«L'appartement que j'habite n'est élevé que d'environ quatre pieds au-dessus du sol; le factionnaire placé à la porte des bureaux du ministère de la guerre se trouvant sous la fenêtre de ma chambre à coucher, je lui demandai si ce que je venais d'entendre et d'éprouver n'était pas l'effet d'un tremblement de terre. «Je crois plutôt, me dit-il, que c'est l'explosion d'une bombe tirée de la mer.» J'envoyai un domestique chez le portier prendre des informations, puis je revins à ma fenêtre; mais déjà la fumée et la poussière des décombres remplissaient la place. «Voilà de bien mauvaise poudre,» s'écria le factionnaire. Vous savez qu'en effet, lorsque la poudre fait explosion dans les mines elle acquiert une odeur fétide; celle-là était suffocante à tel point que je fus obligé de fermer ma fenêtre. Cette odeur me révéla le crime qui venait d'être commis. Je m'habillai à la hâte et dans l'obscurité. Je sortais, quand Montozon, le secrétaire du ministre, est entré chez moi en chemise et pieds nus: les fenêtres de sa chambre, situées vis-à-vis le lieu de l'explosion, avaient été jetées en dedans et les deux portes renversées. Il avait voulu passer dans l'hôtel de Salicetti; mais les débris, les ruines l'avaient arrêté; revenu sur ses pas, il avait erré pendant quelques momens dans les bureaux sans savoir où aller, sans trouver d'issue; enfin un domestique avait ouvert les portes, il venait pâle, épouvanté, me demander des habits et une chaussure. «J'ai entendu des cris de femme; j'ai vu du feu, des ruines; j'ai débarrassé ce domestique des toiles d'un plafond dans lesquelles il était engagé. Je ne sais ce que c'est, ce que cela signifie. Est-ce un hasard? Est-ce un crime? Il sera arrivé un affreux malheur à M. Salicetti.» Pendant qu'il me tenait ces discours interrompus par un tremblement convulsif, il revêtait à la hâte une capote; nous sortons, nous volons au secours du ministre; la première personne que nous rencontrons, c'est lui, lui que nous croyions mort; jugez de notre joie: elle fut de courte durée. «Mes amis, nous dit Salicetti, ma fille et mon gendre sont sous ces ruines.» Nous entrons dans la cour; il n'y avait point de lumière; presque aussitôt cependant nous voyons paraître le majordome Cipriani, brave et dévoué serviteur, précédé d'un petit aide de cuisine, enfant de treize ans, qui tenait une chandelle allumée, mais qui refusait de nous éclairer, parce que, moins hardi ou plus prudent que nous, il craignait que le reste de l'édifice ne s'écroulât sur notre tête. «Tu as peur de mourir? lui dit Cipriani; «eh bien! je te tue à l'instant si tu ne nous éclaires.» Cipriani monte sur les ruines; il appelle à grands cris: Caroline! Caroline! Caroline! (c'est le nom de madame Lavello); un cri sourd et prolongé se fait entendre. Elle est là! elle est là! dit-il; elle est là! elle est là! répétons-nous au ministre, qui était au pied des ruines. Nous nous mettons aussitôt à l'ouvrage. Nous étions à peu près à dix pieds au-dessus du sol et environ à la moitié de la hauteur des décombres, adossés contre un mur de séparation, resté en partie debout; Montozon, le domestique qu'il avait débarrassé des toiles, Cipriani[7], un soldat de je ne sais quel corps, et moi. Nous commençâmes par rouler en bas les plus grosses pierres et quelques masses de maçonnerie: j'aurais voulu déblayer ainsi tout ce qui était au-dessus; je craignais de ne pouvoir contenir ces masses, car nous manquions de moyens; mais ce travail exigeait deux heures au moins, et, pendant ce temps, madame de Lavello