«Avez-vous dormi? me dit-il.
«—Pourquoi pas? J'étais satisfaite, tranquille, heureuse…
«—Quoi! aucune pensée, aucun sujet de trouble, aucun bruit extérieur…
«—Aucun bruit extérieur! repris-je. Ah! vraiment, je me trompe! un réveil enchanteur, délicieux, qui m'a plongée dans les plus douces idées, le chant d'un rossignol!…
«—Le chant d'un rossignol! s'écria-t-il en se renversant sur le dos de son fauteuil. Il est donc vrai! ce rossignol me poursuivra partout! Je n'irai plus nulle part sans y être éveillé par le rossignol! Avez-vous des rossignols dans cette maison?
«—Non, monseigneur,» dis-je, interdite et effrayée; car sa dernière question avait été proférée du ton du soupçon et de la colère. «J'ai pensé que ce chant provenait des jardins de Saint-Charles.
«—Bien, bien, reprit-il en se levant avec violence. Oui, c'est chez moi, c'est sous ma fenêtre maintenant que viennent chanter les rossignols. Oh! cela ne peut pas être ainsi! je ferai connaître ici comme partout ce que peuvent la colère et la vengeance du frère d'armes de Napoléon.»
Il me serait difficile de donner une idée de la surprise, ou pour mieux dire de la consternation où m'avait plongée ce langage. Heureusement, le gouverneur était sorti sans attendre ma réponse, et m'avait laissé le temps de réfléchir sur une incartade aussi extraordinaire. Je ne tardai pas à en apprécier le motif, et rien ne manqua bientôt à ma conviction. Le tocsin sonna, la générale battit dans toutes les rues, deux bataillons de Croates furent mis sur pied pour traquer dans le jardin de Saint-Charles le rossignol qui avait interrompu mon sommeil: le duc d'Abrantès était fou; et cette infirmité s'expliquait également par les blessures nombreuses qui avaient altéré en lui le principal organe de la raison, et par les incroyables excès auxquels il se livrait depuis quelque temps. Mille nouvelles extravagances confirmèrent d'heure en heure cette triste certitude, et chaque instant nous en rapportait un nouvel exemple. Tantôt c'était une grande conspiration organisée par tous les moutons de l'Illyrie, et contre laquelle il fallait mettre en garde toutes les investigations de la police, toutes les ressources de l'administration, toutes les rigueurs de la loi. Tantôt c'était une passion romanesque pour une jeune et jolie fille grecque, attachée au service de sa maison, et dont les vertueuses résistances avaient achevé de bouleverser ses facultés, au point de le décider à s'ensevelir dans les flammes sous les ruines du palais. On fut par bonheur averti assez à temps de ce projet pour mettre obstacle à propos aux progrès de l'incendie. Parmi ces marques innombrables de démence, il en est une qui n'est pas à dédaigner dans l'histoire de l'esprit et du cœur humain. Le duc éprouvait le besoin de se soustraire à cette éblouissante grandeur pour laquelle il n'était pas né, et de retrouver dans l'obscurité de la vie populaire la paix que lui refusait le rang élevé auquel il était parvenu. Il ne cessait de demander la campagne et une chaumière, et peut-être que si ses vœux avaient été remplis, sa carrière, qui ne pouvait plus se prolonger beaucoup, se serait terminée du moins avec plus de douceur. Enfin il s'affranchit par sa propre volonté des contraintes que lui imposait sa dignité, et sous prétexte de visiter ses provinces, il embrassa pendant plusieurs semaines un genre de vie tout nouveau qui parut un moment rendre le calme à ses esprits troublés. Il arriva presque incognito dans la jolie ville de Goritzia, et s'y informa de la maison la plus modeste, entre toutes celles qui étaient consacrées aux plaisirs honnêtes du bas peuple. Elle s'appelait la Glacière, et c'était là que de pauvres ouvriers allaient ordinairement se délasser des fatigues de la semaine, en buvant dans un verre commun à tous de la petite bière de dernière qualité. Le gouverneur y élut une espèce de domicile, qu'il ne quittait que rarement, même de nuit, et où il