Je n'ai jamais revu cette femme ravissante depuis ses beaux jours de Florence; on m'a dit, en 1817, que son mari avait quitté Paris pour aller occuper la place importante de consul à Alger. Je suis bien sûre qu'il y a dans le harem du dey peu de visages et de tournures d'odalisques qui pussent rivaliser avec les grâces de madame Sourdeau, et je suis bien sûre encore qu'une si jolie femme n'aura jamais assez mauvais goût pour vouloir tourner une tête à turban. Au surplus, cela regarde son mari.

Beaucoup de jeunes et brillans militaires venaient renouveler souvent, par leurs courtes apparitions, la monotonie du salon grand-ducal, qu'Élisa savait d'ailleurs prévenir par son amabilité naturelle, et par la mobilité d'une imagination habile à chercher pour le lendemain des impressions nouvelles, quand celles de la veille l'avaient ennuyée. Alors les courses, les promenades aux diverses résidences impériales renouvelaient l'aspect de la cour et dissipaient bientôt les vapeurs inévitables de la royauté.

Je ne sais pas s'il y a un grand intérêt historique à relater minutieusement les détails de ces soirées particulières; les plaisirs de l'intimité sont ceux qui laissent le moins de traces, peut-être parce qu'ils sont les plus doux. On riait, on causait, on jouait au billard, quelquefois à cache-cache; les amusemens les plus simples devenaient, par le contraste du lieu et des personnages, les plaisirs les plus agréables et les plus piquans. C'est, en effet, quelque chose de récréatif que de graves magistrats jouant à colin-maillard et des préfets à la main-chaude. Malgré le désir de plaire à la souveraine qui n'abandonnait jamais les hommes, des a parte s'établissaient souvent, et l'émulation de tous ne semblait point nuire à la sécurité de chacun. Les glaces, les sorbets, le punch, circulaient sans cérémonie comme les bons mots. La princesse me faisait lire des vers; mais elle ne cédait à personne l'honneur de lire les bulletins de la grande armée, et le plaisir de proclamer les exploits de son chef invincible. Le nom de Napoléon une fois prononcé, Élisa redevenait souveraine, et les courtisans, quelquefois mollement étendus sur les canapés, entraînés par instinct ou par complaisance, interrompaient aussitôt le demi-sommeil qu'ils se permettaient. Qu'on ajoute à la liste que j'ai donnée quelques poëtes, quelques antiquaires, qui ne sortaient pas de cette honnête médiocrité qui ne laisse pas même son nom dans nos souvenirs, et l'on aura un almanach presque complet de la cour de Toscane.

CHAPITRE XCVI.

Le prince Félix Bacciochi.—La princesse Élisa.—Leurs enfans.

Mon Dieu! je suis écrivain aussi désordonné que femme étourdie. Mes Mémoires ressemblent involontairement à mon existence et à mon caractère. Je suis au milieu des événemens, et je les retrace bien moins suivant leur importance réelle que d'après l'impression individuelle que j'en ai ressentie. Ainsi me voilà au milieu de la cour de Toscane, ayant passé en revue toutes les grandes et petites vanités depuis la chambre jusqu'à la bouche, ayant mentionné tous les dignitaires depuis l'ordre militaire jusqu'à l'ordre financier; je n'ai oublié personne, même parmi les courtisans amateurs, personne… que le mari de la grande-duchesse, que le prince Félix Bacciochi.

La dynastie impériale était déjà si ancienne par la puissance du bras qui l'avait fondée, l'usurpateur avait si vigoureusement lancé le char de sa fortune, qu'on eût dit que cette autorité nouvelle avait déjà besoin d'être bercée, comme une vieille monarchie, par les hochets de l'étiquette; et que, dans la conquête du monde, il restait du temps à un grand homme pour la résurrection de toutes les puérilités féodales. Le sang de la maison de Napoléon paraissait déjà si légitime et si pur, que, dans les alliances qui avaient précédé son élévation, il ne devait point être confondu avec celui des étrangers, unis d'abord à elle sur le pied d'une égalité dix ans avant trop flatteuse. Ainsi les gendres de la bonne madame Lætitia n'avaient pu monter au rang d'altesses impériales avec leurs épouses. Ils n'avaient obtenu qu'une moitié de l'avancement et que la première de ces distinctions monarchiques. Jeux étranges de la destinée! Un soldat élevé d'hier sur les pavois, sorti, par la seule force du génie, des rangs secondaires de la société, ressentait déjà jusque dans ses relations domestiques un orgueil de race, une délicatesse de famille égale au moins aux répugnances de Vienne ou aux susceptibilités de Versailles. Il y avait déjà pour les siens des mésalliances, et l'on en agissait avec elles à la manière des anciennes dynasties qui pesaient, avec tant de restriction, le rang des heureux privilégiés que certaines faiblesses condamnaient de royales personnes à prendre pour époux. Les sœurs de Napoléon avaient été mariées comme des bourgeoises; et, par l'effet d'une métamorphose à peine remarquable, au milieu de tant de merveilles que l'on ne conçoit pas que le temps ait pu accumuler en un si étroit espace, ces nobles sœurs se trouvaient avoir dérogé, et leurs maris n'être plus que des inférieurs, et vis-à-vis d'elles que des parvenus.

Le prince Félix Bacciochi devait au hasard une de ces positions singulières. D'une bonne et honorable famille, d'un courage qui lui avait ouvert avec distinction la carrière des armes, d'un noble et généreux caractère, il avait compris avec sagacité et accepté avec bon sens les dons et les exigences d'une si haute fortune. Il s'était prêté de fort bonne grâce à toutes les volontés de l'empereur, et s'était fait avec une raisonnable résignation le simple sujet de sa femme. Élisa gouvernait en son propre et privé nom; elle était grande-duchesse, le prince n'était que son mari, et non point son égal. Cet échange, ce passage du pouvoir d'un sexe à l'autre, cette domination que le fait établit et justifie souvent dans l'histoire, formait là un principe, une doctrine, un droit de par la grâce de Dieu et les constitutions de l'empire.

Ainsi le vrai titre du prince, ses fonctions publiques se réduisaient au titre de grand-aigle de la Légion-d'Honneur, et de général de division commandant la 29e division militaire. Quant à l'administration et au gouvernement, tout cela rentrait légalement dans les attributions de sa souveraine. Félix n'en prenait nul souci, jouissait avec délices de toute absence de cette responsabilité qui vend si cher ce qu'on croit qu'elle donne à la grandeur, et ne retenait de sa position que le privilége plus doux de s'interposer quelquefois comme ami, comme conseil dans l'aplanissement des difficultés, dans la réconciliation des haines, dans l'adoucissement des rigueurs et la distribution des bienfaits. Aussi l'affection des Toscans allait-elle plus volontiers du côté de ce caractère modeste, et d'ailleurs national, que vers les vertus plus énergiques et plus capricieuses d'une femme et d'une étrangère. Dans Élisa on voyait un maître:

Notre ennemi c'est notre maître,
Je vous le dis en bon français;