Me voilà, avec une femme que je connaissais depuis deux heures et par de sinistres rapports, parcourant la nuit un bosquet nu de toute habitation, dans un pays où l'on pourrait dire que le mélodrame croît en pleine terre pour fournir des sujets à la muse de nos boulevarts. Deborah me devançait de quelques pas, et je faisais in petto ces réflexions, mais toutefois en les repoussant. Je tombai, en tournant près d'un bosquet de myrtes, sur un banc de marbre noir. «Reposons ici, dit Deborah, vous n'êtes point une femme ordinaire; vous n'avez point peur.» Je fis bonne contenance, quoique les pulsations de mon cœur fussent devenues plus fréquentes. «Ils n'y reposent point, ajoutait Deborah, mais c'est ici qu'ils furent cruellement immolés, ici, à cette place, où depuis plus de soixante ans la pauvre Deborah pleure leur mort comme au jour de leur perte. Je pressai la main de Deborah contre mon cœur. Je ne redoutais plus rien, mais j'étais aussi vivement agitée; le lieu, l'heure, le genre de la confidence, tout ajoutait à mon émotion. Deborah devait la porter à son comble, en m'apprenant qu'elle était d'origine française. «Quoi! m'écriai-je, de parens étrangers, et née à Florence!» Voilà mon imagination lancée dans tous les rapprochemens d'une effrayante conformité.
Il faudrait me connaître pour se faire une idée de l'effet de la solitude sur l'accumulation de mes souvenirs. Deborah me rassura un peu en continuant d'un ton humble et monotone: «Il y a bien des siècles qu'une de mes aïeules, née à Lyon, se donna la mort pour ne pas survivre à une maîtresse adorée; mais pour que vous compreniez, signora, cet attachement si dévoué, il faut vous faire connaître son objet, qui n'est, hélas! plus qu'une cendre; mais le récit des vertus d'Isaure, son amour et ses malheurs, l'héroïsme de l'homme qu'elle avait choisi: voilà ce qui s'est perpétué de génération en génération dans notre famille; voilà les nobles souvenirs qui m'inspirèrent un attachement si religieux pour les descendans de l'illustre maison des Strozzi. Ce papier (et elle me donna un manuscrit), je vous le donne; vous êtes digne de le conserver, mais vous n'en parlerez pas à la pauvre vieille Deborah; vous me le rendrez, j'ai ajouté de ma main tremblante le peu de lignes qui vous apprendront la fin terrible de mes maîtres assassinés si jeunes.»
Deborah se leva; je la suivis en silence. En rentrant dans sa cabane, elle me regarda. J'ôtai mon chapeau. Deborah resta devant moi, et debout, d'un air inspiré, touchant de sa main décharnée mes cheveux, elle me débita une espèce d'improvisation. Elle comparait ma taille, mes traits et mes cheveux avec ceux de la maîtresse dont cette pauvre femme pleurait la mort depuis soixante ans. Si je dois vieillir autant, je ne perdrai pas non plus la mémoire de cet exemple de piété domestique, de cette scène singulière de toute une nuit passée dans une cabane, que, peu d'heures avant, les apparences auraient dû plutôt me faire fuir que chercher.
Deborah, après son récit, avait levé un grand rideau de laine, et je fus fort surprise à la vue d'un petit lit fort propre. «Ci dormiva[10],» me dit-elle, et elle resta immobile devant le lit. Une terrible pensée vint de nouveau effrayer mon esprit. «Deborah, pourquoi n'y plus dormir? votre maîtresse y serait-elle morte?—«È un voto![11]» Quand, en Italie, on vous dit cela, il n'y a plus ni raisonnemens à faire ni avis à donner. «Voulez-vous, bonne Deborah, que je lise ici le manuscrit que vous m'avez confié? Couchez-vous, je veillerai sur votre sommeil.—Ah! combien vous êtes bonne? Compassione vole. Elle était comme cela, mia dolce padrona[12],» et la pauvre Deborah tomba à genoux, les mains jointes sur la poitrine.
J'entendais ses lèvres murmurer des prières. Je pensais à ce vœu d'une si longue douleur, si religieusement observé. Je tenais toujours le manuscrit; il me semblait le sentir légèrement s'agiter; je n'osais interrompre la prière de la pauvre Deborah. Je ne résistai plus à toutes les émotions de ma bizarre situation, et, pour m'en distraire, je jetai les yeux sur la première page où je trouvai une émotion nouvelle en y lisant ce qui suit: «En 1742, l'arrière-petit-neveu de Philippe Strozzi, et la jeune et belle Paula Albergati, se rendant à Caserte pour les visites de leurs noces, célébrées à Naples, la chaleur du jour leur ayant fait chercher un abri et s'éloigner de leur suite, des brigands, attirés par les richesses des habits des deux jeunes époux, leur donnèrent la mort, irrités par la défense de Strozzi. C'est à la place où les corps furent retrouvés, dans le bois, que j'ai élevé une pierre qui porte le nom des victimes et le jour de leur mort funeste, en jurant, si Dieu me fait survivre à cette terrible catastrophe, de ne vivre dans les mêmes lieux que la vie des cénobites, de n'avoir de nourriture que les produits des champs, de couche que la dépouille des arbres, et de prier pour mes maîtres bien aimés jusqu'au dernier soupir.»
