«—Jamais!»
Ce jamais-là ne cadrait pas avec mes instructions, et je dus m'attacher à le combattre. Avec un peu d'expérience de la vie, je commençais à comprendre que les jamais ou les toujours des hommes ne sont pas choses éternelles ou invincibles. Cereni n'avait pas une tête aussi forte qu'elle était belle, et au bout de quelques jours et de quelques visites, j'eus bon marché de ses sermens et de ses résistances. J'avais fait habilement de la peur la complice de mes insinuations, en persuadant au crédule personnage que sa course, entreprise pour une cause très peu flatteuse, l'exposerait aux soupçons de la politique; qu'avec son immense fortune et sa haute position, il ne fallait point jouer avec la défiance active et toute-puissante des polices; que la cour de Toscane, où il tenait un rang élevé que les bontés de la grande-duchesse relevaient encore, valait mieux que de gratuites tracasseries. Aux premiers traits de ce tableau, Cereni ne répondait que par des exclamations passionnées sur la délicieuse figure de la reine de Naples, et les soupirs d'une ambition aussi inconvenante qu'inutile. «Sans compter les difficultés d'un retour de tendresse que je ne crois pas la reine capable d'agréer, songez aussi, mon ami, qu'après sa réserve à vaincre, il y aurait encore la jalousie de Murat à tromper et à braver. Les maris ne sont trahis que quand ils méritent de l'être: les femmes ordinaires ne sont vulnérables que par les légèretés de leurs volages époux. Si, par leur abandon, ils ne préparaient et n'autorisaient nos fautes, il y en aurait bien peu de commises. Le cas est bien plus grave avec une reine, que la dignité de son rang retiendrait encore, lors même que le cœur conjugal la délaisserait. Mais Caroline n'en est point là avec Joachim. Joachim l'idolâtre, apprécie ses qualités, s'attache à ses pas, et ressent pour sa royale compagne toute la jalousie frénétique qu'on éprouve pour une maîtresse. Je ne vous conseille pas de vous mesurer avec les Othello.»
Tant de considérations réunies et insidieusement présentées produisirent enfin leur effet, et Cereni, persuadé, daigna avouer que son retour à Florence était ce qu'il avait de mieux à faire. J'ajoutai au tableau de son intérêt celui d'autres espérances, qui furent encore assez puissantes pour déterminer l'exactitude de son départ, au jour que devant moi je lui avais fait fixer. Le mien était moins pressant, et contente d'avoir réussi, j'imaginai que l'objet du voyage serait encore pour la grande-duchesse le plus agréable messager de son succès. Je restai donc à Naples quelques jours encore. Mon baron saxon tournait toujours autour de moi pour pénétrer le secret de mes allures, qu'il imaginait de la nature la plus grave et la plus politique, et qui se réduisaient à une mission en faveur de l'impatience contre l'ingratitude. Du reste, si je lui ai continuellement échappé, je n'ai pas pu m'expliquer sa position plus clairement qu'il ne s'expliquait la mienne. Il voyait beaucoup la grande société, l'ancienne noblesse napolitaine, et il fut fait général de brigade à la suite de ce voyage entrepris sous un prétexte de santé, qui n'était pas trop justifié par sa mine et son appétit tudesque.
Il faut que je me fasse un compliment. Avant et après le succès de ma mission, et malgré ma facilité bien connue à me laisser entraîner vers les liaisons commodes et amusantes avec les artistes, j'évitai, autant que naguère et dans d'autres circonstances je l'eusse cherché ce genre de société. J'établis une espèce de cordon sanitaire entre moi et le théâtre, et cette précaution m'avait paru indispensable, attendu que j'en connaissais le directeur, M. Armand Verteuil, et quelques autres personnes de la troupe royale, et qu'au milieu de tout ce monde, j'eusse été provoquée par de continuelles interrogations sur les motifs d'un voyage; si dispendieux et si peu explicable. Quand on est en relation avec des reines véritables, il ne faut pas se commettre avec des reines pour rire, toute chose a besoin de conserver ses illusions.