pouvait être suffoquée. Nous l'appelions de moment en moment; elle répondait toujours. Nous lui disions, nous répondions au ministre qui nous interrogeait, des choses qui n'avaient pas trop de sens, mais que nous croyions propres à les encourager. Le soldat, qui voulait nous aider, tirait les morceaux de bois qui se trouvaient engagés dans les décombres, ce qui causait des éboulemens. Je lui en fis deux fois l'observation, il ne m'entendait pas; je le poussai en bas d'un coup de pied: quoique nous ne fussions que cinq travailleurs, il fallait se passer de cet auxiliaire maladroit. De quelques pièces de lambris, de chaises, de traverses, nous formâmes une espèce d'étai contre lequel nous nous appuyâmes de toutes nos forces pour contenir les débris au-dessous desquels nous creusions. Pendant ce temps, Cipriani, qui lui-même avait la poitrine appuyée contre notre frêle rempart de planches, avait déjà trouvé les jambes de madame Lavello. Il redouble d'activité et nous de précautions, mais elles ne purent empêcher qu'au moment où la duchesse sortait de ce tombeau, elle ne fut meurtrie par la chute des pierres. Échevelée, couverte de sang et d'une poussière livide qui la rendait semblable à un cadavre, la bouche pleine de boue et la langue noire, ne pouvant articuler que deux mots: Mon enfant! telle était madame Lavello quand Cipriani la remit entre les bras de son père, et que, portée par tous deux dans la loge du portier, elle fut déposée sur une misérable paillasse, sans draps, sans couverture. Elle éprouvait des douleurs si vives que, malgré elle, ses cris déchirans ajoutaient aux inquiétudes et aux souffrances de son père. Nous étions tous consternés, moi plus que les autres; ces mots, mon enfant! retentissaient sans cesse au fond de mon cœur. Je croyais son fils, âgé de sept mois, écrasé sous les murs; par bonheur, s'étant endormi chez sa grand'mère, la princesse de la Torella, il y était resté. En proférant ces tristes mots, madame Lavello pensait à l'enfant qu'elle portait; elle était alors enceinte de quatre mois. Ses douleurs étaient si aiguës, ses cris si perçans que je crus qu'elle allait expirer, ou au moins faire une fausse couche. Au milieu des plus grands désastres une femme est femme. «Monsieur, m'a-t-elle dit, je serai estropiée; j'ai la jambe cassée.—Madame, c'est un malheur, mais il y a remède: une jambe se raccommode; il pouvait vous arriver pis.» Cependant le ministre me regardait avec inquiétude; j'ai deviné sa pensée: il avait retrouvé sa fille, mais son gendre lui manquait. On nous avait dit qu'il était sauvé, qu'un homme de la maison l'avait emporté dans ses bras; mais personne ne l'avait vu. Je suis sorti; je l'ai trouvé enveloppé dans une mauvaise couverture de soldat, se traînant vers l'hôtel, où il croyait encore sa femme ensevelie. Le moment de leur réunion a été déchirant: tous trois, appuyés sur un méchant grabat, tous trois presque nus, tous trois blessés et confondant dans de tristes embrassemens leur sang qui coulait en abondance. Je vais mourir, criait madame Lavello.—Je veux mourir si elle meurt, disait son mari.—Famille mille infortunée! crime affreux! répétait le ministre. Je me suis presque fâché: «Votre femme ne mourra point, ai-je dit au duc, et vous vivrez pour elle; mais il faut sortir d'ici.