Je viens de retracer mes fatigues, mes traverses, mes périls, dans une guerre surhumaine, par les faces nouvelles qu'elle sembla donner à la destruction et à la mort. Un sentiment bien puissant m'avait fait tout entreprendre et me faisait tout supporter. Pourquoi allais-je affronter les hasards d'une campagne? pourquoi allais-je exposer la faiblesse d'une femme aux rigueurs d'un climat d'airain? pour obtenir encore un regard de celui dont un sourire m'avait toujours payée de mes courses militaires. Ce regard était toujours comme un monde offert à mes espérances; le rêve seul de cette récompense m'avait rendu possibles toutes les impossibilités de temps, de distance, de sexe, de fortune. Ma vie s'immolait ainsi à quelques heures, incertaines encore. Je donnais tout pour un moment dans l'espace. Hélas! cette fois que j'allais regretter ce moment dont la conquête m'avait tant coûté! Je venais de jouer mon existence pour un éclair de bonheur, et cet éclair, le plus rapide de ma vie, en devint le plus cruel.
Avant de quitter ma petite Lithuanienne, nous avions rejoint ensemble les derrières de la division Gudin, qui s'était réunie au troisième corps, commandé par le maréchal Ney. Il y avait encore des jours de triomphe dans cette fatale déroute, et, pour ainsi dire, quelques remords de la victoire. L'excès d'une misère commune à tous, et que les officiers généraux subissaient aussi dure que les derniers soldats de l'armée, n'avait point enlevé à l'or sa toute-puissance, et je me servis de mes dernières ressources et de son reste de prestiges pour acheter les moyens de faire connaître enfin au héros de cette guerre et de mon cœur, que moi aussi j'étais de ceux qui pourraient dire un jour: J'ai vu Moskou, j'étais au passage de la Bérézina!
Il y a des choses qui, telle abnégation de vanité qu'on ait faite, tel désintéressement d'amour-propre qu'on y ait mis, coûtent singulièrement à avouer pour l'orgueil féminin. On ne sera donc pas étonné que j'aie autant retardé la confession des dernières vicissitudes de cette campagne. J'eus à passer trois mortelles heures dans une misérable cahute aux environs de Valontina. Ma toilette était si horrible, qu'elle était un véritable déguisement. Dans une personne ainsi accoutrée, on pouvait à peine soupçonner une femme. Ney cependant n'eut qu'à jeter les yeux de mon côté pour me reconnaître. Avoir été aperçue avait suffi pour être devinée. J'allais m'élancer au-devant de ce premier bonheur; j'allais témoigner à l'ame de ma vie combien j'étais fière de cette devination de l'amitié, de cette perspicacité de souvenir, lorsque des termes d'une énergie qui était loin d'être celle du sentiment dont j'étais possédée m'intimèrent l'ordre du renvoi le plus positif: «Que faites vous ici? que voulez-vous? Éloignez-vous vite.» Avec cette apostrophe, quelques courtes et brusques réprimandes sur ma rage d'imprudence, sur ma fureur de le suivre partout, je n'eus que la force de lui répondre ces mots: «C'est une rage, en effet, mais ce n'est pas du moins celle des plaisirs ni de la vanité,» en désignant mes vêtemens grossiers, mon visage brûlé par le soleil et fané par les fatigues. Il ne tint compte ni de la harangue, ni du costume. Il était lancé. Son mécontentement de me voir là était si grand, il en laissait échapper les expressions avec tant de vivacité, que je crus qu'il allait dans sa colère me repousser au bord opposé du Dniéper. Étourdie de la réception, frappée de la foudre, je restai plus d'une heure immobile, les yeux fixés, croyant le voir; il avait disparu sans davantage s'occuper et s'inquiéter de moi.
En 1813, quand je rappelai au maréchal Ney cette scène d'une fureur si violente, suivie d'un silence et d'un abandon si cruel, il me dit qu'il avait été si mortellement effrayé de l'extravagance qui m'avait poussée au milieu de tant de périls et des licences d'une armée, qu'il avait même été tenté de me battre. La vérité exige que j'avoue que la tentation avait été si vive, qu'il y avait, je crois, cédé un peu; c'était à son insu, car les grandes passions ne savent ni tout ce qu'elles veulent, ni tout ce qu'elles font. La colère est donc encore de l'amour, puisqu'elle est aveugle comme lui.
Au passage du Dniéper à Seroknodia, j'aurais encore pu lui parler. Un nouveau laurier venait de cacher ses torts et de cicatriser ma blessure. Je pouvais, je voulais lui dire: Vous venez ici d'ajouter encore à votre gloire immortelle; vous seul venez de sauver des Français perdus dans des déserts de glace; j'aurais voulu lui exprimer ce qu'aujourd'hui tous les partis répètent, ce que la postérité proclamera sur les cendres du brave… Mais je m'en tins au bonheur d'entendre les acclamations lointaines. Il entrait alors un peu de crainte dans mon délire pour lui, et j'ai presque l'idée que je l'idolâtrais encore plus en le craignant de cette façon-là… Oui, le reproche même lui était compté par mon cœur, et me semblait encore un intérêt tendre. Je trouvais je ne sais quel plaisir à m'entendre plus tard gronder sur mon association avec Nidia, mes marches et contre-marches avec les troupes du vice-roi. J'avais beau dire au maréchal que toute la protection d'Eugène s'était exclusivement portée sur la jeune Lithuanienne, que j'avais glissé, inaperçue, dans cette bienveillance, il avait en tête de ne rien croire de ces sincères protestations. Le faire revenir d'une idée aussi fortement conçue eût été m'exposer à voir renouveler la consigne et la correction militaire du Dniéper. Je n'eus garde de tenter deux fois la chance du même plaisir. Enfin, il se rendit à l'évidence de mon attachement, et il trouva la générosité de me prouver cette tardive mais forte conviction, d'une manière que je ne peux passer sous silence.
«Pauvre Ida, me disait alors cet illustre guerrier, comme vous étiez affublée, ce vilain jour-là.
«—Laide à faire fuir un cosaque, peut-être.
«—Laide…, oui, mais d'une laideur divine, toute de passion, belle encore d'énergie, de sensibilité, de désintéressement.
«—Vous vous trompez. L'idée de faire quelque chose qui vous plaise compose pour moi une somme énorme de félicité. Ah! l'égoïsme le plus habile ne trouverait pas mieux que ce que je me donne de bonheur, lorsque je me livre à un mouvement de cœur qui peut me rapprocher de votre ame. Oh! non, l'ingénieux égoïsme avec son primo mihi n'inventerait pas une plus douce volupté personnelle.
«—Comment, du latin, mon cher frère d'armes!