À cet égard je racontai les choses à la grande-duchesse avec une grande réserve d'expression, mais sans aucune altération de la vérité. J'avais à ménager cet amour-propre de femme, que le trône rend encore plus susceptible. J'arrangeai tout cela si bien, qu'au lieu de s'offenser de certains aveux sur certaines premières résistances, elle se mit, à en rire, et elle eut raison; car, par le fait, si ces aveux indiquaient un tort, ils prouvaient une réparation qui avait mis le remède à côté du mal. Quand les passions tournent au plaisant, elles cessent d'être bien dangereuses; je crus m'apercevoir, en effet, que l'objet d'une si longue course avait beaucoup perdu de son prix depuis, ou peut-être seulement parce qu'il était retrouvé. Mes devoirs étaient remplis, et mes fonctions diplomatiques dès lors expirées, m'interdisaient à cet égard toute question. Avec les princes il faut avoir grand soin de ne pas trop désirer la confiance; on en doit faire naître le besoin sans en provoquer les épanchemens: c'est un très sûr moyen de l'obtenir que de ne pas trop la chercher.
Dans tout le cours de cette audience, je dois mieux dire, de cette causerie, Élisa me prodigua toutes les preuves d'une bonté déjà tant de fois éprouvée. La reine Caroline, avant mon départ de Naples, m'avait déjà envoyé un fort beau et fort riche cadeau. J'en parlai à la grande-duchesse, qui fut très sensible à une générosité qui lui témoignait le sincère attachement d'une sœur. Élisa ne me donna point ce jour-là la peine de passer chez M. Rielle; sa délicatesse s'était précautionnée, afin de mieux reconnaître la mienne. Le bienfait que je reçus d'elle dans cette occasion pouvait abondamment suffire aux dépenses que mon voyage m'avait coûtées, me procurer les moyens de reprendre à Florence mon genre de vie, pourtant très dispendieux, pouvait même suffire à des économies; mais des économies! voilà un talent que je n'ai jamais su me donner, et une vertu dont je ne me suis doutée que lorsqu'il a été trop tard pour l'acquérir.
Ma position devint à Florence plus intime et plus douce de jour en jour. Je puis me rendre la justice de croire que j'étais une très bonne connaissance pour Élisa. Les souverains ont rarement auprès d'eux des serviteurs qui les aiment pour eux-mêmes, qui n'abusent pas de l'intimité pour se glisser dans la politique, et qui ne profitent point des confidences pour se créer une certaine et fâcheuse influence dans les affaires. Sous se rapport, mon voyage diplomatique ne m'avait point gâtée, et j'avais rapporté, par ce désintéressement, des honneurs et des ambitions de la terre, que tant d'occasions avaient inutilement tenté. Mon cœur pourtant laissait alors toute liberté à mon esprit, et je me trouvais dans une de ces dispositions qui ne sont pas si favorables aux femmes qu'on le suppose, et qui, à défaut de ces intérêts passionnés de l'ame, les jettent d'ordinaire dans les intrigues, et une vie de mouvement qui n'a plus rien de noble ni de délicat pour excuse. Ce veuvage du cœur, si je puis ainsi parler, ne me pesait pas assez pour me corrompre; je m'y plaisais, au contraire, comme à un hommage à celui qui était loin d'y croire et de m'en tenir compte. Je mettais un secret orgueil à embellir, à ennoblir le passé par tout ces sacrifices du présent que l'âge rend quelquefois difficiles à l'amour-propre; car, à l'approche des années qui nous avertissent que la beauté s'en va, il faut être bien peu femme pour se garantir des faiblesses qui peuvent nous assurer que le fatal moment est encore loin, et qui sont en faveur de nos charmes des protestations si flatteuses.
Oui, Ney seul, Ney absent, engagé dans des liens qui m'éloignaient de lui pour toujours, occupait cependant ce coin intime de l'ame, qu'aucune distraction ne peut jamais envahir. Ce n'était plus le feu dévorant de l'impatience, mais c'était le culte du souvenir et la préoccupation des promenades, des rêves et de la solitude; les idées de gloire surtout me ramenaient délicieusement aux rêves d'un amour dont la victoire avait été la complice. Souvent, au milieu des lectures que me demandait souvent la princesse, j'interrompais les frivoles distractions de ses soirées et de ses loisirs par des questions sur le mouvement des armées françaises. Élisa, pour qui la gloire était aussi une idole, et qui assistait de cœur et de pensée à toutes les conquêtes de son noble frère, ne se fâchait point de mes interrogations, et y trouvait au contraire un extrême plaisir; de la sorte, j'étais toujours au courant de ces grandes entreprises par lesquelles Napoléon, ne laissant pas reprendre haleine à la victoire, occupait l'attention du monde courbé sous son sceptre, et par lesquelles, plus habile que ces empereurs qui amusaient la vieillesse de Rome par les jeux du Cirque, il donnait l'Europe entière pour théâtre à son peuple, pacifiant ainsi l'empire à force de guerres.
