Voyage à Gratz.—Portrait de Louis Napoléon.—Fouché succède à
Junot.—Séjour à Leybach.

Il n'est pas nécessaire d'avoir pénétré bien avant dans les secrets de l'ame d'une femme pour deviner le sentiment qui ne cessait de me préoccuper au milieu de ces diversions inutiles. Les succès de Lutzen et de Bautzen n'avaient brillé que comme deux éclairs au commencement de l'orage qui menaçait de tout engloutir. La tempête était au nord, et je regrettais d'être partie, pour ne pas en supporter les derniers coups, s'ils devaient être funestes à ce que j'aimais plus que moi-même. Cependant mon retour vers ces contrées était si insensé, si ridicule, si dénué de prétextes, que je cherchais à m'en créer quelques uns en me forgeant d'illusoires pensées d'utilité, des occasions imaginaires de dévouement. Je pensais que, dans ces jours d'alarmes où le monde entier était en question bien mieux qu'à la bataille d'Actium, tout ce qui avait appartenu au tourbillon de Napoléon devait se précipiter vers lui, et que le concours des plus faibles volontés pouvait le servir, s'il était sincère, courageux, unanime. Louis Napoléon était à Gratz, et son influence morale, un peu altérée par une vie méticuleuse et une royauté bourgeoise, n'était cependant pas entièrement désarmée d'ascendant et de crédit. Je partis pour la Styrie.

Le duc d'Abrantès était à Goritzia, et probablement à la Glacière, quand je sortis de Trieste, une heure après le lever du soleil. Je m'étais promis de visiter les grottes d'Adelsberg et les curiosités du lac de Zirchnitz; mais un sentiment plus imposant que tous ces vains appâts de l'imagination avait absorbé mes pensées. Je parcourus l'espace sans le voir, et je traversai Leybach au milieu de la nuit, sans m'y arrêter. Le jour du lendemain était déjà assez avancé quand je m'éveillai près de la Save, dans une des campagnes les plus poétiques de la terre. Comme ce n'est pas ici un de ces romans à la mode où les descriptions romantiques usurpent plus de la moitié du récit, je me garderai bien d'esquisser les impressions que j'éprouvai à la vue de ce fleuve bleu, encaissé dans des rochers pittoresques, de ces monts neigeux, et en particulier du mont d'Eg, dont le sommet se perd dans un ciel si brillant et si pur, de ce ciel surtout qui diffère de celui des Alpes de Suisse par une transparence ardente, animée, colorée, si l'on peut s'exprimer ainsi, et qui verse sur tous les aspects je ne sais quelle lueur idéale. Je n'en parle qu'autant que cette sensation se liait à quelques événemens. J'avais laissé à ma droite la fabrique fantastique du pont du diable, sous lequel une rivière d'azur se roule et se brise entre d'énormes rochers de marbre blanc, qu'elle inonde d'une écume plus blanche que le marbre même; j'avais traversé la riche ville de Krainbourg, et je côtoyais depuis long-temps les abîmes au milieu desquels on l'a jetée, quand mon postillon s'arrêta à l'aspect d'une chaise rompue. Le voyageur, un peu froissé par cet accident, semblait attendre impatiemment un moyen de continuer sa route, et il accueillit la proposition que je lui fis de l'achever dans ma voiture avec ces manières exquises qui font reconnaître partout un Français. C'était M. le comte Édouard de Charnage, intendant de Villach, jeune homme de vingt-huit à trente ans, que la nature semblait avoir formé pour représenter ce qu'il y a de plus élégant et de plus élevé dans les manières et dans les sentimens d'une nation, et qui, sous ce rapport au moins, avait été admirablement choisi pour cette mission lointaine. M. de Charnage avait une figure charmante, mais un peu enfantine, à laquelle les grandes occasions seules pouvaient imprimer une fierté imposante. Sa haute taille avait plus d'abandon que de dignité, mais cet abandon était noble et presque royal; son rire surtout m'étonnait par un effet de modulation que je ne saurais exprimer, et qui me rappelait une idée connue. Je m'écriai tout à coup: «Avez-vous vu Oudet?…» Il était impossible de voir Charnage sans se rappeler quelque chose d'Oudet; c'était cette pierre de Bologne qui conserve pendant la nuit les rayons que le soleil lui a confiés. «Si j'ai vu Oudet! répondit-il; eh! c'était mon ami et mon frère… Mais vous…» Le lecteur en sait déjà trop sur ce genre de confidences; le souvenir d'Oudet n'est pas un de ces sentimens qui s'épuisent, et demandez à tous ceux qui l'ont approché quels traits il aimait à graver dans le cœur d'une femme, d'un enfant, du pauvre avec lequel il partageait sa bourse, du blessé dont il pansait la plaie, du malade dont il assistait le chevet mortuaire? J'écoutais son ami, et mon cœur, si long-temps épouvanté par l'ascendant impérieux d'Oudet, qui ne vivait plus!… s'associait avec un trait incroyable à ce panégyrique passionné. Heureux qui a vécu ainsi, et qui a laissé de pareils sentimens!

