«—Et vous avez échappé! N'est-ce pas que les Français n'ont point été vaincus?
«—Oh! non, Napoléon, Ney étaient là. Mais il y a eu quelque chose de plus puissant que le génie, de plus fort que la valeur française: les glaces, les frimas, la fatalité. Quelle armée! quelles troupes! Le feu de vingt batailles avait vieilli toutes les moustaches. Ces bataillons innombrables, rassemblés des quatre vents, où se parlaient toutes les langues de l'Europe, étaient plus nombreux que la population de quelques uns de ces royaumes. J'ai vu une division de cuirassiers qui, à elle seule, était une armée de fer et d'acier. Des batteries qui vomissaient le feu et la mort étaient chargées avec autant de sang froid que s'il se fût agi de murailles désertes. J'ai vu Murat, j'ai vu le prince Eugène, j'ai vu l'Empereur, se battre comme des soldats, s'élancer comme des géans, marcher plus tard comme des malheureux. Il a fallu la coalition de la nature entière, la révolte de tous les élémens, pour dissiper cette armée, qui, dans son abattement, était encore la France par les vertus du malheur et de l'adversité. Que faire, comment résister, quand souvent les mains de nos grenadiers se glaçaient durant le court intervalle d'une cartouche déchirée, que leur bouche seule pouvait rejeter? Tant qu'on a pu combattre, les Russes ont été battus. La Victoire nous refusait les bras, plutôt en quelque sorte que ses faveurs. Vous pouvez m'en croire, je n'ai jamais vu nos soldats en retraite; mais une retraite pareille a montré encore des courages, et prédit une vengeance digne du génie de Napoléon et de la fortune de la France.
«—Oui, oui, soyez tranquille; il suffit au grand Napoléon de frapper du pied la terre pour en faire sortir des soldats. Il va s'avancer au cœur de l'Allemagne avec des phalanges nouvelles que son regard suffit pour aguerrir. Depuis la Vistule jusqu'au Rhin, il n'est pas une place forte que nous ne possédions. Nous sommes encore en Pologne; nous sommes encore les maîtres de nos ennemis, les maîtres du monde. Dans quelques mois, l'Empereur va nous donner de ses nouvelles, et des plus grandes qu'on ait eues.
«—Ah! que Votre Altesse me fait de bien! Elle me rafraîchit le sang avec ces espérances de gloire. J'oublie mes fatigues, j'oublie Moskou: il me semble que tout mon être se ranime au soleil d'Austerlitz.
«—Napoléon saura bien en faire reluire les rayons. Il est parmi nos serviteurs et nos amis les plus dévoués des ames timides qui, voyant déjà au delà d'un revers, s'étonnent que l'Empereur ne fasse nulle attention à la perte d'une armée de huit cent mille hommes, et ne parle point de faire la paix; ils ne songent pas qu'il n'est point de moyen terme dans une position pareille à celle de mon frère. Sa politique à lui, c'est une destinée; la moitié de sa force, c'est son prestige. On lui rendrait tout ce qu'il a évacué, la diplomatie suppliante lui offrirait le monde entier par concession et la paix par prières, qu'il devrait la refuser. Il ne peut pas traiter d'égal à égal avec ses ennemis: il est leur subalterne, s'il n'est leur vainqueur. Irait-il, répudiant toute sa vie, désenchantant la magie de quarante batailles, dire au monde: Eh bien! tant de prodiges ont été arrêtés, tant de génie est venu échouer contre la lance des Tartares à demi-sauvages! Réfugié dans son Paris, obligé de regarder tranquillement le vieux ménage de l'Europe, il assisterait vivant aux funérailles de sa propre renommée! Le vainqueur de l'Égypte, réduit à donner des levers aux Tuileries et des audiences à Saint-Cloud! C'eût été bien la peine de monter si haut pour ne plus rien faire de la puissance. En supposant que par amour pour son peuple, que par considération pour quelques intérêts matériels de commerce, Napoléon se résignât à faire au bonheur de la France le sacrifice de sa gloire, le marché n'irait pas loin. L'Europe, qui aurait eu son secret, ne s'arrêterait pas dans la carrière des réparations, et l'indépendance des peuples ne dure guère au delà de l'honneur offensé des rois. Mon frère ne m'a point consultée, mais je l'ai deviné, et je suis heureuse du moins qu'il reste lui-même. S'il laissait l'Europe respirer, elle lui échapperait; suppliante d'abord, raisonneuse plus tard, enfin impérieuse et maîtresse. Il faut, d'ailleurs, que ce qui est commencé par lui, par lui s'achève; son héritier est bien jeune, il doit trouver son lit fait; car qui peut répondre de l'empire d'un enfant?