Tout, même dans notre coin de Florence, annonçait les préparatifs d'une nouvelle et gigantesque campagne de Napoléon. L'Italie était traversée dans tous les sens par des troupes qui passaient en Allemagne. Des points les plus éloignés, des munitions, des conscrits, de l'argent, étaient dirigés vers le Nord. La trop fameuse guerre de Russie allait s'ouvrir. Si tout ce qu'on a déjà lu de ma vie aventureuse n'eût préparé le lecteur à toutes les velléités d'une imagination inépuisable, j'hésiterais à avouer qu'au moment de la campagne de 1812, ma résolution d'en courir les hasards fut l'affaire de quelques heures. Riche des dons d'Élisa, j'avais dans ma bourse de quoi satisfaire toutes les fantaisies de ma tête. La grande-duchesse, qui ne me refusait plus rien, m'accorda un congé, dont cette fois ma santé fut le prétexte. Personne ne fut donc mis dans la confidence de mon cœur, pas même l'objet qui, à son insu, m'entraînait dans des climats nouveaux. Je n'écrivis point à Ney; il m'eût arrêtée par une formelle défense; et je partis, sans presque espérer que tant de périls nouveaux, bravés pour lui, méritassent même son approbation.
Mille fois en route, et avant de toucher les terres de la Pologne, j'avais failli revenir sur mes pas. L'hésitation était parfois plus forte que l'amour; mais je marchais toujours au milieu des périls du plus imprudent voyage que femme pût oser. J'avais des lettres pour plusieurs généraux. Cette précaution était même la seule que j'eusse prise. Ney avait le commandement du troisième corps. Je le savais, et ou m'en donna l'assurance, avec quelques autres précieux détails, à mon arrivée dans l'un des plus misérables villages de la Lithuanie, près de Newtroki au moment où Napoléon jetait le grand mot de liberté à la nation polonaise, opprimée par les Russes. Ces cris d'indépendance retentirent et se répétèrent avec une noble crédulité dans ces contrées auxquelles, hélas! on ne demandait que du courage. Au milieu de l'enthousiasme de la guerre, j'arrivai à Wilna, où venait d'être établi le quartier général. Là je pus contempler la réunion d'une de ces armées gigantesques, qui semblaient comme un empire armé, composé de vingt peuples qui criaient vive Napoléon! en trois langues différentes.
J'avais parmi mes lettres une puissante recommandation pour le général Montbrun, digne successeur du général Lasalle, et qui mourut, ainsi que son émule, à la tête de ses braves.
C'était un beau spectacle qu'une armée qui, des sables de l'Égypte et des feux de l'Espagne, venait refouler les enfans du Nord jusque dans leur dernière retraite. Il y avait beaucoup de femmes à la suite de l'armée. J'eus le bonheur de trouver une amie dans une jeune Lithuanienne que son enthousiasme pour les Français avait élevée jusqu'à l'héroïsme. Elle avait donné au prince Eugène un avis très important sur la marche de Platow, qui avait valu à cette Jeanne d'Arc modeste la reconnaissance du chef et l'admiration des soldats. Nidia cependant, dans ses transports guerriers, cédait à une passion plus intime et plus secrète. Hélas! elle eut la douleur de perdre dans cette terrible campagne celui qui lui inspirait tant de courage. Un jour que je lui demandais qui la poussait au milieu de tant de dangers, elle me répondit: «Les éloges du prince Eugène! En cédant à la voix de mon cœur, je croyais obéir à une inspiration religieuse. J'étouffai les remords d'avoir quitté ma famille, par l'idée que mon père aussi s'était livré à nos libérateurs et au héros qui venait de promettre une Pologne aux Polonais. À ces pensées de gloire et de liberté venait se joindre un sentiment plus puissant, le cri d'un premier amour; mon imagination s'était à ce point exaltée, que j'aurais été heureuse de saisir l'aigle et de la porter comme une bannière de victoire au milieu de la mitraille.»
