«Si S. M. a entretenu le roi de mon dernier rapport, j'espère qu'elle lui aura caché la source de ses connaissances. Il faut que le roi sache les choses, mais il ne faut pas qu'il sache les noms. La discrétion est sacrée de haut en bas, mais il est nécessaire au service de S. M. que le secret se garde aussi de bas en haut. Le roi serait jaloux des renseignemens qu'on nous communique au lieu de les lui apporter; cela est surtout bien important en ce qui concerne les relations avec l'ambassadeur de France. On a dit hier, au cercle de M. le baron Durand, que l'empereur et roi avait écrit une lettre à cheval au roi Joachim; que S. M. paraissait depuis quelques jours fort mécontente. On a remarqué, par suite de ces bruits, que le roi et la reine n'avaient point été ensemble au grand théâtre.
«—On voit beaucoup dans les promenades une dame de Florence; elle a de fréquentes relations avec le colonel d'Obedelen. On ne sait pas trop ce que ce dernier fait à Naples; vient-il grossir le nombre pourtant déjà bien assez considérable des agens français? Les officiers le voient d'un mauvais œil.
«—La dame de Florence travaille très avant dans la nuit; on prétend à son hôtel qu'elle n'a pas quitté la terrasse de la soirée.
«—On a encore arrêté sur les côtes deux barques montées par des matelots français; ils venaient de jeter sur le rivage une énorme quantité de denrées coloniales. Le capitaine a montré une licence revêtue d'un paraphe du gouvernement français. On a relâché immédiatement les délinquans sur le port, où beaucoup de peuple était assemblé: cette scène a occasioné force murmures. Puisqu'on force notre bon roi Joachim, s'écriaient des voix robustes, à rendre son peuple malheureux par la ruine du commerce et par le maudit blocus continental, on devrait au moins respecter les lois qu'on lui impose. Chiens de Français! ils veulent non seulement nous empêcher de gagner notre vie, mais ils viennent faire la contrebande avec privilége: elle ne leur coûte pas même, comme à nous, un coup de fusil. La colère, la rage du peuple était à son comble; le tumulte a fini, ainsi qu'il finit d'ordinaire, par la présence de la force armée; mais l'habitude de se frotter aux baïonnettes pourrait bien, à la longue, donner à nos lazzaroni le courage de les braver.
«—La princesse dont Sa Majesté a remarqué l'absence au cercle d'hier, a été rencontrée à Bahia avec le beau comte ***, dont le roi s'est également plaint ce matin pour cause d'inexactitude.
«—Monseigneur l'archevêque reçoit beaucoup depuis quelques jours un marchand de Palerme, qui lui a remis une boîte de la part de Ferdinand. On ne fait pas de cadeaux à ceux qui ne nous rendent pas de services.
«—Le baron *** a encore perdu hier une somme considérable au Pharaon.
«—Il circule depuis quelques jours une caricature que je n'ai pu me procurer; ce que je sais, c'est que c'est une grossière insulte à toute la famille impériale. Les marionnettes de la rue de Tolède sont depuis quelques jours l'objet d'une fureur plus active. Les allusions pourtant ne m'ont pas frappée; ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux polichinel pense fort mal. Il était très lié avec le feu roi, c'est-à-dire avec le roi qui réside en face, et qui lui faisait donner de bonnes gratifications quand il l'avait amusé.
«—On répand le bruit qu'il arrive ici des troupes françaises. Les passe-ports sont visités avec une incroyable surveillance sur les frontières. Il y a méfiance et désaccord entre les cours de Naples et de Paris: le peuple du moins le croit et le répète.
«—La dernière revue du Roi a fait un bien extrême, et les secours que Votre Majesté a distribués pour les femmes indigentes ont accru encore les bénédictions, qui ne demandent qu'à monter vers le trône qu'occupent la beauté et la vertu.