«Tant de malheurs furent adoucis. La première lettre qui fut suivie d'une réponse créa pour les deux amans une existence nouvelle. Ils se voyaient de bien loin, mais ils se voyaient, et l'avenir, qui avait semblé fermé pour eux, commençait à se rouvrir… L'espoir de briser les fers d'Albert ranimait les forces de sa jeune amie… Oh! comme elle aimait ses colombes fidèles! Quel soin elle prodiguait à ses oiseaux chéris! De quel regard d'amour elle suivait leur vol rapide, lorsque sa main caressante avait placé sous l'aile discrète les confidences de son cœur! Alors à genoux sur la tombe de son jeune frère, embrassant d'un coup d'œil toutes ses pertes, l'infortunée Romilda s'écriait en pressant son sein contre le signe rédempteur. «Ames des miens, ames bienheureuses de ceux que j'ai tant chéris, veillez sur ceux que vous avez bénis à vos derniers instans.» Un jour une des colombes revint plus tôt que de coutume; déjà la main de Romilda avait détaché le papier, déjà elle dévorait en idée le billet qu'elle croyait une réponse de son amant; c'était son billet à elle. La fenêtre hospitalière ne s'était pas ouverte.—Albert, qui avait caché ses souffrances à son amie, venait d'y succomber. Munie des titres qui attestaient tout ce qu'elle avait à regretter, Romilda osa se présenter au chef du conseil qui avait condamné son père et ses deux frères à la mort, et son amant à une prison devenue son tombeau. «Je suis, lui dit-elle, la fille et tout ce qui reste de la noble famille Durazzo, la fiancée et la veuve du duc de Strati. J'espérais le délivrer, et fuir avec lui nos communs tyrans, mais il est dans ma destinée de pleurer tous ceux qui me furent chers. Vous qui avez causé tous mes maux, exaucez le seul vœu que la malheureuse Romilda peut former encore. Que je puisse pleurer et mourir dans le lieu où mourut mon Albert… J'avais besoin d'être libre tant que j'ai conservé l'espoir de l'arracher de votre tyrannie; il n'est plus, laissez-moi le remplacer. Après m'avoir tout ôté, je croirai que vous m'avez tout rendu, si vous exaucez ce vœu d'une bouche mourante…» Le barbau fit un signe, et la prison d'Albert devint celle de Romilda. C'est là qu'à quinze ans ses jours s'éteignirent dans les larmes, assise à cette fenêtre où elle avait reçu son amant, et d'où elle ne voyait plus que les tombeaux de sa famille. Lorsque les Français vinrent planter la bannière tricolore sur les murs de Parthénope, le nouveau gouvernement prit Romilda sous son égide; il voulut lui rendre tous ses biens et lui rendre tous ceux d'Albert dont on lui donna le nom. Elle refusa la fortune. «Ils sont là, disait la noble affligée, en montrant les fosses: ce gazon, où mes pleurs arrosent les fleurs du deuil, me sépare moins de ces restes chéris que le marbre dont on les couvrait.» Romilda n'accepta de ses protecteurs qu'un asile moins lugubre. Elle s'y éteignit, peu avant que le général Championnet fût rappelé et partît pour Paris. C'est lui qui fut son zélé protecteur et son ami. L'avant-veille de la mort de l'infortunée Napolitaine, un orage terrible éclata sur son humble demeure, dévasta ses fleurs, sa volière, et frappa une de ses colombes chéries. «Vous le voyez, disait-elle au général Championnet, la foudre me cherche partout où je me réfugie. Ah! pour moi le repos n'existera que dans la tombe.»

«Romilda y reposa au milieu des siens. Le temps a détruit les croix, la mer a envahi les tombes, mais les malheurs de Romilda et d'Albert ne sont pas oubliés, me dit celle qui m'avait fait ce touchant récit. Elle ajouta, avec cette superstition du cœur que donnent aux femmes les sentimens tendres et les douleurs amères: Aux jours anniversaires de tant de morts réunis, on voit de blanches colombes raser de leurs ailes argentées la fenêtre du fort Saint-Elme et les vagues qui couvrent le lieu de la sépulture; on entend comme un gémissement dans leurs tristes ondulations; un cri de plaintes, un écho de douleurs répète alors les noms d'Albert et de Romilda.»

CHAPITRE CIX.

Voyage à Caserte.—Audience de la reine.—Détails intérieurs.

Depuis plus d'une semaine je respirais le doux air de Naples; mes jours étaient transportés dans des promenades et des rêveries charmantes; heureuse, sans soucis d'affaires, sans inquiétude de cœur, sans aucune de ces pensées vulgaires qui avec le sommeil dévorent les trois quarts de l'existence, je me laissais vivre, état délicieux de l'ame qui se compose tout à la fois de paresse et de méditation, de souvenir et d'oubli, d'impressions terrestres et de pensées divines. Un paquet, qui me fut remis par le prince Pignatelli, me rappela au but de mon voyage, et à toute la gravité de ma mission.

