce sacrifice, pour lequel mes sujets sont d'ailleurs peu disposés à la reconnaissance, mais j'aime à le supporter comme un hommage à ma patrie. Au surplus, je vous le répète: votre sort ici est indépendant des destinées de l'art dramatique; vous êtes toujours sûre de mon intérêt, de ma protection. Je ne vous parle pas de votre traitement; il n'y sera changé quelque chose que pour l'améliorer. Votre dévouement m'est si connu et si précieux, que je veux le mettre à une épreuve nouvelle. Vous aimez les distractions, les courses, les promenades; arrangez-vous pour partir d'ici à quelques jours. Rendez-vous à Naples par la route que vous voudrez; vous recevrez dans cette ville mes instructions; elles seront claires, précises et courtes; j'espère surtout qu'elles seront secrètes. C'est là une mission extraordinaire, tout-à-fait en dehors de vos fonctions, et qui sera l'objet d'un traitement spécial.»
Je ne me le fis pas dire deux fois; mon amour-propre était flatté de la confiance qui m'était témoignée; mon humeur ne s'arrangeait pas moins de la liberté qu'on lui laissait. J'étais toute fière, après tant de courses militaires, de m'élever jusqu'au voyage diplomatique. Je partis donc de Pise avec une personne dont j'avais fait connaissance dans cette ville, et qui retournait à Rome: c'était un riche négociant, d'un caractère éminemment sociable, avec lequel le voyage ne pouvait être que plus agréable et plus commode. Quoique j'eusse plusieurs fois passé par Sienne, je ne pus en approcher sans me rappeler cette citation tant répétée de la paysanne siennoise au voyageur qui demandait s'il était près de cette ville:
Salite il monte scendete al piano ecco vi Siena;
style presque poétique, et pourtant populaire dans le bel idiome de ces belles contrées.
Ce jour-là même nous rencontrâmes, sans doute pour le plaisir du contraste, un individu qui, bien qu'Italien, nous fit, par son dialecte barbare, oublier la poésie du langage toscan. Il était assis sur un bord de ravin; son air d'accablement et de douleur me touchèrent. Mon généreux compagnon s'en aperçut, devina ma pensée, et nous nous approchâmes. Nous interrogions un Italien, et pendant un quart d'heure nous ne fîmes presque que jouer une scène de la tour de Babel. Cettini, mon compagnon de voyage, allait s'impatienter, si la pitié ne lui eût rendu de l'indulgence. «Mon ami, lui dis-je, la misère qu'on peut secourir n'est-elle pas par elle-même assez éloquente? La bienfaisance est une langue universelle; peu la parlent, mais tout le monde la comprend;» et nous voilà aussitôt restaurant de quelques unes des provisions de notre voiture bien garnie l'estomac trop à jeun du pauvre homme. La reconnaissance lui délia un peu la langue, et voici ce que nous apprîmes: c'était un marin qui revenait de l'hôpital de Naples par terre, dans l'espoir de trouver à Rome un parent devenu riche; le parent était mort, mais la justice et l'Église avaient préalablement saisi la petite fortune. Notre pauvre diable s'était présenté, mais sans aucun des actes qui pouvaient le faire reconnaître par la loi. Arrivé avec l'espoir de s'enrichir, il n'obtint pas même de ceux qui l'avaient dépouillé quelques secours dans son dénuement; il fut chassé de Rome comme un imposteur et un vagabond. Touchés de tant de malheurs, nous fîmes monter le pauvre homme sur le siége de la calèche. On a le cœur plus content quand on a fait un peu de bien; notre bienfaisance se ressentait de nos caractères; elle n'avait rien de grave ni d'imposant. Cettini me disait que, ne fût-ce que par coquetterie, les femmes devraient toutes être sensibles, assurant qu'il ne m'avait jamais trouvée si belle que dans ce moment. C'était un très aimable et très galant homme que Cettini, et après tant d'années je me plais à rendre cet hommage à son cœur. À la première poste, nous interrogeâmes de nouveau notre voyageur: assurés de tout l'intérêt qu'il méritait, Cettini lui assura son retour jusqu'à Livourne, avec une lettre de passage sur une felouque pour Gênes, et une autre pour un des meilleurs patrons de barque de ce port, tout cela accompagné d'un peu d'argent. Il n'y a rien de flatteur comme les aubergistes; ils sont capables même d'être sensibles pour plaire aux bons voyageurs, c'est-à-dire à ceux qui ont de l'argent. Ils avaient bien excellente opinion de nous, car ils accablèrent aussi de petites générosités notre protégé. Habillé des pieds jusqu'à la tête par mes soins, Lorenzo parut devant nous dans un état d'élégance grossière et de propreté rustique qui nous charma.