—Eh! comment la transporter? nous n'avons rien.» Il fallait du linge pour bander les plaies, et arrêter le sang qui coulait de tant de blessures. La partie du palais occupée par le ministre était restée debout: on a dit à la femme de chambre de la duchesse d'y monter pour prendre le linge nécessaire. Elle n'osait: je lui ai donné, le bras; nous montons, nous prenons tout ce qu'il faut; mais, en sortant de la chambre, la maladroite éteint son flambeau, et nous voilà plongés dans les ténèbres, perdus dans des appartemens que je ne connaissais pas, sur les ruines d'une maison à moitié écroulée. En tâtonnant et cherchant à voir, j'aperçois de la lumière dans une pièce reculée; je me dirige de ce côté; mais au moment où j'allais y mettre le pied, je m'aperçois que cette pièce est défoncée: c'était la chambre de madame Lavello, dont une petite partie du pavé, restée entière contre le mur, soutenait la veilleuse. Je recule promptement, et, après un quart d'heure de recherches, je retrouve enfin l'escalier; mais tout le monde était parti. Le ministre était dans mon lit; son gendre et sa fille avaient été transportés chez la princesse de la Torella. On avait envoyé de tous côtés chercher des médecins et des chirurgiens; ils arrivèrent: de temps en temps on venait dire au ministre que sa fille allait mieux; je n'en croyais rien. Je fus m'en assurer par moi-même aussitôt que les blessures de M. Salicetti furent pansées: «Ne me cachez rien, me dit-il à mon retour; j'ai peu d'espérance; je ne pourrais être insensible à un si grand malheur, mais je me sens assez de force pour le supporter. Nous sommes seuls: ma fille est-elle en danger? est-elle morte?» Je le rassurai; en effet je venais de trouver madame Lavello dans un état de repos, de calme, et même de force que je n'aurais jamais osé espérer. Vous allez en juger par tout ce que je vais vous raconter, et qu'elle m'a dit dans ces premiers momens; mais comme le récit de la duchesse est plus touchant que celui du duc, je commence par lui. «Ma foi, monsieur, je n'ai qu'une idée bien confuse de tout cela. J'étais couché avec ma femme, au bord du lit, du côté où le mur a sauté; il paraît que 'explosion m'a fait sauter aussi, du moins je suis venu pêle-mêle avec les chevrons, les pierres, les plâtras; j'étais dessus, quoique un peu engagé dans tout ce tintamare. Lancé comme un caillou, blessé et à moitié enterré, je dormais, ou peu s'en faut. Un soldat entre pour donner du secours; il voit une figure humaine en chemise, se démenant et probablement grognant; il m'a pris dans ses bras et m'a déposé dans la cour: je m'y suis évanoui. Alors il m'a porté près de la promenade publique, vis-à-vis l'hôtel, à environ cinquante pas de la porte. J'ignore combien de temps j'y suis resté: enfin je revins un peu, sans cependant que mes idées soient très nettes. Je me trouve assis sur une mauvaise chaise, une vieille couverture sur les épaules, du reste nu-pieds, nu-col, tête nue. Diable! diable! qu'est-ce donc que cela signifie? comment suis-je ici? pourquoi y suis-je venu?—Votre palais est écroulé.—Et ma femme, où est-elle?—On ne sait.—On ne sait! J'ai voulu courir à son secours, alors je me suis aperçu que j'étais blessé; j'essaie de marcher, ma jambe droite ne peut me porter; je retombe sur ma chaise, je m'y évanouis, ou peu s'en faut, une seconde fois. Cependant, ayant repris assez promptement mes sens, j'ai prié, j'ai conjuré les soldats qui m'entouraient de courir au secours de ma Caroline; ils m'ont quitté. Resté seul, dévoré d'impatience, d'inquiétude, j'ai vaincu la faiblesse, la douleur; je me suis traîné vers le lieu où je croyais ma femme ensevelie; je voulais y recourir aussi; dans ce moment vous m'avez rencontré, et vous savez le reste. Diable! diable! voilà une terrible nuit.»