Je n'ai pas besoin de dire que les honneurs de Villach me furent faits de la manière la plus gracieuse par le comte Édouard. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il a épousé long-temps après madame la marquise de Montgérault, qui est justement célèbre dans les arts.

J'avais, pour compter sur l'accueil de Louis, deux titres qui en valaient mille: je pouvais m'honorer des bontés de la plus chérie de ses sœurs, et j'étais une Italienne naturalisée en Hollande. Ce pays lui avait laissé les souvenirs les plus doux de sa vie, et il n'en parlait qu'avec la tendresse qu'un époux porte à une épouse bien aimée, qu'un père a pour ses enfans. Le plaisir de causer de la Hollande me valut sans doute une partie des témoignages d'extrême bienveillance dont il ne cessa de me combler pendant mon séjour, mais je n'en dus pas moins au sentiment d'affectueuse hospitalité qu'il aimait à exercer envers tous les étrangers. Louis Napoléon, et on peut le dire aujourd'hui même sans crainte d'être démenti, était adoré à Gratz; il n'a cependant aucune de ces qualités entraînantes qui subjuguent l'ame, et qui agissent sur elle à tous les momens de la vie par une parole, par un geste, par un regard. Timidement organisé pour toutes les choses avec lesquelles on fait de la gloire, si ce n'est pour la bonté qui n'est pas le moyen le plus sûr d'y parvenir, il y avait dans toutes les habitudes de sa physionomie et de sa conversation des symptômes de faiblesse ou d'abattement. Ses traits, jeunes encore, portaient déjà l'empreinte des vieilles peines et des longs soucis, et cette empreinte d'une secrète affliction de cœur le rendait plus intéressant que ne l'aurait fait le bandeau royal. Une ride prématurée sied bien à un front qui a ceint la couronne. L'Europe lui connaissait d'ailleurs quelques touchantes douleurs, et avait admiré en lui quelques nobles résistances. On prétendait qu'il s'était démis du trône pour ne pas souscrire à des concessions contraires à l'intérêt de ses peuples, et il circulait en Illyrie des copies de l'adieu royal qu'il leur avait adressé quand il fut obligé de renoncer à les rendre heureux. J'avais lu cette espèce de proclamation avec une émotion que je ne saurais exprimer: elle était belle comme ce que les anciens ont laissé de plus beau, comme l'aurait faite un Fabricius, roi, comme l'aurait écrite un Épictète, secrétaire d'État. Les ouvrages qu'il a publiés ou laissé publier depuis, sont peu propres à confirmer cet éloge; mais est-il juste d'apprécier un homme si parfait dans ses actions par quelques imperfections auxquelles les génies les plus sublimes ont payé leur tribut, lui qui n'était que roi?

J'avais d'abord parlé français, puis hollandais; le mouvement de la conversation nous amena à l'italien, notre langue naturelle à tous deux. Cette facilité si multipliée de contacts engendre un peu de familiarité; je me trouvai plus à mon aise. Le comte de Saint-Leu (c'était le nom sous lequel on le connaissait à Gratz) ne fut peut-être jamais plus aimable, et ne jouit peut-être jamais davantage d'une conversation de faits et de souvenirs. Il y avait au fond de son cœur quelque chose de tendre et de gracieux que la nécessité de sa position ne lui avait pas permis de développer, et qu'une affection attentive et caressante aurait fait éclore. Il aimait à être écouté, et surtout à être entendu; mais c'était avec toutes les réticences modestes d'un jeune auteur qui lit son premier ouvrage. Il venait de faire imprimer à peu d'exemplaires son roman de Marie, en deux beaux grands volumes in-8°, et le succès de quelques vers qui y sont répandus l'avait encouragé. Il faisait des vers, c'était son défaut; il faisait d'excellentes actions, c'était son instinct: la postérité remarquera cette différence entre le maître d'école de Corinthe et le bourgeois de Gratz. Louis, regretté d'une nation qu'il avait quittée, chéri d'une nation qui lui donnait avec plaisir le droit de cité, appartenait à toutes les nations par son caractère; et, chose merveilleuse, si l'empire de Napoléon s'était maintenu, il y aurait un nom qui lutterait avec celui de Napoléon devant les historiens, et qui l'emporterait aux yeux des sages, et ce serait le nom de cet excellent Louis, prince inopiné, roi par force, le seul homme de tous les siècles qui ait prêté à une usurpation, imposée d'ailleurs, l'ascendant moral de la légitimité; qui a porté le sceptre comme un fardeau, et qui était digne de le porter dans une tribu peu nombreuse où l'élection du souverain ne se fonderait que sur la vertu.

