aveu naïf et profond de celui qu'on a si bonnement appelé le bon La Fontaine. Bacciochi, au contraire, apparaissait aux préventions populaires comme un ami et un protecteur.

Du reste, doué d'une noble figure, d'un esprit suffisant à un fort bel homme, Bacciochi n'était mari que dans l'acception conjugale du mot. L'union des deux époux se bornait à un échange d'égards et d'attentions réciproques. D'un côté, quoique sa bravoure fût éclatante, quoique la gloire des armes lui fût chère, ses talens à la guerre n'étaient pas assez supérieurs pour qu'il y parût dans un haut commandement; et, d'une autre part, son rang dans la famille impériale ne lui permettant pas une place trop secondaire, il se trouvait dans une de ces positions équivoques qui condamnent un homme à l'inaction par dignité, et qui, faute d'aliment, le jettent dans les plaisirs comme dans une sphère indispensable d'activité.

On pense bien que le prince Félix n'habitait pas avec sa souveraine. Il occupait, rue de la Pergola, un hôtel délicieux qu'on appelait sa cour, laquelle se composait particulièrement de militaires. J'y ai fait de rares apparitions, mais elles m'ont suffi pour apercevoir qu'il y régnait encore plus de liberté qu'à la cour officielle de la grande-duchesse; un mélange du ton militaire de l'empire et de la galanterie facile d'une autre époque, l'humeur guerrière et joviale du camp, y faisaient excuser un peu les licences et les souvenirs du Parc aux Cerfs. Grand, généreux sous le rapport des maîtresses, Félix remplissait avec une grande élégance d'imitation son rôle de prince. Élisa savait tout cela; elle m'en parlait quelquefois ainsi que d'une chose convenue, d'un traité agréable aux deux partis, d'ailleurs pleins d'estime, d'égards et d'affection l'un pour l'autre. Élisa connaissait le monde, le respectait, et montrait beaucoup de tact et un sentiment parfait du savoir-vivre, en payant à la société et à l'opinion le tribut de ces convenances tutélaires qui ne sont encore, dans leurs apparentes concessions aux autres, qu'une utile dignité pour nous mêmes. Modèle des maris et des femmes, tels que les veulent l'usage et la morale, c'était plaisir de voir ce couple, si délicatement séparé, se rapprocher au spectacle avec une cordiale intimité; le prince plein de déférence, la princesse affectueuse et digne, tous deux sans distraction et sans contrainte, leur enfant placé entre eux comme un gage de souvenir et d'union, et en face de la morale de leurs sujets italiens, pouvant presque, pendant deux heures, passer pour des patriarches. La représentation tombait avec la toile; le prince reconduisait la princesse jusqu'à sa voiture, et chacun rentrait ensuite dans son palais… et dans sa liberté. Il en était de même dans toutes les villes du gouvernement; à Florence, à Lucques, à Livourne, à Pise, à Sienne, leur loge était commune. Les jours de réception solennelle, Félix se retrouvait encore auprès d'Élisa, l'aidait dans les soins et dans les plaisirs du rang suprême; et quand la pièce était jouée, chacun de ces acteurs rentrait encore chez soi comme après le spectacle. Sans le sacrement qui avait uni l'adjudant Bacciochi à la sœur de Napoléon Ier, on l'eût pris infailliblement pour son chevalier d'honneur.

Cet enfant dont je viens de parler était une petite fille charmante, dont la figure rappelait les beaux traits de son père et la finesse d'Élisa. Une pétulance, une vivacité inconcevable, animaient tous ses mouvemens. Un petit orgueil fort original lui faisait quelquefois crier dans l'expression de sa colère ou de sa joie: «Je suis la petite Napoléon;» mais il y avait dans son dire enfantin mieux que vanité; c'était comme un bonheur précoce de porter le nom et de rappeler les traits de celui que ses père et mère adoraient comme un dieu. Les plus heureuses qualités de l'ame semblaient devoir embellir dans ce délicieux enfant les plus heureux dons de la nature. Je me rappelle l'avoir vue un jour courir vers une petite fille qui demandait l'aumône, et que le suisse chassait assez durement de l'avenue du Poggio impérial. Elle se mit à pleurer à la vue de la misère de la jeune mendiante, la prit par dessous le bras pour forcer la consigne; exigea, avec un ton impérieux qui était charmant, qu'on lui donnât à manger, de l'argent, surtout des bas et des souliers, car sa protégée, disait-elle, devait bien souffrir des cailloux. La sous-gouvernante avait beau représenter que c'était trop que S. A. s'occupât elle-même de ces détails; qu'elle était mille fois trop excellente, la petite altesse répondait avec une mine à croquer: «Mais puisque je suis la petite Napoléon, je dois être meilleure que les autres enfans». J'étais présente à cette scène, et je puis dire qu'à cet élan du cœur, à cette saillie de sensibilité vraie et gentille, je maudis de toute mon ame l'étiquette qui défend d'embrasser les enfans des princes, car un baiser donné à cette aimable et bonne petite Napoléon m'eût fait du bien.