Il y avait à peu près une heure que madame Lavello était dans son lit; le premier appareil venait d'être posé sur les blessures; elle ne pouvait faire le moindre mouvement; mais ses nerfs, engourdis encore par la violente commotion qu'elle avait éprouvée, la laissaient dans une espèce d'état de tranquillité. Les douleurs assoupies ne s'étaient point encore réveillées; sa figure, calme et tout-à-fait remise, n'était rembrunie que par une légère teinte d'inquiétude à peine perceptible et comme fondue dans l'expression générale de résignation qui semblait reposer tous ses traits. Elle m'a dit en m'apercevant, du ton le plus touchant et le plus doux:
«Ô monsieur! que je plains ceux qui n'ont pas de religion! qui ne croient point à une autre vie! Cette religion consolante m'a soutenue quand l'espérance de revoir la lumière était éteinte dans mon cœur. Il m'arrive souvent de faire des songes pénibles: tombée avec mon lit, qui m'a portée et garantie, je croyais rêver; le bruit que j'avais entendu, la secousse que je venais d'éprouver, tout m'a paru l'effet d'une imagination mélancolique, et j'ai essayé de continuer à dormir. Cependant, quelques parcelles de décombres m'étant tombées sur le visage, j'y ai porté la main, et, sans être bien certaine d'être éveillée, j'ai appelé mon mari; j'ai cherché à le toucher, il ne m'a pas répondu. J'ai étendu le bras, ma main n'a rencontré qu'un corps froid et lisse qui m'enveloppait de toutes parts comme le couvercle d'un tombeau: c'était le pavé de ma chambre. J'ai alors reconnu la vérité et mon malheur, que j'ai attribué non aux hommes, mais à un tremblement de terre; ma mémoire m'a offert aussitôt la tragique histoire de la princesse Gérace, morte en Calabre sous les ruines de son palais; je finis comme elle, me suis-je dit; sans doute mon père, mon mari, mon enfant, ont le même sort; c'est un naufrage général; et j'ai trouvé quelque consolation à mourir avec les miens. Je me suis rappelé, avec une véritable joie, qu'avant de me mettre au lit j'avais fait ma prière; je l'ai renouvelée pour moi, pour mon père, pour mon mari, avec toute la ferveur d'une ame religieuse devant qui toutes les illusions de la vie viennent de s'évanouir, et qui se croit au moment de paraître devant Dieu. Alors je me suis abandonnée à sa justice, et j'ai attendu ma dernière heure. J'étais depuis quelques instans dans cette situation calme et résignée, quand la voix de mon père est parvenue jusqu'à moi; j'ai cherché aussitôt à me faire entendre: j'ai appelé; puis je me suis tue pour écouter. J'ai entendu très distinctement mon père prononcer le nom de Cipriani, fortement et à plusieurs reprises. Je n'ai pu distinguer si sa voix partait de dessus les décombres; je l'ai cru dans la même situation que moi, et pour ne pas détourner l'attention de ceux qui auraient pu le secourir ou partager leurs efforts, j'ai cessé d'appeler; j'ai répondu seulement quand j'ai distingué mon nom, et que j'ai reconnu que c'était de moi dont on s'occupait: vous savez tout ce qui est arrivé ensuite.»
«Madame Lavello a peut-être mis dans son discours un peu plus de désordre; mais je vous en rends le sens; et à peu près toutes les paroles, car elles m'ont frappé; malheureusement je ne puis vous rendre le ton touchant dont tout cela a été dit: j'en étais pénétré.
«Il y avait près de dix minutes que le ministre était rentré chez lui quand la machine infernale a fait explosion. Il était seul dans sa chambre, et à moitié déshabillé; croyant, comme nous tous, que c'était l'effet d'un tremblement de terre, il a couru ouvrir les portes des appartemens qui donnent sur le jardin, afin qu'on pût se sauver; puis il est rentré pour avertir sa fille et son gendre. En traversant un corridor étroit pour arriver à l'escalier qui de ses appartemens conduisait à ceux occupés par madame Lavello, il a trouvé ce corridor rempli de fumée de poudre, et cette fumée lui a comme à moi révélé le crime: il a monté rapidement, et d'abord a rencontré un valet par qui il s'est fait éclairer; mais à peine tous deux sont entrés dans la pièce qui précède la chambre de madame Lavello, que leur poids fait écrouler le pavé; ils tombent perpendiculairement du second étage au-dessus de l'entresol. Le valet a eu une jambe cassée; le ministre, la joue et une jambe déchirées. Cipriani est venu l'aider à se dégager des décombres. Il est remonté aussitôt de l'autre côté, pour s'assurer si sa fille était rentrée; il espérait qu'elle serait encore avec sa grand'mère, chez laquelle elle restait quelquefois plus tard; mais il a appris de ses femmes que depuis une demi-heure la duchesse et son mari étaient couchés. Alors le ministre est redescendu dans l'état que vous pouvez imaginer. Je viens de vous dire tout ce qui s'est passé après cette chute, et jusqu'au moment où nous avons tous abandonné ce lieu de désolation. Deux domestiques attendaient dans la première antichambre le retour du ministre; quelques secondes après son passage dans cette pièce, l'un d'eux en est sorti pour boire un verre d'eau sucrée dans celle sous laquelle la machine infernale était placée: il a été tué; l'autre en a été quitte pour la peur. Le second devait se sauver; le premier devait mourir, diront les fatalistes: c'est le seul homme qui ait péri dans cette catastrophe.
