«—Comme s'il en pleuvait, M. le maréchal.»

Ces scènes, d'une gaieté militaire qui allait souvent jusqu'à l'extravagance, commencées par le sentiment, la raison les achevait presque toujours. Ney, alors inspiré par la conscience d'un attachement vrai, m'adressait des remontrances amicales sur ma conduite, des conseils sur ma position, des offres de services positifs. À tout cela, je répondais par la protestation sincère que je n'y pouvais rien, par l'énumération des ressources pécuniaires qui permettaient tout et ne demandaient pas autre chose.

Je puis me rendre le témoignage que j'employai autant de petites adresses et d'innocens mensonges pour convaincre le maréchal de la pureté d'un attachement qui n'avait nul besoin de ses dons, que d'autres femmes en eussent employé à provoquer ses générosités. Dans une vie si pleine d'égaremens, c'est bien quelque chose, ce me semble, que ce noble sujet de paix avec ma conscience.

J'avais éprouvé tant de contrariétés et de fatigues, supporté tant de privations dans cette campagne de Russie, si follement entreprise, si lestement exécutée, qu'en franchissant les frontières de France pour y rentrer à la fin de nos traverses, il me sembla que rien au monde ne pourrait plus me décider à courir de nouveau les hasards de la guerre. Mais, hélas! ce cœur, que l'approche de tant de grandes ames avaient rendu français, devait plus tard être provoqué par de si puissans appels, que ce me deviendrait un devoir d'assister à de nouveaux combats et de m'associer à des gloires douloureuses. La raison, quelques froids retours sur le monde, sur les devoirs plus simples qu'exige mon sexe, quelques intermittences de calme dans ma tête volcanique, m'avaient, comme à l'ordinaire, inspiré mille projets de repos, mille résolutions de sagesse. Mais, comme à mon ordinaire encore, je les abandonnai à la première occasion. Je ne fis, pour ainsi dire, que toucher barre à Paris, et je ne sais pas pourquoi, en vérité. Cette ville avait-elle des illusions et des consolations à m'offrir?

Cette campagne même, que je venais d'achever si péniblement, qui m'avait si peu récompensée de mes espérances et de mes sacrifices, m'avait cependant encore laissé des impressions si puissantes, des souvenirs de Ney si irrésistibles, que mon imagination comptait toutes ces fatigues, toutes ces peines passées comme des délices; la guerre, les privations et les dangers, comme autant de rapprochemens avec Ney. J'avais encore d'incroyables saillies d'enthousiasme; la froideur de cet accueil peu galant que j'avais reçu dans la retraite de Moskou ne me glaçait qu'à de longs intervalles, et si je ne retrouvai pas dans le moment même l'exaltation nécessaire pour suivre immédiatement le héros de mon cœur, elle ne m'en faisait pas moins vouloir et chercher des distractions moins frivoles que celles de Paris, des distractions images de la guerre, des impressions fortes et des courses encore périlleuses.

En traversant ce Paris veuf de tout ce qui m'était cher, j'eus presqu'une joie d'enfant de trouver un prétexte outre toutes les raisons de devoir, de le quitter aussitôt et de me remettre en route pour l'Italie; c'était un paquet de papiers que j'avais oubliés à Naples, dont plusieurs se rattachaient à mes rapports avec Florence, et auxquels cependant la précipitation de mon départ et l'incertitude de mon domicile avaient fait faire ce circuit et de détours que le hasard s'était ainsi chargé néanmoins d'abréger. Le souvenir d'Élisa me rappelait également par la reconnaissance. Quoique cette fois mon congé fût illimité, les convenances et la délicatesse me commandaient de l'abréger. Me voilà donc ne profitant de mon séjour dans la capitale que pour y rassembler toutes mes ressources, tous mes débris d'argent, afin de m'embarquer comme ce philosophe de l'antiquité qui portait tout avec lui, et qui ne portait pas grand'chose. J'avais quelqu'un avoir à Nice, M. Tampier, directeur de la poste, homme aimable, d'un ton parfait, avec lequel j'avais quelques affaires, et dont j'aurai plus tard à citer les services obligeans.

Prendre une résolution, l'exécuter, lever les petits obstacles, me débarrasser des difficultés minutieuses, tout cela est toujours pour moi la même chose. Rien de remarquable ne m'arriva jusqu'à Nice, où je ne restai que deux jours. Je m'embarquai dans cette dernière ville sur une felouque pour Gênes. Moi qui aime tant les voyages, je n'aime pas les voyages par mer; ils ne m'incommodent ni ne m'effraient; mais l'idée de la captivité, l'aspect de cette prison mouvante et qui semble pourtant immobile, l'impossibilité des distractions en face de ces scènes monotones et effrayantes des abîmes et des cieux, ce spectacle m'attriste et me plonge dans une mélancolie maladive. Il me semble que je ne puis échapper à la délirante activité de mon imagination qu'en la fatiguant, qu'en l'épuisant par la faculté de courir et de me mouvoir. Heureusement que cette ennuyeuse corvée maritime ne fut pas de longue durée. Elle devint presque imperceptible par le bonheur que j'avais eu de m'embarquer le soir. Le trajet se fit dans la nuit; ce fut l'affaire d'un songe. On vint nous réveiller avec l'invitation de débarquer. Je ne m'arrêtai à Gênes que pour déjeuner; mais habile à profiter des heures, je sus me les rendre douces en choisissant le lieu de ce repas si court sur le port, vis-à-vis de ce spectacle merveilleux qui tant de fois m'avait retenue et captivée. Je partis immédiatement pour Lucques, et par terre; de là je me rendis immédiatement à Pise, où j'appris que se trouvait en ce moment la grande-duchesse.

Je craindrais vraiment d'être taxée de vanité, si je disais tout ce que l'accueil que me fit la princesse eut d'intime et d'aimable. Il y avait dans sa surprise de me voir plus qu'une gracieuse bienveillance; c'était quelque chose d'abondant, d'affectueux, de fraternel comme l'amitié. J'étais ravie, j'étais confuse de tant de bontés. Les affaires, tristes alors, et qui étaient de nature à charger de soucis les têtes sur lesquelles commençaient à chanceler les couronnes, ne rembrunissaient pas le noble front d'Élisa. Confiante, facile, abandonnée, il semblait qu'en ce moment ma présence fût le seul grand intérêt de sa vie. Élisa avait compté le temps de mon absence par chaque mois dont elle s'était composée.

«Eh, mon Dieu! ma pauvre lectrice, qu'avez-vous fait, qu'êtes-vous devenue pendant un si long congé?

«—J'ai été en Russie, j'ai fait la campagne de Moskou, j'ai passé la
Bérézina.