La conscience tranquille sur ma conduite, et le cœur satisfait de mes démarches, pour ne pas dire de mon triomphe, je retournai à Caserte, où la reine Caroline m'avait dit, avec une bonté dont j'avais été ravie, que je pouvais me présenter désormais sans convocation officielle. L'accueil fut encore plus gracieux qu'à la première entrevue, la reine plus aimable et plus caressante; il semblait que ce fût un besoin de son cœur d'être bonne et affable autant qu'elle était jolie. Elle me reparla de Cereni, et quand je lui annonçai qu'il avait quitté Naples, un peu chassé par la peur, elle rit aux éclats de la promptitude et de la simplicité de sa résignation. S. M., avec cette finesse qui laisse deviner qu'on n'ignore rien, et cette grâce délicate qui annonce en même temps qu'on sait tout cacher, se contenta de me dire: «J'espère bien que c'est la route de Florence qu'a prise ce beau cavalier. Allons, Madame, on sera content de vous là-bas autant que personnellement j'en ai été contente ici. J'écrirai à Élisa, et je ne lui cacherai point l'envie que je porte au bonheur qu'elle doit ressentir de voir auprès d'elle un zèle aussi éclairé et un dévouement aussi discret.» Je sortis enchantée de cette dernière entrevue, et vraiment il entrait dans ma joie quelque chose de plus que de la vanité. Satisfaite, j'étais heureuse de trousser tant de qualités et de vertus dans toutes les personnes de la famille à laquelle j'avais voué le culte de mes opinions et de mon dévouement. Rien ne serait pénible, ce me semble, comme d'aimer des princes qui par leur esprit ne justifieraient pas le choix que l'on aurait fait de leur cause, et qu'on serait embarrassé de défendre vis-à-vis de leurs ennemis. Je ne revis pas le roi Joachim, mais je recueillis avec un extrême intérêt tout ce que j'entendais dire de sa bonté et de son courage. Malgré cet air de galanterie que lui donnait un costume chevaleresque, malgré la brillante élégance de ses manières avec les femmes, Murat ne prêtait pas même à l'envie le prétexte du moindre tort conjugal. L'aventure de Camilla, que j'ai racontée, une autre du même genre, dont les détails seraient trop longs et que j'appris à Naples, méritent de faire comparer, sous les rapports même d'une vertu fort rare pour un Français, l'intrépide Murat à l'intrépide Bayard. Il était un peu enclin à la colère, à cette brusquerie des camps qu'on appelle en termes militaires une mauvaise tête; mais il justifiait bien le proverbe des mauvaises têtes et des bons cœurs.
Quand un homme monte si haut, il est bien rare que la malignité ne se venge pas de sa fortune par la calomnie. C'est ainsi qu'on a dit, qu'on a imprimé, que, dans nos troubles, Murat avait changé une lettre de son nom pour lui donner une affreuse ressemblance avec celui de l'homme sanguinaire que frappa l'héroïque Charlotte Corday, cette femme dont on a si bien dit qu'elle donna la mort comme Brutus et qu'elle la reçut comme Socrate; mais je puis certifier avoir entendu à ce sujet, et de la bouche de M. le marquis de Saluces[13] qui en avait été témoin, une explication positive. Dans une réunion brillante où se trouvait Murat, par malice ou par hasard la conversation était tombée sur la révolution et le déplorable acteur de ce drame dont Murat aurait ambitionné d'être l'homonyme; le roi Joachim, se livrant à son opinion et à ses souvenirs, avait dit: «Quant à celui-là, il ne pouvait y avoir rien d'humain sous une si abominable écorce.»
Qu'on me pardonne cette expression, Murat avait fort bien pris à Naples. Bien plus propre au commandement que Joseph, auquel il avait succédé, il eut à peine mis le pied sur les marches d'un trône qu'il en comprit les devoirs: Il n'eut pas besoin des lieutenans de Napoléon pour réduire ses sujets et assurer la tranquillité publique. Quoique malade à son arrivée, il avait fait son entrée à cheval, présentant hardiment sa poitrine aux mécontentemens populaires, et ainsi appelant à lui les cœurs toujours si près d'admirer même le courage qui les écrase. On citait encore à Naples tous les jours ses premières paroles quand, arrivé à son palais, il avait aperçu d'une fenêtre l'île de Caprée, qu'occupaient les Anglais. «Il faut d'abord, s'était-il écrié, par une vigoureuse canonnade assurer son pavillon.» Étrange privilége de l'histoire, qui se plaît à mettre en face certains noms pour réveiller souvent de doubles souvenirs! L'homme qui commandait alors l'île de Caprée, qui habitait les lieux déjà célèbres par la prédilection de Tibère, était ce même sir Hudson Lowe, que le commandement d'une autre île a rendu plus fameux. Les rochers ne sont pas favorables à la réputation de ce héros britannique; carie point militaire de Caprée, qui, défendu par l'habileté réunie au courage, eût été imprenable, fut contraint par Murat à une assez humiliante capitulation, après deux jours d'attaque, telle que Murat savait les brusquer.