«La duchesse Lavello a boité tout le temps de sa grossesse; elle est accouchée d'une petite fille bien constituée, mais dont les traits doux et agréables sont empreints d'une mélancolie profonde. Salicetti n'a pas survécu deux ans à cette nuit fatale.»
CHAPITRE CVIII.
Séjour à Naples.—Romilda, anecdote napolitaine.
J'ai toujours eu le goût de ces courses libres et solitaires où, sans projet arrêté, le hasard seul est chargé de l'intérêt de la journée; il m'a presque toujours bien servie, et mon imagination est singulièrement propre à profiter de ces rencontres. Mais la découverte qu'il me fit faire à Naples, et que je vais rapporter, peut s'appeler une bonne fortune du sort, puisqu'elle se rattache au souvenir d'un homme cher à la France et à mon cœur, à la mémoire du général Championnet. Les ruines et les antiquités sont rares dans l'intérieur de Naples, quoique cette ville soit plus ancienne que Rome. Cependant il y a beaucoup de choses à admirer. Les bords de la mer, couronnés de collines délicieuses, m'attiraient de préférence. Un jour que pour jouir mieux du coup d'œil, je m'étais avancée jusqu'au pied du rocher taillé dans le roc, assise sur l'un des bancs pratiqués dans le large chemin circulaire, je vis non loin de moi une femme à genoux, priant avec ferveur, par intervalle regardant une des fenêtres du fort qui donnait sur la mer, et à chaque regard essuyant une larme et étouffant un soupir. Son attitude ne me surprit point, dans un pays où le peuple s'agenouille devant les images des saints, au coin des rues, comme en France on s'incline sur les marches des autels. Mais elle pleurait, et par là elle devenait intéressante. «Qui pleure aime, me disais-je; peut-être cette jeune femme est-elle tournée vers un ami, un époux, un frère, que cachent les cruelles murailles du fort Saint-Elme.» Rapide pensée qui lui valut toute ma compassion et mon ardent désir de la consoler. J'approche avec discrétion, adressant à l'inconnue la parole en italien. Aussitôt la confiance s'établit, d'autant plus que cette femme jeune, belle encore, n'appartenait pas à la classe dégradée du peuple napolitain, mais à une famille de Sienne. «Quel est l'objet de votre tendresse, privé de sa liberté? Pour qui répandez-vous des pleurs?—Non son per me queste lagrime piango io per ben passate venture[8]!» Ce fut toujours pour moi un ravissement d'entendre les sons purs de la belle langue que mon père prononçait et m'apprit à accentuer comme le Tasse. Cette douce surprise influa tellement sur ma prévention pour cette femme, que son récit touchant semble encore retentir près de mon cœur. Le temps n'a pu l'affaiblir. Bien souvent je répands encore des larmes au souvenir des malheurs de Romilda et d'Albert. Antonia (nom de la Siennoise) me dit: «Vous voyez cette triste fenêtre, madame, en m'indiquant le fort, eh bien! c'est là que s'adressent mes larmes, à deux amans qui y comptèrent les heures d'une réclusion, d'une affreuse agonie. Albert, beau de jeunesse, beau de noble dévouement et d'amour, y trouva la mort; et Romilda, sa digne amie, y vécut dans les larmes, y serait morte comme son fiancé, si la victoire n'y eût conduit un héros généreux, un Français, pour briser d'odieuses chaînes. Si vous voulez verser des pleurs, écoutez-moi alors se lei vuol lagrimar m'ascolta!» et elle commença de la manière suivante son récit:
