Loin de ton bon ami pensant à lui.

Je ne sais pas si tu as besoin d'argent, car tu ne m'as jamais parlé de tes affaires. S'il t'en faut, tu en demanderas à mon frère qui a deux cents louis à moi. Si tu as quelqu'un à placer, tu peux l'envoyer, je le placerai.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

Au quartier général de Tortone, midi, le 27 floréal an 4e de la
République, une et indivisible.

BONAPARTE, général en chef de l'armée d'Italie,

À JOSÉPHINE.

Ma vie est un cauchemar perpétuel; un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos; je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier; il ne restera que quatre heures à Paris, et me rapportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela seul peut me consoler un peu… Tu es malade, tu m'aimes; je t'ai affligée, tu es grosse et je ne te verrai pas!… Cette idée me confond. J'ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t'ai accusée de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie! L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison: je ne la retrouverai jamais, si tu ne guéris pas de ce mal-là. Mes pressentimens sont si funestes que je m'abonnerais à te voir, te presser deux heures contre mon cœur et mourir ensemble!…

Qui est-ce qui a soin de toi? J'imagine que tu as fait appeler Hortense; j'aime mille fois mieux cette aimable enfant, depuis que je pense qu'elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolations, point de repos, point d'espoir, jusqu'à ce que j'aie reçu le courrier que je t'expédie. Je n'ai pas une ligne qui m'explique ce que c'est que ta maladie, et jusqu'à quel point elle doit être longue; si elle est dangereuse, je t'en préviens, je pars de suite pour Paris; mon arrivée vaincra la maladie; j'ai été toujours heureux; jamais mon sort ne résiste à ma volonté, et aujourd'hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m'écrire? la dernière lettre est du 3 du mois; elle est affligeante pour moi; je l'ai cependant dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux.

Je ne suis rien sans toi, je conçois à peine comment j'ai pu exister sans te connaître. Ah! Joséphine, si tu eusses eu mon ame, serais-tu restée depuis le 29 au 16 pour partir? Aurais-tu prêté l'oreille à des amours perfides qui voulaient peut-être te tenir éloignée de moi? J'abhorre tout le monde, j'en veux à tout ce qui t'entoure; je te calcule partie depuis le 5, et le 15 arrivée à Milan.

Joséphine, si tu m'aimes, si tu crois que tout dépend de ta conservation, ménage-toi; je n'ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage aussi long et dans les chaleurs. Au moins, si tu n'es dans le cas de faire la route, va à petites journées; écris-moi à toutes les couchées; expédie-moi d'avance tes lettres. Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m'occupe la nuit et le jour; sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie. Le monde n'existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur, parce que tu y tiens; à la victoire, parce que cela te fait plaisir; sans quoi j'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.