Je me plais à citer ces détails, je me plais à rendre hommage aux grandeurs tombées; car, après les ingratitudes que j'ai vues, je ne puis me défendre d'un profond sentiment de pitié pour les infortunes de Murat. Il me semble que l'histoire ne doit point abandonner ceux qui furent trahis par la fortune, ni les amis si rares du malheur. Voici à ce sujet un trait qui mérite d'être conservé: Un des hommes que Murat avait le plus comblés de bienfaits (et combien n'en avait-il pas répandu!), Raphaël Scolforo ne craignit pas de devenir le juge de son ancien maître, lors de la dernière et fatale expédition de celui-ci en Calabre. En apprenant la sentence, une sœur de ce Scolforo, mariée à Pistoye, se rappelant le bienfaiteur de sa famille, changea de nom, comme pour protester contre la responsabilité de l'ingratitude. Cette dame s'est établie depuis à Milan. Je crois qu'elle y existe encore: puisse mon livre arriver jusqu'à elle! puissent tous les traits de loyauté et de fidélité au malheur être connus et publiés, afin que l'estime publique récompense des vertus qui sont rares dans tous les partis!
Je continuais de mener à Naples une vie si agréable et si douce, que j'avais peine à m'éloigner de ces beaux lieux; c'était la première fois qu'une vie composée d'impressions seulement extérieures, sans aucun sentiment vif, parut me suffire. Le dirai-je? Mon imagination semblait attendre avec quelque complaisance le spectacle terrible et nouveau d'une éruption du Vésuve. Une circonstance bien plus effrayante pour moi vint précipiter mon départ, que chaque jour retardaient les plaisirs du repos, de l'indépendance et de la curiosité. Vers cette époque, la politique paraissait amener d'assez sérieuses mésintelligences entre Napoléon et le beau-frère, qui voulait bien avoir de la reconnaissance, mais qui voulait aussi exercer le pouvoir. Joachim se retira quelques jours à Capo-di-Monte. La reine Caroline se mêlait singulièrement des affaires; beaucoup d'intrigues se nouèrent et se croisèrent alors. Je ne pouvais, ne devais, ni ne voulais les suivre. Toutes ces tracasseries n'allaient pas à Murat, qui était loin d'être dans le cabinet ce qu'il était sur le champ de bataille; le diplomate en lui se trouvait au-dessous du guerrier. Mais ces vagues rumeurs arrivaient bien indifférentes à mon cœur, et n'eurent point de part à ma résolution de repartir enfin pour Florence. La fatalité, qui me fit rencontrer dans les derniers jours cet affreux D. L*** qui a joué un si grand rôle dans mes Mémoires, devint la raison la plus déterminante de mon départ, et presque de ma fuite. Je l'avais depuis long-temps perdu de vue, et ce n'était pas pour moi qu'il était à Naples. Marchant toujours dans les voies ténébreuses de l'intrigue, poursuivant la fortune sur toutes les routes, résolu de l'atteindre à tout prix, mon odieux ex-conseiller devait se retrouver comme un génie infernal dans toutes les situations de ma vie.
D. L*** avait eu de l'avancement dans son métier d'intrigant. Il était arrivé à Naples pour entourer le roi lui-même d'un espionnage qu'on croyait nécessaire dans les circonstances. D. L***, qui avait quelquefois la franchise de sa honte, et une espèce d'orgueil d'état, me fit grand étalage des fonctions élevées et lucratives qu'il venait remplir. Il fut mêlé depuis, en effet, à toutes les intrigués dont la mésintelligence de deux cours, faites pour être plus unies, devint la cause. Je le laissai sur le théâtre de ses nouveaux exploits, et dès la seconde entrevue je lui renouvelai toutes les expressions de dégoût et de mépris que je ne lui avais jamais dissimulées. Certes, je serais allée au bout du monde pour me soustraire à ses visites. Elles n'avaient plus alors pour but de m'exploiter; ses affaires s'étaient améliorées assez pour qu'il eût cessé d'avoir toujours les yeux dirigés sur ma bourse; mais je ne sais quelle galanterie basse, quel simulacre ou quelle réalité d'admiration l'avait saisi pour ma personne, qu'il voulait bien ne pas trouver changée; un je ne sais quoi de passionné, lu dans des yeux qui n'avaient pas encore exprimé ou feint de sentimens pareils, me fit craindre encore davantage le contact de cet être qui me semblait comme pestiféré. Sans rien lui faire dire, sans faire aucun adieu aux personnes avec lesquelles j'avais été en relation, je me jetai dans une chaise de poste, deux heures après la seconde visite de D. L***, et cette fois je fis la route, non plus en voyageuse qui désire se donner des distractions, mais en femme qui veut éviter un grand malheur.