«À l'époque où des cris de liberté s'étendirent des bords de la Seine jusqu'au pied du Vésuve, la noble famille Durazzo fut accusée, sous l'ancien gouvernement, d'intelligence avec les Français. Le père, les deux frères de Romilda subirent les rigueurs d'un jugement militaire. Au jour heureux où l'opulence étendait son voile d'or sur l'heureuse enfance de Romilda, elle regardait comme un troisième frère le jeune Albert, orphelin et héritier du duc del Strati. Dès l'âge de douze ans, se joignit à l'amitié fraternelle un sentiment plus vif; à dix-sept, Romilda fut solennellement fiancée au noble orphelin dont son père était le tuteur. L'affreuse catastrophe qui frappa cette famille eût, par une lâche frayeur, éloigné un homme ordinaire; elle devint un nouveau lien pour Albert, et les larmes du désespoir devinrent un nouveau gage d'amour. Devenir l'appui de la veuve et de l'orpheline, dont il avait défendu l'époux et les frères avec une énergie que ne lui pardonna point un gouvernement faible et par conséquent persécuteur, telle fut la conduite du généreux Albert. Mais bientôt un ami vient l'avertir que sa liberté et peut-être ses jours étaient menacés. À cet avis cruel, la mère de Romilda, déjà accablée de désespoir, s'abandonna à toute sa douleur, et le soir même on la trouva sans vie au lieu où avaient péri son époux et ses deux fils. Romilda, privée de tous les siens, se vit encore ravir son amant. Albert fut conduit au fort Saint-Elme, pour y subir une détention perpétuelle. Romilda, restée seule, fut bientôt frappée de cet abandon qui s'attache surtout aux victimes de la politique. Elle passait les longues heures du délaissement à verser des larmes qui, hélas! n'attiraient même pas les regards de la pitié, et à s'occuper des moyens de communiquer avec Albert. Chez les femmes, la douleur est ingénieuse, surtout lorsqu'il s'agit d'adoucir les maux de ce qu'on aime. Romilda, de tout ce qui faisait le charme de ses jours heureux, n'avait conservé que deux pigeons apprivoisés, don de son plus jeune frère, ces charmans emblèmes de la tendresse fidèle lui devinrent plus chers encore, du moment qu'elle conçut l'espérance d'en faire les interprètes de sa douleur et les messagers consolateurs de sa séparation. Les dépouilles mortelles des parens de l'infortunée avaient été déposées loin du Campo Santo, vers les bords de la mer. Une des tours du fort Saint-Elme avait une fenêtre de ce côté. Une nuit que Romilda, assise au milieu des quatre croix qui marquaient la sépulture des siens, élevait au ciel des regards qui demandaient vengeance et pitié, qu'elle étendait ses bras affaiblis vers cette tour qui renfermait, comme dans une cinquième tombe, le seul objet qui la retenait sur la terre, elle vit distinctement quelque chose de blanc s'agiter aux barreaux. Aussitôt elle détache le mantzara qui l'enveloppe, et le signal répond au signal. C'est lui! ô ciel, tu nous prends en pitié! C'est lui, c'est mon Albert! s'écria l'infortunée. Il fallait les yeux du cœur, d'un cœur tendre et passionné, pour reconnaître à cette distance et le signal et la main qui le donnait. Aussi Romilda ne se trompait pas. Sûre d'être vue d'Albert, elle ne venait plus que pour l'espoir d'adoucir la pénible captivité de son ami. Chaque jour, le soleil en dorant de ses feux le cap Minerve, trouvait la jeune orpheline sur la route du champ du repos, pressant doucement sur son sein les deux blanches colombes, souvenir d'amitié fraternelle, seules confidentes de l'amour malheureux, dans les longues heures de ces jours qu'il lui fallut passer à dresser ces messagers ailés; quelquefois à la vue de cette jeune et belle personne paraissant s'incliner vers la tombe où dormaient tous les siens, des passans attendris lui dirent: «Pauvre Romilda! comment pouvez-vous résister à cette vie toute de douleur et de regrets?—Parce que je suis nécessaire encore au bonheur d'un être plus malheureux que moi, répondait la jeune fille, et qu'il faut savoir porter son fardeau.»