Je m'arrêtai, je regardai Deborah; elle venait de s'étendre sur son lit de feuillage. Toute cette laideur de la décrépitude qui m'avait tant frappée venait de disparaître; je ne voyais plus sur ces traits flétris que la belle ame qui les animait, et assise au pied de cette humble couche, ayant sous les yeux le modèle d'une si longue résignation, je lus avec un vif intérêt le fragment de la vie de l'illustre Philippe Strozzi.
CHAPITRE CXI.
Ma présentation au roi de Naples.—Lecture de l'acteur Philippe.—Les ministres du roi.
Ma présentation au roi Joachim se fit d'une manière moins cérémonieuse que ma présentation à la reine, puisque le prince Pignatelli se contenta de m'amener au château, et de me faire attendre que S. M. sortît de son cabinet pour présider le conseil des ministres. Le premier des appartemens était occupé par les chambellans, puis venait une autre salle où se tenaient les aides-de-camp, des officiers supérieurs des régimens de service, une espèce de camp et d'état-major, toujours prêts à servir le prince. Les uniformes de ces officiers étaient éblouissans de richesse. Tout le caractère de Murat respirait dans cette magnificence militaire qui tenait de la féerie. Ce coup d'œil parlait encore plus à mon imagination et à mes goûts que les beaux spectacles de la nature qui venaient de m'enchanter par leurs merveilles. C'est bien là, me disais-je, le palais d'un souverain devenu roi par son épée, toujours prêt à monter à cheval pour défendre sa couronne, faisant de la gloire des armes la distraction de ses loisirs, ne se sentant roi enfin qu'au milieu des images de la guerre qui l'avait élevé.
J'avais déjà vu isolément la plupart de ces brillans chevaliers d'un autre Roland; car c'était le spectacle de Naples que leur présence, et ils ne se montraient pas incognito aux spectacles, aux promenades, dans les salons, leur grâce, leur bonne mine et leur jeunesse les faisant nommer à chaque pas. Ils causaient assez bruyamment, parlaient chevaux, femmes et bataille, du même ton et avec la même facilité de paroles. Pignatelli me donna la main, je traversai cet élégant bivac sans beaucoup de frayeur, et je me reposai dans la salle voisine qui attenait au cabinet même du roi; là, Pignatelli me dit de l'attendre, une dépêche qui lui fut remise à l'instant exigeant qu'il passât chez l'ambassadeur de France avant le conseil. Pendant ce temps, la discussion allait toujours dans le salon militaire que je venais de parcourir; j'entendais les mots de ganses, de doliman, de liserés, et je ne comprenais pas trop que des termes aussi techniques et aussi simples occasionassent les disputes d'une colère aussi vive que celle dont les éclats arrivaient jusqu'à moi. On se serait cru volontiers dans les ateliers de Berchu, beaucoup plus que dans les salons d'un souverain. Mais qu'on juge de ma surprise, malgré une grande habitude des uniformes, quand je vis entrer et s'avancer vers moi l'état-major en querelle, et l'un de ces messieurs, portant la parole, me montrer des dessins envoyés de Paris, et destinés à servir de modèles au costume d'un nouveau régiment de chevau-légers, et me demander mon avis, ma préférence sur chacun des dessins qui se partageaient les suffrages. Malgré ma connaissance de la galanterie française, qui pouvait bien inventer ce prétexte par curiosité, et comme une occasion d'adresser la parole à une inconnue, et de papillonner autour d'elle, je savais aussi que l'étude des couleurs et des liserés était une grande affaire dans une cour toute belliqueuse, où l'émulation de la tenue militaire se trouvait excitée par les faveurs et les félicitations du maître. Je répondis avec beaucoup d'aplomb et une sagacité spéciale à la singulière consultation qu'on réclamait de moi, et il fut déclaré par l'aimable troupe que mon jugement deviendrait l'avis universel, lorsqu'il serait question de la chose devant le roi. «Entre deux uniformes, dis-je à ces messieurs, également riches, également beaux, il me semble que le plus riche et le plus beau, c'est nécessairement le plus militaire; je donne donc ma voix au n° 2, parce qu'il se rapproche le plus de la sévérité des chasseurs à cheval de la garde, des chasseurs de l'intrépide Lefebvre-Desnouettes.» La présence de Pignatelli vint heureusement empêcher les développemens de mon opinion et les exclamations admiratives de mes auditeurs. Ils rentrèrent tous dans le salon rejoindre les deux premiers aides-de-camp qui n'avaient pas pris part à la chaleur de la dispute et à la légèreté de la consultation. Je ne me rappelle pas aujourd'hui les noms des brillans officiers qui composèrent ce petit congrès, si ce n'est celui de MM. de La Vauguyon et de Beaufremont, tous deux des premières familles de notre vieille aristocratie, et dignes par leur courage de recevoir le baptême de cette noblesse nouvelle qui se donnait sur les champs de bataille.