«—L'amour des peuples, l'enivrement des soldats.
«—Sans doute; mais si ces sentimens se commandent par des prodiges, ils ne s'entretiendraient que par des prodiges nouveaux. La médiocrité, je le sens bien, ne serait pas si embarrassée. Les princes ne savent pas à quoi ils s'engagent quand ils montrent aux peuples des vertus extraordinaires; s'ils cessent un moment d'agir, on appelle leur modération impuissance. Une fois qu'ils ont fait du sublime, ils sont dans l'obligation d'en faire tous les jours, sous peine de déchéance dans l'opinion. Étrange privilége du génie! on lui demande toujours parce qu'il a promis beaucoup. Plus heureux les souverains préservés de ces exigeances par leurs facultés intellectuelles plus restreintes, ils contentent l'envie à bien moins de frais. La force d'inertie leur suffit, et le monde, qu'ils laissent tranquille, à son tour les laisse reposer en paix; mais certaines ames ne s'arrangent pas de cette béatitude politique. Mon frère est de ce nombre. Il a tracé lui-même les conditions de son existence; il ne peut pas se mouvoir dans une autre sphère. Les rois géans ne peuvent plus redevenir rois lilliputiens. Napoléon ne se rapetissera pas; cela n'irait ni à lui ni à la France.»
La grande-duchesse s'était électrisée par la tendresse, par l'orgueil royal et fraternel, par l'inspiration de la grandeur et l'instinct d'une généreuse sympathie. Jamais je ne l'avais entendue parler sur de graves sujets avec cet élan et cet abandon. Je la regardais, dévorant ses paroles, partageant toute la conviction de ses pensées, embrassant surtout toute la vivacité de ses espérances. Je sortis de cette première audience, que dis-je! de cette conférence politique (chose bien nouvelle pour moi), comblée de nouvelles bontés de ma souveraine. Tout m'eût été possible pour elle, excepté de profiter de ses dons pour ma fortune.
Les illusions de l'empire duraient encore; mais elles commençaient à être moins superstitieuses. Les nécessités d'une guerre générale avaient ramené la cour de Toscane un peu à l'économie, et par conséquent à une sorte de monotonie qui n'annonçait pas encore l'ingratitude, mais qui avait diminué l'enthousiasme. La troupe de la cour avait été licenciée. Les artistes français avaient quitté Florence, et quelques autres absences avaient jeté un grand vide dans ma vie.
Les Italiens, toujours soumis et souples, ne l'étaient plus qu'avec quelque insolence; la tristesse, ainsi qu'un oiseau de mauvais augure, planait sur toutes les réunions. Plus de fêtes à Florence, partant plus de dévouement. Tout restait debout et ferme sous la main vigoureuse d'Élisa; c'était chose merveilleuse que cette souveraineté, presque sans garnison, et qui semblait se tenir d'elle-même sous le sceptre d'une femme. Quand je pénétrais jusqu'à la princesse, j'étais aussi bien accueillie, mais je l'étais moins souvent. Le travail de cabinet absorbait quelquefois tous les momens d'Élisa. Elle m'avait trop bien garni la bourse pour que je laissasse mes napoléons tranquilles; de peur d'être gagnée par l'ennui de l'inaction, je résolus d'avoir recours à mon remède ordinaire, les courses pittoresques. Les provinces illyriennes étaient le seul coin de l'Italie que je n'eusse pas exploré. Ainsi que cela m'arrive toujours, je rattachai à mon caprice quelques sérieux prétextes apparens, et je fus bientôt prête pour cette nouvelle source d'émotions.