«—Voici ma dernière et ma meilleure nouvelle: la glace a baissé de près de trois liards.»
Cette pièce me parut si curieuse, que je l'écrivis de mémoire en quittant Caserte. J'espère, me dit la reine, qui, tout en chiffonnant ses envois de Paris, n'avait pas perdu un seul des signes de mon étonnement, j'espère que vous ne direz pas que je ne suis pas aussi bien instruite que ma sœur Élisa.
«—Dans l'heureuse famille d'un grand homme, les femmes mêmes ne veulent pas mériter l'épithète que l'histoire de France a donnée aux rois de la première race. Mais ce que j'admire plus peut-être que les précautions de la politique, ce sont les élans de la bienfaisance: vous cachez vos bienfaits et vos affaires, deux choses habiles et honorables. Permettez cet éloge à ma franchise.
«—Comment êtes-vous venue à Caserte? me demanda la reine avec bonté. Je vais vous faire reconduire; la matinée est chaude, je veux que vous fassiez le voyage commodément, pour que vous preniez goût à revenir. Je ne laisserai point ignorer à ma sœur combien j'ai été contente de vous.»
Le colonel d'Obedelen m'attendait quand je rentrai à Naples. La vue d'une voiture aux armes des Deux-Siciles, et aux livrées de la reine, produisit sur lui leur effet magique: il me salua, je me trompe, il salua l'équipage avec toute la béatitude d'un bourgmestre. La royale entrevue ne m'avait pas rendue plus fière, mais elle m'avait fait sentir sinon la morgue, du moins les obligations de la diplomatie, et le besoin de cacher des démarches dont l'honneur et le succès dépendaient de ma discrétion. Je me contentai de saluer le colonel, et de lui dire que j'étais très fatiguée de la route, et que j'allais me mettre au régime napolitain du sommeil pendant le reste de la journée. Ce que je fis, en effet, avec plus de conscience que je ne voulais le promettre par mes paroles.
CHAPITRE CX.
Nouvelle course à Caserte.—Rencontre et nuit passée chez Deborah.
Caserte m'était devenu cher, depuis que j'y avais vu une reine, mieux qu'une reine, une femme charmante. De grands embellissemens avaient été faits par Murat à cette résidence, et elle était un point de promenade pour les oisifs très nombreux de Naples. Je voulus la voir dans un appareil plus simple que celui de ma visite cérémonieuse. En parcourant ces beaux lieux, je m'aperçus cependant que, malgré la royale protection qui semblait y attirer la foule, elle ne s'y portait pas de préférence; j'y passai néanmoins des heures délicieuses, mais dont le charme tenait plus peut-être aux souvenirs qu'aux spectacles. Mon retour de cette course capricieuse fut marqué par plus d'incidens que le séjour lui-même. Mon conducteur me demanda, quand je le repris, si je ne voulais pas voir les ruines de l'ancienne Capoue. Craignant de trouver l'ennui où les citoyens romains s'amusaient tant autrefois, et où leur plus cruel ennemi, Annibal, s'était amusé trop, je préférai reprendre la route que j'avais parcourue avec délices; car j'ai de la reconnaissance pour des lieux qui m'ont procuré d'agréables impressions. Où peut-on en trouver de plus enivrantes que dans cette campagne, jardin embaumé? Mon vetturino (cocher) voulut me faire dîner à Ceversa, petite ville assez vilaine, qui sert de contraste à tant de beautés; mais je refusai, et nous nous arrêtâmes à cinquante pas plus loin, près d'une bicoque fort jolie, dont le toit n'arrivait pas au haut du cabriolet, qui n'avait ni portes ni fenêtres, mais qui était tellement entourée de lauriers, de grenadiers et de jasmins, qu'elle paraissait comme assise dans une corbeille de fleurs. Derrière la cabane était un bosquet de hauts peupliers, où grimpait en festons le pampre des vignes. Une paysanne vieille et pauvre vint nous offrir des œufs, des fruits et du sorbet. Dans un coin on voyait une espèce de caisse couverte de feuilles fraîches, sans draps ni couverture; c'était le lit de la vieille. Un bénitier, un crucifix, une madona della Seggiola formaient tout l'ameublement. Un énorme chat, et une cage pleine d'oiseaux, voilà toute la société. Je regardais cette femme, son asile, tout ce qui l'entourait, et à ma curiosité se mêlait une sorte de terreur soupçonneuse. En général, les paysannes, même jeunes, sont peu jolies dans les environs de Naples, et Deborah n'avait rien moins que soixante-treize ans. Sous cette hideuse enveloppe battait encore un cœur noble et généreux.