La grande-duchesse m'envoyait une lettre de sa main pour Caroline, une pour Joachim, me recommandant de me présenter à part chez sa sœur et chez son beau-frère, d'attendre l'effet de leur bienveillance et de leur accueil avant de m'ouvrir et de me laisser aller à la séduction de causerie qu'elle voulait bien me reconnaître. «Voyez Pignatelli, voyez Rosetti: dites un quart de vérité au second, et au premier la vérité presque entière; qu'il soit, au besoin, le conseiller de vos démarches, l'auxiliaire de tous les moyens que vous aurez à employer. Rien ne presse; mettez le temps à vos affaires, dépensez de l'argent, ayez l'air d'être bien insouciante, bien distraite, bien inoccupée; soyez bien vous-même: pour la première fois, votre caractère ne sera point un obstacle à vos succès.»

Pignatelli me pressa de faire usage de la protection que la princesse Élisa m'accordait. Quant au roi, me dit-il, je me charge de vous présenter à S. M., et de vous y conduire moi-même avant le conseil. Mettez-vous à ce bureau, faites à la reine la demande d'une audience particulière; elle lui sera remise aujourd'hui, et je ferai tenir à votre hôtel la réponse probablement avant ce soir.» Dès le soir, en effet, je trouvai chez moi un mot du secrétaire des commandemens, et je remarquai avec plaisir cette exactitude et cette attention dont les subalternes devraient toujours donner le mérite à leurs souverains, car elles leur sont comptées par la bienveillance publique comme des vertus.

Le colonel d'Obedelen me donnait le bras quand je rentrai; et, comme je trouvais plaisir à voir son épine dorsale se courber devant les apparences de la faveur et les prestiges du pouvoir, je ne manquais jamais à ses yeux de me donner de l'importance par le récit de mes relations et l'étalage de mes amitiés politiques, toujours cependant sans lui rien dire de positif, le désespérant par des paroles qui avaient l'air de vouloir être des aveux, et qui s'arrêtaient justement à la réticence. On m'annonça qu'un valet de pied avait apporté une lettre du château: là-dessus, je pris ma dignité, et je jetai ces mots à la tête de mon adorateur par ambition: «Je sais… C'est la reine qui m'écrit.» Obedelen mourait d'envie de rester pour en savoir plus long; mais, «vous voyez, colonel, ceci ne se remet ni ne se communique: à demain donc» me valut le salut le plus humblement respectueux qu'ait jamais fait un solliciteur ministériel. Je le laissai aller rêver toute la nuit à ce grave intérêt, qui était tout naïvement une simple réponse. Je sentis alors, en réfléchissant, que la connaissance du colonel était une infraction à mes promesses, et que je devais la restreindre. Mon audience était indiquée pour le lendemain, à la royale maison de plaisance de Caserte.

J'avais vu Caserte en revenant de Rome. On y arrive par des routes ornées de myrtes, d'orangers et de mille objets plus délicieux les uns que les autres. Avant de me mettre en route, je procédai à ma toilette avec un désir bien ambitieux de plaire à la reine. Élisa m'avait dit quelquefois que rien ne m'allait aussi bien que le noir: j'espérais sous le même costume obtenir la même bienveillance auprès de Caroline. Je le pris, et m'acheminai fièrement vers Caserte. En arrivant, on me proposa de faire un tour dans les délicieux jardins de la résidence royale, en attendant que la reine eût fini sa toilette; ce que j'acceptai avec d'autant plus de plaisir, que je n'étais pas fâchée de méditer un peu les louanges ou les réflexions que ce grave entretien pourrait m'obliger à improviser.

Je comparus enfin au lever de Caroline, non pas à un lever de grande cérémonie, car je la trouvai seule. M. Baudus, gouverneur des enfans, sortait de chez elle avec le prince Achille, héritier présomptif de la couronne. La reine, tout en reconduisant son fils, était entrée dans le salon où j'attendais mon introduction, et où mon introduction se fit par un mot de la souveraine elle-même, qui me dit: «Venez, madame, avec nous faire un tour de promenade; vous êtes ici comme à Florence, de l'intimité.» Rien n'égalait un sourire de Caroline. Le matin est la véritable épreuve d'une femme, même quand elle est reine. La reine Caroline me parut délicieuse, malgré l'heure. Moins parfaitement belle que sa sœur Pauline, elle avait dans la physionomie une grâce, une mobilité, une expression, qui donnaient à sa jolie tête cet air de gaze des élégantes et vaporeuses miniatures d'Isabey. Sous sa petite mine délicieuse et mignonne, sur cette jolie figure de camée respirait avec la grâce une fierté qui la rendait plus piquante; un sourire malin et presque profond accompagnait ses paroles. Tout en elle semblait pétri par les Grâces et animé par l'esprit. Elle possédait toutes les hautes qualités de sa haute destinée: elle l'a remplie comme reine, comme sœur et comme épouse, aux jours de l'adversité, et de manière à mériter l'estime de ceux mêmes dont elle n'avait pas conquis l'amour.