Élisa adorait sa fille, mais toute sa tendresse pour elle ne lui faisait pas oublier la douleur qu'elle avait éprouvée de la perte d'un autre enfant. Celui-là était un garçon, et l'idée de l'hérédité tourmentant alors toute la famille impériale, on concevra aisément toutes les douleurs réunies d'une mère et d'une souveraine. Plusieurs fois je l'ai vue, au milieu des fêtes et de toutes les distractions de la grandeur, s'échapper furtivement du palais pour aller à genoux jeter des fleurs et des larmes sur le tombeau de son enfant. Regrets cachés, hommages secrets à des mânes chéris, il a fallu vous surprendre pour vous connaître, et votre sincérité n'en est que plus pure et plus touchante, dégagée de ce faste des cours, de ce luxe des douleurs royales, dont la magnificence altère et gâte le sentiment.

La malignité n'épargnait pas Élisa. Le baron de Cerami, très bel homme, était très assidu auprès de la grande-duchesse; on les rencontrait souvent à cheval, galopant au milieu des parcs; mais comme ses fonctions l'attachaient à la cour, pourquoi voir une faiblesse dans ce qui n'était que l'obligation d'un courtisan ou d'un écuyer, de suivre et d'accompagner sa souveraine? Si les princes de la dynastie de Napoléon avaient eu à s'occuper de la succession de leurs trônes, ces bruits de la malignité contemporaine eussent pu être relevés par l'histoire; ce serait aujourd'hui une indiscrétion inutile que d'en soulever le voile. Tout ce que je sais, c'est qu'Élisa ne parlait pas de ces personnes comme on parle de ses serviteurs.

CHAPITRE XCVII.

Mort d'Oudet.—Sociétés secrètes de l'armée.—Quelques souvenirs de notre liaison.

J'ai souvent entrepris un voyage de quelques centaines de lieues sans m'inquiéter le moins du monde de mes bagages, parce que je suis pénétrée de la conviction qu'une bourse bien garnie est un bagage cosmopolite qui suffit partout pour être immédiatement pourvu de l'utile et de l'agréable. Mais ce que je surveille avec une sorte de superstition, ce que j'emporterais avant l'argent, c'est un petit nécessaire anglais consacré à mes papiers, à mes lettres, trésor de souvenirs également chers à mon cœur par leur joie et par leur amertume. Le soir, quand je suis seule, surtout quand ma journée a été terne et monotone, je prends d'abord machinalement la boîte aux émotions, et je m'occupe à relire, à regarder, à classer ces précieux gages du passé.

Retenue chez moi par une légère indisposition, après avoir fouillé mes archives sentimentales et ajouté quelques notes du moment, je tombai sur un billet signé Oudet: à la lecture de ses phrases ambiguës et en même temps brûlantes, je ressentis presque un effroi pareil à celui que ce singulier personnage m'avait inspiré dans deux ou trois occasions, effroi bizarre mêlé d'un intérêt puissant. Je n'ai point assez dit tout ce que cet être possédait de prestigieux; un premier regard de lui était ineffaçable. Quand je le connus, Oudet était colonel; souvent on le faisait changer de régiment: on le destituait, mais on le replaçait toujours. Partout il paraissait dangereux, mais il savait paraître en même temps nécessaire. Lui seul au monde pouvait entrer en liaison avec une femme comme cela lui était arrivé avec moi. Malgré toutes ses séductions il m'avait plus éblouie que charmée, et l'amour n'entrait pour rien dans l'impression profonde, dans l'inévitable préoccupation qu'il m'avait laissée. J'avais toujours présumé qu'il ne poursuivait en moi que l'influence d'une femme aimée sur un personnage puissant, et qu'il ne cherchait à agir sur mon cœur que pour arriver à l'esprit de Moreau. Les hommes simples et candides qui m'en avaient parlé, tels que M. Lecouteulx de Canteleu, l'appelaient un fou ou un intrigant, épithète inévitable pour les ames originales et fortes, qui n'ont pas encore mis leurs desseins sous la protection d'un succès. Mais cette opiniâtreté d'ambition mystérieuse, obligée de se replier incessamment par les revers, ne consentait à se rapetisser que pour grandir dans l'ombre; contrainte de marcher à un but secret et élevé sous des apparences frivoles, elle pouvait être un signe d'un caractère fatal, mais non pas d'une conduite répréhensible. Sa voix semblait vibrer comme celle de Talma, et sa parole n'était pas moins éloquente que son accent. L'amour, m'avaient dit quelques uns de ses amis, n'était chez lui qu'un essai de ses forces, qu'un apprentissage du magnétisme nécessaire pour manier les esprits. Oudet, en vous touchant, vous communiquait quelque chose de son exaltation, avec charme et inquiétude tout à la fois. On disait encore qu'il était l'ame de quelques sociétés secrètes qui enveloppaient l'armée, qu'il y exerçait une influence incroyable de principes et d'action, que l'idée des obstacles et de l'impossible même suffisait pour l'exalter, et qu'il se jetait à travers les aventures ainsi qu'à des exercices et à des défis de la fortune. Enfin je conclus encore aujourd'hui qu'il y avait du Fiesque et du lord Byron dans ce Catilina d'état-major. De la grâce, de l'imagination et de la profondeur, avec cela on monte au Capitole où l'on est précipité du haut de la roche Tarpéienne. Hélas! le génie ne serait-il qu'une fatalité?