Mon vetturino ne me parut nullement content de me voir descendre à la cabane de Deborah, et il me pressa fort de retourner promptement à Naples. Je cédai à son empressement; car, par un mouvement rétrograde, je me mis à supposer que cette délicieuse cabane pouvait être l'honnête maison de plaisance de quelques bandits. Je m'arrêtai tellement à cette idée, qu'au lieu de suivre ma générosité naturelle, je payai fort mesquinement la dépense, et remontant lestement en voiture, je dis au cocher de presser le retour; la recommandation était inutile: il faisait si bien voler son char, que sur la route la plus unie, il eut la maladresse de rencontrer une pierre qui culbuta le phaéton et les gens, à pouvoir casser les roues et nos jambes. «Maladetta la stregha che ci val questo[9].» Pendant que le voiturier criait cette aimable malédiction, j'étais déjà sur pieds. «N'est-ce pas, dis-je à l'Hippolyte en colère, que c'est une sorcière cette Deborah?» espérant par cette approbation provoquer le récit d'un de ces vieux contes auxquels j'ai toujours trouvé un plaisir extrême, je ne m'attendais guère que cette laide et pauvre, vieille allait me faire éprouver un sentiment différent pour son malheur et la plus vive admiration pour sa constante fidélité à un touchant souvenir. Changeant d'idées dans mon embarras, je résolus de passer la nuit à la cabane de Deborah, et dis en conséquence au conducteur de tâcher de gagner jusque-là, et de revenir m'y chercher le lendemain à l'aurore. «Santissimo! s'écria le superstitieux imbécille, je ne vous trouverai plus.—Eh bien! vous ne perdrez pas la course, lui dis-je en la lui payant amplement», et je le laissai, avec deux paysans, arranger sa voiture, et m'en retournai à pied à la cabane.
Deborah était assise sur le seuil, dans l'attitude de la plus triste méditation. Je lui contai mon accident et mon intention de passer la nuit sous son humble toit, si elle voulait bien me recevoir.«Madona mia, dit-elle en se signant, vous demandez l'hospitalité à Deborah; vous ne la croyez donc ni sorcière, ni maudite? Que votre entrée chez moi soit bénie, vous qui ne traitez pas le malheur comme un crime.» Son langage me frappa par sa pureté; les termes dont elle se servait ajoutèrent à ma surprise. «Deborah, lui dis-je, vous n'êtes pas Napolitaine?—Je suis Florentine, me répondit-elle, et depuis des siècles les miens furent toujours attachés à la noble maison des Strozzi; cette famille s'éclipsa sous le poids du malheur, et il y a soixante-deux ans qu'ici de vils brigands massacrèrent le dernier rejeton de cette race de héros, et sa jeune sœur, celle qui avait sucé avec moi le lait de ma mère. J'avais alors vingt ans; les riches amis, les parens de la fiancée, tous ont oublié, après quelques larmes données, et l'héritier illustre, et la jeune et belle épouse; le cœur de la pauvre Deborah a eu plus de mémoire. Mais, ajouta la vieille, vous ne pouvez, madame, passer la nuit ici; un lit de feuilles et un peu de paille de maïs est tout ce que je possède.—C'est excellent, bonne Deborah; je dors partout, et très bien; et je suis sûre que vous aussi vous dormez bien paisible, et contente, sur votre lit de feuillage. Oui, grâce au ciel! le repos me reste après les larmes.—Et dans cette cabane, de quoi vivez-vous?—Depuis que le gouvernement du roi Joachim a fait cesser toutes les persécutions, en bannissant les superstitions nuisibles, je respire et ne manque de rien; depuis que la haine et les préjugés n'osent plus dévaster mon petit domaine, que les lois françaises protègent ma cabane comme le palais du riche, la pauvre Deborah a du pain; ma vie, usée dans les regrets et les larmes, finira moins malheureuse. Mais puisque vous êtes venue seule près de moi; puisque vous voulez honorer ma cabane et mes cheveux blancs par une preuve de confiance si courageuse, venez voir mon domaine; la promenade et la nuit sont ici délicieuses.»