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans Louis, c'est qu'il ne s'était pas identifié avec ces formes de roi, qui sont si ridicules quand on ne l'est plus; ses prétentions littéraires l'occupaient trop pour qu'il se souvînt beaucoup de sa souveraineté passagère. C'était un lauréat enté sur un bourgmestre.

Toutes ses idées se ressentaient de ce mélange de position. Les intérêts territoriaux de la Hollande se mêlaient à tout moment à des théories nouvelles de facture poétique dont il était préoccupé. Il détestait la rime et la douane, et comme si cette famille avait été destinée à innover en tout, il était presque romantique en littérature, et libéral en politique. Cependant, de tous les écrivains français, celui qu'il estimait le plus, c'était M. de Bonald, qu'il avait voulu faire le précepteur de ses enfans, et qu'il regardait comme le philosophe le plus profond qui ait existé, pour former un peuple de prélats et de gentilshommes.

Je ne sais si le roi de Hollande a eu beaucoup de succès auprès des femmes. Son habitude d'abandon et de tristesse, qui contrastait d'une manière si remarquable avec notre activité méridionale, ne manquait pas de quelque charme, et il n'y avait rien en lui de repoussant. Il était impossible cependant de méconnaître dans ses manières et dans sa physionomie la longue impression d'un amour malheureux; mais ce pouvait être l'effet seulement d'une extrême modestie de caractère, d'une religieuse réserve de mœurs, aussi bien que de quelque infirmité secrète qu'on lui a quelquefois, et sans doute injurieusement supposée. Tout-à-fait désintéressée dans cette question, j'ai eu l'occasion de le voir galant et même tendre. Mon passage à Gratz concourait, je ne dirai ni pourquoi ni comment, avec celui d'une belle personne qui se faisait nommer mademoiselle Pascal, et dont le talent sur la harpe n'est pas tout-à-fait oublié dans ces contrées, quoiqu'il y ait laissé moins de traces peut-être que sa figure et ses grâces. Aucune des héroïnes de notre roi poëte ne lui a inspiré plus de vers, et ne lui en a inspiré de plus heureux. Mais leur candeur n'a cessé de révéler un chaste amour, dont les entreprises auraient été probablement mal accueillies si elles avaient été plus téméraires. Ajouterai-je que ce n'est pas ici une histoire scandaleuse, et que j'ai cependant dit sur Louis Napoléon, tout ce que mes rapports passagers avec lui, tout ce que le bruit public, tout ce que la renommée, tout ce que l'histoire m'en ont appris, excepté le bien, car c'est un chapitre sur lequel l'on ne finirait point? Il n'y a pas en Styrie une institution pieuse, un établissement utile, une pauvre famille qui ne se souvienne de ses bienfaits, et lui-même, descendu si récemment d'un trône, n'existait, dit-on, que de faibles ressources!

Le jour où l'Autriche rompit son alliance avec l'Empereur d'une manière si inattendue, Louis sentit la nécessité de renoncer à l'asile qu'il ne pouvait plus devoir qu'aux ennemis de son frère, et il alla réclamer auprès de l'injuste grand homme qui l'avait rebuté, la seule place qui convînt à la dignité de son caractère. Que de regrets alors, que d'instances, que de prières! On lui refusait des chevaux, le peuple les dételait pour le conduire; son départ volontaire ressemblait à un triomphe, et ce roi banni qui n'avait plus de patrie, fut accompagné d'autant de démonstrations d'amour en partant de son exil qu'en arrivant à son trône.