Quelquefois je me dis: Je m'alarme sans raison; déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon: vaine imagination! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable: tu es pâle… Mais quand seras-tu guérie? Si l'un de nous deux devait être malade, ne devait-ce pas être moi? Plus robuste et plus vigoureux, j'eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle, elle me frappe dans toi; ce qui me console quelquefois, c'est de penser qu'il dépend du sort de te rendre malade, mais qu'il ne dépend de personne de m'obliger à te survivre.

Dans ta lettre, ma bonne amie, il faut me dire que tu es certaine que je t'aime au delà de ce qu'il est possible d'imaginer; que tu es persuadée que tous mes instans te sont consacrés; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi; que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté, sans esprit; que tu vis tout entière, telle que je t'ai vue, telle que tu es pour me plaire et absorber toutes les facultés de mon ame; que tu en as touché toute l'étendue; que mon cœur n'a point de replis intérieurs, point de pensées, qui ne te soient abandonnés; que mes forces, mon bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon ame est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort………………………………………. Si tu n'étais pas tout cela, si ton ame n'en est pas pénétrée, tu m'affliges; tu ne m'aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s'aiment… Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en offrir un. Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose; et après, si je portais peut-être la main sur ta personne sacrée… non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé.

Mais je suis sûr et fier de ton amour; ces malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. …………………………………………… Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres… Adorable femme, quel est ton ascendant! Je suis bien malade de ta maladie: j'ai encore une fièvre brûlante………………….. Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu'il retourne de suite m'apporter la lettre chérie de ma souveraine.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine n° 6, à Paris.

Au quartier général de Pistoa en Toscane, le 13 messidor, an 4e de la République.

BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,

À JOSÉPHINE.

Depuis un mois je n'ai reçu de ma bonne amie que deux lettres de trois lignes chacune. A-t-elle des affaires? Celle d'écrire à son bon ami n'est donc plus un besoin pour elle? Vivre sans penser à Joséphine, ce serait pour son ami être mort, ne plus exister. Ton image embellit ma pensée, et égaie le tableau sinistre et noir de la mélancolie et de la douleur. Un jour peut-être viendra où je te verrai, car je ne doute pas que tu ne sois encore à Paris; eh bien! ce jour-là je te rapporterai mes poches pleines de lettres que je ne t'ai pas envoyées, parce qu'elles étaient trop courtes, bien courtes en un mot. Bon Dieu, dis-moi, toi qui sais si bien faire aimer les autres sans aimer, sais-tu comment on guérit de l'amour? Je paierais ce remède bien cher. Tu devais partir le 5 prairial: bon que j'étais! je t'attendais le 13, comme si une petite femme pouvait abandonner ses habitudes, ses amis, sa madame Tallien, un dîner chez Barras et une représentation d'une pièce nouvelle, et fortuné, oui fortuné! tu aimes tout plus que ton mari; tu n'as pour lui qu'un peu d'estime et une portion de cette bienveillance dont ton cœur abonde. Tout les jours me récapitulent tes torts, tes fautes, et je me bats le flanc pour ne plus en voir, car voilà-t-il pas que je t'aime davantage? Enfin, mon incomparable petite mère, je vais te dire mon secret.

Eh bien! je t'en aimerai enfin davantage. Si ce n'est pas là folie, fureur, délire!!! Et je ne guérirais pas de cela?… Oh! si, pardieu, j'en guérirai. Mais ne va me dire que tu es malade; n'entreprends pas de te justifier; bon Dieu, tu ne peux douter que je t'aime à la folie, et jamais mon pauvre cœur ne cessera d'adorer son amie. Si tu ne m'aimais pas, mon sort serait bizarre.

Après ta maladie et puis ce petit enfant qui se remuait si fort qu'il te faisait mal? Mais tu as passé Suze; tu seras le 10 à Turin et le 12 à Milan, où tu m'attendras. Tu seras en Italie et je serai encore loin de toi. Adieu, ma bien-aimée: un baiser sur ta bouche, un autre sur ton cœur, et un autre sur ton petit enfant.