prenait plaisir aux entretiens insoucians de ces heureux de la misère, comme le calife Haroun al Raschid, dont il aimait beaucoup les merveilleuses histoires. Son cœur, naturellement bienveillant et affectueux, s'y était même formé tout de suite un lien, le dernier peut-être qui l'ait retenu à la vie, et auquel il attachait de jour en jour plus de prix. Par un rapprochement plus naturel qu'on ne pense mais qui laisse étrangement à réfléchir, il avait fait son Pylade d'un fou d'assez bonne maison, et de mœurs assez innocentes, pour qu'on n'opposât aucune contrariété à ses démarches, mais doué d'ailleurs d'un esprit satirique et bouffon, qui s'exerçait sans scrupule sur tous les états. Les burle, tantôt facétieuses, tantôt sanglantes, de ce Diogène d'Istrie, avaient seules le privilége d'égayer les sombres soucis du héros déchu; et celui-ci prenait un plaisir indicible à voir tourner en ridicule toutes les grandeurs de la société qu'il avait si chèrement conquises, et dont il devait jouir si peu. C'est surtout dans l'imitation burlesque de la pompe des gouverneurs et de l'élégance toute française des intendans, qu'excellait le malin fou, et c'est alors que la joie qu'il savait inspirer à son pauvre et illustre ami ne connaissait plus de bornes. C'est dans un de ces accès que le duc d'Abrantès enthousiasmé se jeta dans ses bras, et l'investit des nobles insignes de la Légion-d'Honneur, en lui passant lui-même son grand cordon. J'ai vu, à mon retour à Goritzia, le fou de monseigneur encore grotesquement revêtu de ces attributs, que la volonté seule de l'Empereur pouvait lui retirer, et dont nos autorités françaises étaient obligées, si je ne me trompe, de reconnaître la bizarre légitimité. Je ne doute pas que cet épisode d'une vie glorieuse et déplorable ne rappelle à mes lecteurs les touchantes scènes du roi Léar et de son fou; tant il est vrai que Shakespeare avait tout prévu et tout deviné dans la nature.
Ce qu'il y a de plus étrange dans ce que je viens de raconter, c'est que cela dura long-temps, parce que cela était sans remède, et que cette Illyrie, extrême confin de notre Europe, sur laquelle ne s'étendait que de loin le sceptre de l'Empereur, ne pouvait reconnaître d'autorité absolue que celle de son délégué. Aucun pouvoir, aucune institution n'avait le droit de se mettre à la place de celle-là, ou de s'en attribuer un moment les fonctions, sans violer le sceau de souveraineté que l'Empereur lui avait imprimé. Le vice-roi même, interrogé humblement à Udine où il passa deux jours, sur ce qu'il y avait à faire, répondit simplement: Envoyez des courriers à l'Empereur, et attendez sa réponse. Elle arriva trop tard. Le malheureux gouverneur avait tué un homme, et ce sentiment affreux pour sa belle ame a horriblement empoisonné ses derniers momens. Rien de tout cela n'a été écrit, et pourquoi pas? Pourquoi dérober à Junot l'honneur que font à sa sensibilité les angoisses qui précédèrent son agonie? Pourquoi taire des faits que l'histoire sera obligée d'emprunter à une tradition vague, mal instruite, et peut-être malveillante? Les infirmités de sa raison, la tragédie de sa mort, nuisent-elles à la noble réputation de sa fidélité, de son courage, de l'héroïque candeur de ses vertus militaires? En vérité, je ne le crois pas, et c'est pour cela que je n'ai pas hésité à soulever la première le voile qui couvrait ces étranges événemens perdus, au temps où ils arrivèrent, dans le grand événement de la chute du grand empire. Ils ne me donneront plus qu'une réflexion à faire: quelle gigantesque puissance que cette puissance de Napoléon, déjà éprouvée par le revers, déjà voisine de sa chute, et dont le reflet suffit pour maintenir dans toute son inviolabilité le pouvoir d'un homme privé de raison, à deux cents lieues au delà des frontières naturelles de la France, en face d'une flotte anglaise, et au milieu d'un pays conquis auquel on n'a pas daigné donner une garnison!