J'eus le bonheur d'être souvent utile à la courageuse Nidia, qui me paya de mes services par la plus douce amitié. Lorsque les troupes furent dirigées sur Wadniloi, nous en suivîmes les mouvemens. Je ne raconterai point les détails de tout ce que nous eûmes à souffrir, tout ce que nous vîmes de courage et de persévérance, dans cette campagne, contre les obstacles. Nous voyagions en ce moment quatre femmes ensemble, parmi lesquelles il n'y avait qu'une Française; tour à tour en calèche, en traîneau, plus tard à pied, à cheval, et toujours avec des fatigues que l'amour et l'enthousiasme de la gloire peuvent seuls faire supporter. Nos deux pauvres compagnes succombèrent. Nidia et moi, plus aguerries, nous résistâmes. Après une lutte de trente lieues dans des marais presque impraticables, on nous fit faire halte dans un assez beau château. Nidia n'apprit pas dans le moment la mort du général Montbrun, tombé dans cette immortelle journée de la Moskowa, qui valut à Ney un nouveau titre, moins éclatant encore que la valeur qui le lui mérita. Hélas! la pauvre Nidia n'apprit la mort de celui qui était pour elle le bonheur, que lorsque déjà ses restes étaient couverts d'un peu de terre glacée. En entrant dans Moskou, occupé enfin par nos troupes, cette ville immense nous apparut comme un vaste tombeau; ses rues vides, ses édifices déserts, cette solennité de la destruction, serraient le cœur. Malgré les pompes de la victoire, je me sentais atteinte de je ne sais quelle mélancolie nouvelle à son aspect; les drapeaux me paraissaient tristes et presque entourés de crêpes funèbres et de noirs pressentimens. Nous étions logées rue Saint-Pétersbourg, près le palais Miomonoff, qui fut bientôt occupé par le prince Eugène. La vue de ce jeune héros, les acclamations des soldats, dont il était adoré, nous rendirent toutes les illusions de la victoire. Nous nous étions endormies, bercées par de doux songes: hélas! nous fûmes réveillées aux lueurs de l'incendie, aux cris du pillage et de toutes les horreurs: les portes de notre appartement sont bientôt enfoncées par une troupe de soldats du quatrième corps. À notre aspect, ils nous engagent à quitter promptement le palais, que déjà envahissait l'incendie.
Comment décrire la scène d'épouvante qui s'ouvrit devant nous? Sans guides, sans protection, nous parcourûmes cette vaste cité encombrée de ruines et de cadavres, poussées par des flots de soldats, par des troupeaux de malheureux fuyant la mort, par des hordes de scélérats portant la flamme de tous côtés, pour prix de l'infâme liberté que leur avait à dessein laissée le gouverneur Rostopchin. Nidia et moi nous étions munies de pistolets bien chargés. Naturellement fortes et courageuses, enhardies d'ailleurs par le sentiment de la nécessité, nous marchions au milieu de ces périls. Au détour d'une rue, nous aperçûmes trois misérables dépouillant un militaire blessé et sans défense; l'éclair est moins prompt, le vol de l'oiseau moins rapide que l'action de Nidia saisissant un de ses pistolets et le lâchant sur un de ces bandits, qui tombe sous le coup; lâches comme le crime et la peur, ses deux complices s'enfuirent devant deux femmes. Nous conduisîmes le blessé dans une église, où nous nous arrêtâmes mêlées à la foule des enfans et des vieillards qui, sur la foi des vieilles croyances, regardant la ville sainte comme imprenable, se laissaient emporter à un désespoir sans borne à la vue des vainqueurs, vainqueurs, bêlas! bientôt plus à plaindre que les vaincus. On n'avait mis des sentinelles qu'au grand magasin des vivres. Le nombre des soldats croissait de moment en moment; leur foule obstrua bientôt tous les passages de l'église: la plupart étaient chargés d'étoffes et de fardeaux précieux. J'en vis deux qui entraînaient une Russe jeune et belle. «Il faut la sauver, dis-je à Nidia, qui aussitôt me presse la main et arme son pistolet.—Non, non, Nidia, m'écriai-je, pas comme cela! Parlons à ces soldats, ils sont Français; nommons les braves que nous aimons, ils céderont à nos prières» Ces soldats ne maltraitaient point la jeune femme, mais ils faisaient de grotesques efforts pour lui persuader qu'elle n'était pas à plaindre, puisqu'elle avait affaire aux deux plus jolis grenadiers de l'armée. Les noms de Ney et de Montbrun furent à peine prononcés par des bouches françaises, que nous vîmes changer les libres manières de ces chevaliers un peu vains; les noms que nous avions prononcés, et que nous répétions, agissaient comme des talismans sur les cœurs des soldats. «Allons, allons, dirent nos deux braves, ramenés d'un seul mot à l'honneur, il s'agit d'accomplir une bonne œuvre, à la considération de la particulière d'un brave mort pour la France sur le champ de bataille. De jolies femmes ne doivent jamais prier en vain;» et la jeune russe, aussitôt libre, nous baisait les mains de reconnaissance.