Il n'y avait plus moyen de traverser l'Autriche, dès lors soulevée contre nos armes. Je fus obligée de reprendre la route de Leybach, à travers quelques partis qui commençaient à se jeter dans la Carinthie. J'arrivai trop tard à Villach pour y retrouver l'ami d'Oudet. L'autorité supérieure avait dû abandonner cette ville où flottaient depuis le matin les couleurs d'un autre empire. Je la parcourus de nuit aux lueurs de l'incendie qui dévorait ses faubourgs, et, à mon grand étonnement, sans apercevoir aucune troupe. L'Illyrie était déjà cédée, et toute sa défense reposait sur quelques bataillons épars, et sur quelques compagnies de douaniers. La modération bienveillante de ce peuple excluait, au reste, l'idée de tout danger pour les Français délaissés dans le pays. On avait redoublé pour eux d'égards et de sollicitude, à mesure que la mauvaise fortune de nos drapeaux s'était accrue, et les bons Esclavons étaient devenus plus affectueux en devenant plus libres. Pleins de dignité avec les vainqueurs, pleins d'affabilité avec les vaincus, ils avaient donné un double exemple qui mérite d'être recommandé à la mémoire des nations. Il est vrai que le peuple illyrien se distingue entre tous les peuples par la perfection de son caractère religieux et moral. J'ai entendu affirmer que depuis la conquête, il n'y avait pas eu lieu dans ses vastes et populeuses provinces, à une condamnation capitale. Nos Italiens peignent cette probité nationale de l'Illyrie par une expression assez heureuse. Ils l'appellent «le pays où l'on voyage avec l'argent sur la main.»
Je vis Leybach que j'avais traversée sans la voir, et où l'on s'occupait aussi peu de l'irruption allemande que si la ville avait été couverte par cent mille hommes. Il y avait tant de prestiges dans le gouvernement de Napoléon, que sa ruine est encore un problème pour moi. Le seul bruit de son nom faisait l'effet d'une armée, et les régimens autrichiens ne rentraient pas sans inquiétude dans leurs villes autrichiennes quand nous les avions occupées; ils paraissaient craindre qu'il n'y restât quelque chose de notre puissance et que ces murs abandonnés ne s'écroulassent sur eux. Cette espèce de superstition était fortifiée par l'insouciance crédule des Français, qui faisaient depuis douze ans des opinions dans les bulletins, et qui prenaient au pied de la lettre les gasconnades un peu usées des journaux. Il y avait à Leybach tel honorable fonctionnaire public, sincèrement convaincu sur la foi du Moniteur de Paris, qu'il avait vu passer quinze jours auparavant une division de trente mille hommes, et suivant niaisement sur la carte les mouvemens de cette armée imaginaire.
CHAPITRE CXVII.
Le duc d'Otrante, nouveau gouverneur d'Illyrie.—Le comte de Chabrol, intendant général.—Un bal.
Le duc d'Otrante venait de remplacer le duc d'Abrantès au gouvernement, et la confiance affectée de ce grand politique dans l'invariable durée de la circonscription de l'empire communiquait à tous les esprits une sécurité aveugle. On ne pensait pas à quitter Leybach: on y donnait des fêtes, des comédies, on y appelait des cantatrices et des bateleurs, on dansait; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'on dansait chez le duc d'Otrante, l'homme le moins dansant peut-être qui ait jamais existé, mais qui savait être aimable, comme autre chose, parce qu'il était toujours ce qu'il était nécessaire qu'il fût.
Je ne pensais pas que mes anciens rapports avec lui fussent effacés de son imperturbable mémoire, mais je pensais moins encore qu'ils pussent m'être défavorables auprès de lui dans le profond oubli où Moreau était tombé. Je lui demandai une audience, et je l'obtins minute pour minute; car l'hôtel du Sauvage où j'étais logée est presque en face de celui du gouvernement. Un suisse de six pieds de hauteur vint me prévenir que son Excellence m'attendait; et quoique ma toilette fût à peine finie, je me hâtai de le suivre pour ne pas exposer le vice-roi d'Illyrie à attendre. Je le connaissais, et je savais que je venais de quitter un roi de meilleure composition.
Le gouverneur était alors dans une salle basse, consacrée à ses travaux intimes. On me nomma; il vint, m'offrit la main, attacha sur moi ces yeux pénétrans qui fascinaient les ames les plus fortes, et me conduisit à un fauteuil avec une aménité dont on était toujours disposé à lui savoir gré, parce que la nature n'en avait imprimé le caractère ni dans sa figure de pierre, ni dans ses paroles incisives, ni dans ses manières sèches et absolues. Ensuite il me salua de la main, comme pour s'excuser de ne pas parler encore, et reprit sa promenade que j'avais interrompue, en s'arrêtant successivement à chacun de ses bureaux. Le premier était occupé par un homme d'un âge et d'une physionomie respectables, qui feuilletait des journaux étrangers et qui paraissait employé à les traduire. «Eh bien! lui dit-il, mon Babel, car vous êtes pour moi le trésor des langues, où en sont-ils avec toute leur jactance? Ces Mirmidons ont-ils un Achille?» M. Babey, c'était le nom de l'écrivain, lui répondit par un sourire équivoque. Le duc n'insista pas, imposa doucement sa main sur l'épaule du bon oratorien, et passa. C'était la simple échange d'une phrase ou d'un signe avec un ami; mais cette phrase avait son intention, et je cherchai cette intention sans m'en rendre compte au premier abord.
Le second bureau était occupé par un jeune homme de petite taille, auditeur au conseil d'état, et je crois militaire, dont les yeux animés annonçaient des résolutions décidées, promptes, impétueuses. Sa lèvre supérieure était garnie de deux moustaches épaisses, et tous ses mouvemens indiquaient une sorte de brusquerie loyale. J'ai oublié son nom. «Quelle folie, lui dit le duc d'Otrante, que de vouloir nous persuader des choses pareilles! Votre oncle Charette était un grand homme, que personne n'a mieux apprécié que moi, mais il se battait avec des Français contre des Français; il courait la noble chance des guerres civiles, et il en a subi les malheurs. Pensez-vous qu'il eût passé sous des drapeaux étrangers?» Et pendant qu'il semblait attendre une réponse, il me fixa de son œil de linx. Je compris qu'il s'agissait de Moreau, et je baissai les yeux. Il y avait dans ces phrases si subitement arrangées un commencement de révélation.
Au troisième bureau était un autre jeune homme, beaucoup plus grand (on se levait au passage de monseigneur). Il n'avait de remarquable qu'une physionomie douce, paresseuse et fatiguée. «Très bien, mon Moniteur, reprit le duc; je suis enchanté de votre dernier numéro. Il y a là de bonnes études et de la solide instruction, mais cela est peut-être trop spécial, trop scientifique, trop littéraire même pour le temps. Faites apprécier les avantages de l'influence française sur l'éducation publique; parlez de l'abolition des fiefs, parlez de la liberté: c'est un nom qui sonne très bien dans toutes les langues. Recueillez ce qui nous honore; démentez ce qui nous flétrit; justifiez Moreau d'une imputation odieuse!» Il me regarda encore, et vint à moi: «Pardon, Madame, me dit-il, tous mes services vous sont acquis. J'ai peu de momens à vous donner ce matin, mais je m'en dédommagerai. On m'a donné un gouvernement où il n'y a rien à faire.
«—Je vous en félicite, répondis-je, et d'autant plus que je m'en doutais moins. J'arrive de Villach, qu'on a brûlé cette nuit.