Je crus devoir quitter Murat sur ce mouvement de noble ambition, car mes instructions portaient de ne lui faire aucune confidence sur l'objet réel de mon voyage, et ne contenaient la recommandation de le voir que pour qu'il connût ma figure et ne s'étonnât point de me rencontrer à la cour. Il me reconduisit avec une exquise politesse qui paraissait naturelle en lui, et qui était fortifiée par un heureux instinct de la royauté qui lui faisait sentir que l'affabilité des manières était un des devoirs de la puissance, parce qu'elle en est un des intérêts. En traversant le salon où j'avais attendu, j'aperçus la plupart des ministres qui causaient avec l'ambassadeur de France, et qui paraissaient attendre que le roi les fît appeler pour tenir le conseil. C'étaient le prince Pignatelli, mon aimable introducteur, ministre secrétaire d'état; le marquis de Gallo, ministre des affaires étrangères; M. Daure, ministre de la guerre, qui riait aux éclats et qui avait presque l'air de mystifier ses collègues; M. Agor, ministre des finances, ami de cœur de Murat, apportant près du trône un dévouement et des talens qui le faisaient appeler le Sully de la cour de Naples; deux ou trois autres encore dont les noms et les figures ne m'étaient pas connus.
Je rentrai chez moi dans le ravissement de ma réception, heureuse d'avoir pu de près contempler l'homme qui, avec Napoléon et avec Ney, était cité par nos braves comme le plus brave, le roi intrépide qui chargeait l'ennemi une cravache à la main, qui trouvait un secret plaisir à faire cribler de balles ses panaches et ses soieries, qui ne semblait fier de sa beauté, de sa parure et de son rang, que parce qu'il pouvait chaque jour agrandir et légitimer la renommée et la grandeur sur le champ de bataille.
CHAPITRE CXII.
Rencontre du comte Cereni Albizzi.—Succès de ma mission.—Sir Hudson
Lowe.
Au milieu de tant de distractions par lesquelles je cherchais à masquer à la curiosité publique l'objet de mon voyage, je commençais à la poursuivre avec assiduité. Le bel Albizzi, sur le compte duquel je devais rendre un témoignage exact et minutieux, n'était pas venu seul à Naples, et c'est ce qui avait donné à sa fuite de Florence une couleur plus répréhensible. Un caprice fort peu digne de cette préférence l'avait mis en route; mais, inconstant dans son infidélité, on le voyait fort peu à Naples avec la personne qui lui avait fait faire le voyage, il avais eu quelque peine à découvrir l'hospitalité qu'il avait choisie, mais dès que je l'eus surprise, sans me confier à qui que ce fût, je me mis bientôt au courant de toutes ses démarches. Je sus ainsi qu'il ne restait déjà plus à Naples pour le motif qui l'y avait conduit, car la société était rompue entre les deux fugitifs de Florence. Un hasard, car le hasard est encore la plupart du temps le dénonciateur le plus instructif, m'en apprit plus que les recherches positives auxquelles je m'étais livrée, et me rapprocha plus directement de celui que je devais ramener. Il y avait eu à la cour je ne sais quel gala extraordinaire. Le roi avait dans la matinée passé une revue éblouissante. Le peuple napolitain, si amoureux de tous les spectacles, y avait battu des mains, à l'aspect de ce roi chevalier, courant à cheval au milieu de ses troupes qu'il électrisait de son ardeur. Les femmes s'étaient précipitées sur son passage et avaient accompagné de vivat passionnés et bruyans la course guerrière du monarque. Jamais roi ne fut plus populaire par des qualités qui, ailleurs, eussent été peut-être des défauts. Le soir de ce beau jour, Leurs Majestés vinrent ensemble au théâtre de Saint-Charles. On ne saurait se faire d'idée de l'enthousiasme que fit éclater leur présence. La toilette radieuse des deux époux, l'éclat des diamans se mêlant à l'éclat de leur beauté, les sourires gracieux de la reine, les saluts affables du roi, toute cette pompe si bien assortie, aux mœurs, toute cette population empressée, formaient une action et une réaction des sentimens de la foule et de ceux de la puissance; on eût dit vraiment que c'était une fête de famille.
Je m'étais assurée d'une loge pour cette représentation brillante, et je m'y étais fait accompagner par le colonel Odeleben, que cet acte de bienveillance avait charmé. Je me donnais à peine depuis quelques minutes le plaisir d'étaler ma toilette qui n'était pas au-dessous de la circonstance, quand je vois s'ouvrir une loge près du parquet faisant face à la loge royale, et le bel objet de ma mission, le superbe Cereni Albizzi s'installer bruyamment sur le devant de la loge. Cereni était un de ces hommes sans caractère, sur lesquels peuvent s'exercer à coup sûr toutes les volontés, esprit ordinaire et frivole, plongé pour ainsi dire dans la méditation et dans la rêverie de sa beauté; mais cette beauté était si réelle et si imposante, qu'elle empêchait de trop voir ses ridicules, de trouver trop choquante, ce soir-là surtout, l'affectation de Cereni à se mettre en évidence, à lorgner, autant qu'il l'osait, la belle souveraine. Tout cela me parut bien niaisement fat. Au même moment, je priai Odeleben de me faire venir des sorbets, le prévenant que j'avais deux mots à dire à quelqu'un hors de ma loge.
En effet, je vais droit du côté de Cereni. Jamais on ne vit expression plus vive et plus plaisante de surprise que celle de Cereni à mon aspect. Après les premiers mots de reconnaissance, je me contentai de lui donner mon adresse, lui disant que je l'attendrais le lendemain. De retour dans ma loge, j'observai de nouveau la figure que je venais de tant étonner. Entièrement remis de cette surprise, il parut suivre son plan de fatuité, et je n'eus pas de peine à lire sur sa physionomie la conviction que ses attentions impertinentes étaient remarquées et agréées de l'auguste personne qui en était l'objet bien involontaire. Les fumées de cette vanité prétentieuse n'ôtèrent pourtant pas la mémoire au beau Léandre, et ne l'empêchèrent point de me venir voir le lendemain. Je ne manquai pas de lui faire part de mes observations de la veille; il me répondit de manière à mériter un soufflet. La noblesse de sa figure servait si heureusement de correctif à l'inconvenance de ses paroles, que ses joues furent sauvées d'un affront dont elles étaient dignes.
«Que faites-vous ici?» dis-je au volage, avec cet empire qu'une femme sait prendre dans ses interrogations, quand elle sait le faible des gens. «Qu'est devenue l'aimable fugitive qui vous a fait accourir de Naples?
«—Elle est entrée au théâtre, et suffisamment éclairé, j'ai cessé de la voir.
—«Vous proposez-vous de revenir bientôt à Florence?