Depuis deux ans les Français occupaient le royaume de Naples; Ferdinand, Caroline, la famille royale, quelques officiers de terre et de mer, plusieurs seigneurs et un certain nombre d'hommes obscurs, réfugiés en Sicile, voyaient s'éloigner davantage chaque jour le moment de rentrer dans leur chère Parthénope.

Plusieurs tentatives pour armer les provinces et soulever la capitale avaient échoué, grâce à la vigilance éclairée d'un homme qui dirigeait alors trois ministères; Salicetti était à la fois ministre de la guerre, de la marine et de la police du royaume.

L'ancienne cour avait conservé des intelligences avec Naples. Une correspondance entre la reine Caroline et le marquis Palmieri ayant été saisie, ce serviteur dévoué fut accusé, jugé et mis à mort comme coupable de conspiration contre le gouvernement nouveau.

L'exécution de Palmieri, un moment suspendue par les efforts qui furent faits pour le sauver sur le largo del Castello, excita un vif ressentiment à Palerme, et la perte de Salicetti fut jurée; car il était considéré comme l'auteur de toutes les mesures que prenait le gouvernement du roi Joseph. Mais qui imagina le moyen atroce auquel on eut recours pour anéantir du même coup le ministre, sa famille et ses serviteurs? Il serait téméraire de le dire et surtout de l'affirmer. Les interrogatoires et les procès des misérables qui se chargèrent d'exécuter un si noir attentat ne donnent pas sur la personne qui le conçut des lumières assez vives pour la signaler d'une manière certaine, et la maxime que celui-là doit être considéré comme l'auteur du crime à qui le crime est utile, n'est pas applicable dans une telle circonstance et lorsqu'il faut porter une si grave accusation.

Mais s'il n'existe que des soupçons sur l'inventeur de cette machination infernale, à l'instant même où le complot fut mis à exécution, le nom des agens fut révélé. Ce nom, dans les événemens de 1798, avait acquis une célébrité odieuse.

La voix publique accusait l'apothicaire Viscardi d'avoir si non conçu, du moins offert de mettre à exécution le projet d'empoisonner le pain de munition fabriqué pour les troupes françaises qui se trouvaient dans le royaume de Naples, sous les ordres du général Gouvion-Saint-Cyr. La pharmacie de Viscardi occupait, au rez-de-chaussée, une des ailes de l'hôtel que Salicetti vint habiter. Il avait choisi cet hôtel, parce qu'il n'était séparé du couvent de Saint-Joseph, où les bureaux de la guerre étaient établis, que par une ruelle, appelée Vico-Carminiello; et que, au moyen d'un pont en bois jeté sur le Vico, à la hauteur du premier étage, les communications entre l'habitation du ministre et ses bureaux devenaient promptes et faciles.

La mauvaise réputation de Viscardi, plus encore que les convenances, ne permettait pas de laisser sa boutique ouverte; il reçut ordre d'aller s'établir ailleurs: mais il sollicita, il obtint de longs délais pour son déménagement; on oublia de lui redemander les clefs. Cet oubli devint fatal au ministre: pour s'excuser de cette négligence, Salicetti disait: «J'étais chargé de veiller sur la vie du roi; je ne m'occupais pas de la mienne.

Les fils de Viscardi résidaient en Sicile, où plus d'une fois ils s'étaient chargés d'affreuses missions; ces méchans hommes correspondaient avec leur coupable père; on dit même que, montés sur des barques palermitaines, ils abordaient fréquemment la plage de Chiaja, quartier de Naples où se trouvait l'hôtel de Salicetti. C'est là qu'ils apportèrent dix-huit à vingt livres de poudre anglaise, bien renfermée, bien ficelée dans un réseau de cordes. Cette poudre, au lieu d'être enfouie dans une cave, fut suspendue à une des voûtes de la partie de l'hôtel qu'avait occupée Viscardi: c'est ce qui sauva non seulement une des ailes de cet hôtel, mais les maisons voisines; car, resserrée et placée dans les fondemens, cette quantité de poudre suffisait pour les renverser et les ruiner de fond en comble.

Salicetti passait presque toutes les soirées chez le marquis del Gallo, dont l'hôtel, peu éloigné du sien, n'était également séparé du rivage que par la promenade publique des Tuileries, appelée Villa-Reale. Le temps nécessaire pour faire ce court trajet et monter l'escalier fut calculé; un des fils de Viscardi, caché dans un égoût, d'où il pouvait voir sortir la voiture du ministre et être aperçu de ceux qui, dans le Vico-Carminiello, devaient mettre le feu à la mèche, donna le signal; mais, ainsi qu'au 3 nivôse, l'événement trompa ces cruels calculs et mit en défaut une si criminelle prudence.

M. ***, témoin et acteur dans les scènes de cette terrible nuit, les racontait à peu près en ces termes: