Il était difficile que Nidia ne remportât point une pareille victoire; c'était bien la beauté la plus militaire qu'on pût voir. Qu'on se représente un œil doux et fier, un front ouvert, une bouche qui laissait compter des dents éblouissantes, un teint coloré par la force et le soleil, un nez un peu tartare, une cicatrice à la tempe gauche, une taille de cinq pieds deux pouces, des formes sveltes et délicates. Avec un croissant et une tunique on l'eût prise pour le modèle de la Diane chasseresse. Le plus grand des attraits de Nidia était de les ignorer, de ne compter que sur son ame brûlante, afin de mériter amour pour amour. Nous avions fait asseoir la jeune Russe, et avions réconforté sa frayeur par quelques gouttes du vin de nos gourdes. Elle parlait fort bien français; elle nous pria de la reconduire à une maison plus éloignée, où nous trouverions nous mêmes un abri. En nous acheminant, elle nous avoua qu'elle n'était tombée entre les mains des grenadiers que parce qu'elle s'était enfuie de chez ses parens pour rejoindre un aide de camp du général Nagel. Nous la quittâmes après l'avoir remise entre les mains de sa vieille et heureuse gouvernante.
Nidia fut reçue par le prince Eugène avec cette bienveillance qui sait tout promettre, et qui tient plus encore qu'elle ne promet. On nous logea presque mourant de fatigues dans un des pavillons du château. L'état-major campait autour. Je fus tentée de faire une pétition à l'Empereur pour appeler son intérêt sur notre position. Je n'en fis rien par la persuasion anticipée de la réponse, qui eût bien certainement porté en marge l'ordre d'envoyer la Renommée débiter ses tirades ailleurs qu'à la suite des ambulances. Napoléon était aussi empereur à huit cents lieues de Paris qu'au palais des Tuileries. C'était chose bizarre que ce camp qui regorgeait d'objets de luxe, et d'où le nécessaire seul était absent. On mangeait ce qu'on pouvait rencontrer, au milieu des chevaux installés dans des jardins magnifiques. Excepté Napoléon, dont le front soucieux ne se dérida qu'une fois dans cette campagne; hors le chef suprême qui veillait sur tant de misères, chacun trouvait encore l'occasion de rire avec les privations. La gaieté et la galanterie étaient en quelque sorte les dernières vertus de cette guerre. Nous fûmes traitées avec égards par tous ceux qui nous approchèrent. Le nom du prince Eugène nous couvrait, grâce à Nidia, de son égide. Cette admirable amie se serait fait tuer pour me défendre. Au milieu de nos courses périlleuses, elle me disait: «Racontez-moi votre amour pour le héros de la Moskowa; racontez-le moi encore, car vous semblez alors une fée, un génie qui prédit gloire et bonheur, même dans ces affreux climats.» Le jour que cette pauvre Nidia apprit la mort du général Montbrun, elle avait entouré son bras d'un crêpe; et quand, dans les libertés de notre vie militaire, elle entendait quelque provocation inconvenante, elle se retournait avec fierté en disant aux soldats: «Camarades, respectez le deuil du brave Montbrun!»
On a peint admirablement cette guerre fabuleuse, les épisodes de cette retraite si pleine d'émotions terribles et nouvelles pour des Français; mais le pinceau énergique et pittoresque de M. de Ségur n'a pu en épuiser l'intérêt et en reproduire toutes les couleurs. J'ai vu de malheureuses femmes payer par de tristes et humiliantes complaisances la faveur d'approcher des feux d'un bivac, ou l'avare nourriture d'un jour; je les ai vues, abandonnées, périr sur la route et sous les pas de ceux qui ne reconnaissaient plus dans les misères du lendemain les victimes qui, la veille, avaient passagèrement excité la pitié de leurs désirs. Nidia allait souvent accompagner au loin les soldats pour chercher de rares et difficiles alimens; elle servait de guide et d'appui aux blessés. Jamais nous n'avons été insultées, et nous avons souvent obtenu des secours pour lesquels il fallait, la plupart du temps, risquer sa vie. Ah! je sens le besoin de le répéter pour l'honneur du soldat français, il suffit, dans les plus rudes circonstances, de prononcer le nom du héros que je pleure, pour échapper à toute espèce d'outrage. Notre projet était de regagner la Lithuanie et d'attendre le retour de l'armée. Nidia connaissait parfaitement le pays; il ne s'agissait que d'une ferme résolution, et elle ne nous manqua point.
Nous quittâmes Pétersbrea le 19 septembre, et nous nous dirigeâmes vers Wilna. Sur la route de Borouski, nous rencontrâmes la 13e division et la cavalerie du général Ornano. Quelques officiers de notre connaissance nous montraient toutes les difficultés de notre entreprise; Nidia s'écriait alors, généreuse Cassandre de bivac: «Pressons-nous tous maintenant, dans un mois il sera trop tard; nous aurons les frimas à combattre et ils seront les plus forts.» On riait encore; mais nous nous sommes revus au fatal Boristhène, et ceux qui avaient échappé répétaient alors à Nidia: «Eh! pourquoi votre prophétie n'est-elle pas allée jusqu'au cœur de Napoléon!» Jusques-là les Cosaques n'avaient point encore inquiété nos équipages; mais ils parurent pour la première fois, avec l'insolence de leur houra, derrière les chariots sans escorte. Je n'avais pas l'énergie guerrière de Nidia, mais à l'approche du tigre je sentis le besoin de le tuer. C'est dans leurs déserts qu'il faut les avoir vus tombant sur nos soldats, non pour les combattre, mais pour les piller, et les laisser nus comme des bêtes fauves sur les neiges. Dans cette première et subite alerte, Nidia tira huit coups de pistolet, dont cinq portèrent juste. J'essayai de ne pas être au-dessous d'elle. Un soldat, qui ajustait l'ennemi par-dessus mon épaule, me dit: «Votre main tremble; auriez-vous pitié de cette canaille?» Je lâchai le coup, et tout en mâchant une autre cartouche, le soldat me fit frissonner par l'énergie de cette approbation militaire: «C'est bien cela.» Nidia, électrisée, s'était saisie d'une carabine, et allait se jeter encore plus dans la mêlée, quand le bruit de la cavalerie vint faire, ainsi qu'à l'ordinaire, lâcher prise aux cosaques. Il y eut tant d'éloges pour Nidia, que j'aurais rougi de démentir notre amitié par mon peu de courage. L'occasion se renouvela souvent d'en donner des preuves dans ces innombrables attaques de bagage, triomphe ordinaire des soldats de Platow; voir en face les sales héros du Don eût suffi pour inspirer la force de les braver.
Près de Viazma, Nidia, qui s'était un moment éloignée, nous sauva tous encore par son appel et son énergie; là elle eut à lutter corps à corps contre un cosaque qui, l'ayant reconnue pour femme, devenait presque intrépide par convoitise. La fortune nous amena heureusement le renfort de la division commandée par le général Nagel, et, toute la nuit, le nom de Nidia fut répété par les acclamations des braves, de bivacs en bivacs. Tant que nous avons eu quelques provisions, nous les avons partagées avec les plus faibles. Quel noble prix nous en reçûmes! Les plus nécessiteux et les plus souffrans nous offrirent souvent le partage de leur chétive nourriture; le cheval seul devenait le seul luxe de tant de misérables repas. Une répugnance invincible m'empêchait d'y toucher. Un peu de farine restait, et un ordre sévère fixait le nombre de cuillerées pour chaque officier. Un jeune sous-lieutenant, exténué, et qui éprouvait le même dégoût, eut cependant la générosité, immense alors, de nous forcer à prendre sa part de bouillie, et quelques autres l'imitèrent. C'est là qu'il fallait étudier le cœur humain à nu, aux prises avec toutes les plus épouvantables épreuves; les relations de cette campagne en ont négligé ce côté si tristement curieux. Que de dévouemens, que de beaux traits n'eussent pas dû rester oubliés! Il ne peut m'appartenir de m'élever jusqu'à la hauteur des considérations morales, ou à l'autorité des vues militaires; mais il est de ces choses qui m'ont trop saisi l'ame pour que je les passe sous un silence impardonnable, telle cette fière et admirable réponse du général Guyon au parlementaire de Miloradowitz, qui lui répétait: «Napoléon et la garde impériale sont en notre pouvoir; le vice-roi est cerné par vingt mille hommes: s'il veut se rendre, on lui offre des conditions honorables.—Allez dire, répliqua le noble Français, à ceux qui vous envoient, que nous en avons encore quarante mille pour les écraser.» Nous n'en avions pas le tiers; cependant la réponse était exacte, car chaque Français valait encore trois Russes. Chaque jour devenait alors un combat, chaque mouvement un obstacle.
Dans un de ces assauts, Nidia, toujours héroïque, combattant toujours, reçut à mes côtés une large blessure à la tempe. L'effroi me fit à l'instant revenir femme, et je sanglottais de douleur: «Par Dieu, calmez-vous! me disait Nidia d'une voix plus assurée que la mienne; si je reste en arrière, je suis perdue: il faut que je ne quitte pas le cheval pour être sauvée;» et elle y demeura, à peine pansée, avec une puissance étonnante de résolution. La foule grossissait, poursuivie par le feu meurtrier des batteries russes. Quel tableau que ce chaos sanglant des bords de la Bérézina! Le maréchal Ney, à force de prodiges, parvint à ranimer le combat, grand Dieu! pour que la fuite elle-même devînt possible. Trois jours n'avaient pu suffire à l'écoulement de tous ces flots d'hommes; on ne pensait plus qu'à soi dans cette fatale bagarre, que sillonnait par intervalles le canon meurtrier des Russes. Un boulet vint tomber à dix pas de nous. Je m'élançai, la tête perdue; Nidia me suivit avec un calme sublime. Je repris un peu de force, appuyée sur une telle amie. Nous nous retranchâmes alors sous deux voitures, avec une vivandière et ses deux enfans, attendant l'heure favorable. Elle vint plus tôt que ne l'attendait même notre impatience: la division du général Gérard venait de frayer et d'assurer un passage. «Le moment est venu, s'écrie Nidia; il faut suivre.» Mais la pauvre mère, qui avait affronté tant de dangers, n'ose affronter celui-là: «Donnez-nous un de vos enfans, nous le passerons.—Impossible; ils me sont tous deux également chers;» et nous fûmes forcées de nous éloigner pour nous élancer sur les pas de ceux qui traversaient le pont au milieu de tous les périls. Nous étions à peine sur l'autre bord que le pont fut brûlé…; nous en aperçûmes les flammes: les Russes venaient d'arriver… Une fois sur l'autre bord, nous étions presque sauvées; et le danger, toujours réel, avait du moins une face moins menaçante et moins effroyable.
CHAPITRE CXIV.
Suite de la campagne de Russie après le passage de la
Bérézina.—Rencontre du maréchal Ney.
Grâce à l'intrépidité de Nidia et à ma résignation, l'horizon de cette campagne s'éclaircissait un peu: on est si près dans la vie de se trouver heureux quand l'extrême malheur est du moins conjuré! Après bien des peines et avec bien de l'or, nous pûmes enfin nous procurer des guides et une assez passable calèche, et nous arrivâmes ainsi sur les terres de la Pologne, d'où tous les parens de Nidia avaient disparu, suivant le torrent de notre retraite. Avant Marienwerder, nous rencontrâmes un soldat du troisième corps qui avait été blessé à côté du maréchal Ney, et secouru par cet ami, par ce père du soldat. On peut juger de l'accueil que je pouvais faire à un blessé qui prononçait un nom si cher. «Vous l'avez donc vu? demandai-je.—Oui, madame, et toujours en avant du feu. Je chargeais mon fusil à ses côtés; sa contenance donnerait du cœur au plus lâche: c'est lui qui nous a sauvés, en mettant la rivière entre nous et les soldats de Miloradowitz. J'ai été blessé là: eh bien! je n'y pensais pas; je ne voyais que mon brave maréchal. Quand notre colonne épuisée eut à faire le passage terrible du Dniéper, je l'ai entendu de sa voix mâle crier aux officiers: C'est aux soldats qu'il faut penser et non aux équipages. Nous nous croyions sauvés; la nue des Cosaques, inépuisable, fond de nouveau sur nous. Notre corps d'armée se trouvait presque alors réduit à trois mille hommes; alors, madame, le prince de la Moskowa, l'intrépide Ney, se jette au milieu de nous, étendant les bras comme pour nous communiquer à tous son ame: Soldats! s'écrie-t-il, la France est devant nous, derrière, l'esclavage et la mort; abandonnerez-vous un chef qui ne vous abandonna jamais? S'il le faut, seul je vais marcher au feu; du moins je mourrai Français. Enfoncer l'ennemi fut l'affaire d'un instant: aussitôt dit, aussitôt fait. Je m'étais assez bien conduit, car le maréchal, qui s'y connaît fièrement, s'en aperçut: ce qu'il y a de bon avec nos chefs, c'est qu'ils savent nous apprécier, et qu'on peut causer avec eux. J'ai dit au maréchal, en lui montrant mon visage en déroute: Voilà un vilain cadeau de noces que j'emporte là pour une fille de seize ans. Il m'a répondu: Cela ne fait pas de tort auprès des femmes; nous y joindrons une lieutenance et la croix.—Et votre parole, maréchal, d'être parrain de notre premier enfant.—Oui, camarade, je le promets. Après de ces mots-là, voyez-vous, madame, il n'y a rien d'impossible au soldat français; car ce ne sont pas les Russes qui nous ont vaincus, c'est leur climat d'ours.»
Nous pressâmes la main du brave, et nous lui prodiguâmes tous les soins de la plus tendre fraternité. Il revint avec nous jusqu'à Marienwerder, d'où le prince Eugène faisait partir les troupes des différens corps qui arrivaient de tous côtés. Nidia lui demanda de rester; je tentai vainement de tempérer son ardeur belliqueuse, car mon héroïsme était d'admiration et non d'action. Nous nous séparâmes, pour obéir chacune à notre destinée. Je quittai avec des larmes de reconnaissance cette admirable et courageuse fille, qui trouva la mort plus tard, hélas! au passage de l'Elbe, à Torgau. Nouvelle affreuse, que je n'appris que trois ans après; car, de toutes les personnes qu'on a chéries, il n'en est point peut-être qu'on voie disparaître avec plus de regrets que celles qui ont été de moitié avec nous dans quelques grandes épreuves de la vie.