Ney me reconnut le premier, et ce mouvement m'apprit qu'il était encore le même pour moi. Du reste, mon apparition et le rayon de joie qu'elle jeta sur sa figure ne firent que me montrer davantage les soucis qui la chargeaient. Je pris tous les tons pour l'arracher à ses sombres idées; mais son front ne se dérida un peu qu'en m'entendant parler de ses enfans, sa plus chère pensée, son seul orgueil; il insista même sur le plaisir qu'il aurait à me les faire connaître et à me les montrer, en prenant pour cela des précautions dont son intérieur eût pu s'alarmer; car il n'avait plus d'amour pour moi, et il en avait beaucoup au contraire pour sa noble épouse; mais il savait que mon attachement était au-dessus de l'amour-propre, et il ne concevait pas mon refus: mais moi, qui voulais être fidèle à ses propres devoirs, je ne voulus pas exposer mon cœur à désirer de les lui faire rompre, tant ils me paraissaient honorables et sacrés. Ney avait dans cet épanchement d'amitié, bien plus avec un vieux camarade qu'avec une femme passionnée, une éloquence de bonté et de naturel qui me pénétraient. Comme il lui allait bien de mêler le nom de son vieux père, de sa femme, de ses enfans, aux souvenirs de ses victoires! Que de simplicité dans une telle grandeur! L'admiration nouvelle de ces vertus modestes ajoutait un charme secret aux sentimens de l'enthousiasme. On s'estimait d'avoir su l'aimer.

Revenant peu à peu à sa gaieté militaire, il me dit: «Puisque vous voilà, allons déjeûner en garçons. Prenez la rue Blanche, je vous prendrai à la barrière.

«—Bien volontiers, et je vous raconterai quelque chose que vous pouvez entendre, un trait de Talma.

«—Cela me fera du bien; les beaux traits deviennent si rares en France.

«—Pas en fait de gloire, Michel.

«—Allez, allez, Sirène.» C'était son mot de guerre et de paix avec moi.

Me voilà donc griffonnant au crayon un mot pour le remettre chez Talma en passant, puis me rendant à mon poste à la barrière des Martyrs, l'œil ouvert, l'oreille dressée comme une vedette. Ney avait quitté son cabriolet au boulevart, et il ne se fit point attendre. J'avais beau regarder pendant que j'étais de planton, je ne voyais pas trop de ce côté d'endroit convenable au déjeuner d'un maréchal de l'Empire. Nous voilà enjambant les boulevarts, courant à travers champs, nous donnant de la bonne gaieté, comme dans les terres conquises de l'Autriche et du Tyrol. Il n'y manquait, hélas! que le soleil d'Austerlitz, couvert de sombres nuages. Nous étions presque arrivés aux derrières de la route du bois de Boulogne; nous entrâmes dans une de ces bicoques qui le bordent. Le déjeuner ressemblait à un véritable repas de bivac, et l'illusion n'en était que plus vive et plus agréable. Trois heures s'écoulèrent dans une conversation animée par toutes les confidences d'un entier abandon de sa part, et de la mienne par toutes les effusions d'un attachement qui se sentait plus fort que jamais. Je lui parlai de Regnault; mais de tout ce qu'il m'avait dit, je ne lui révélai que ce qui touchait les proclamations, parce que je craignais qu'il ne lui en fût tombé dans les mains, et que par distraction il n'en eût conservé.

«J'en ai là, me dit-il. On jette beaucoup de papier dans l'armée; on ferait bien mieux d'en faire des cartouches. Le colportage des opinions est sans effet sur le soldat; les officiers ne prennent même pas au sérieux toutes ces proclamations; mais l'Empereur y attache de l'importance, et le gouvernement veut bien s'en inquiéter; cela se rattache à la conspiration de Mallet. Fouché passe pour être à la tête de beaucoup de machinations qui se croisent. Si Napoléon, au lieu de l'envoyer en Illyrie, l'eût fait fusiller, il y eût eu justice, et la précaution eût été bonne. Puis les vendus dont il a cru se faire des amis! il verra! il verra! Nous ne sommes pas au bout; mais ne nous cassons pas la tête à toutes ces spéculations creuses et inutiles. Tous nos finauds seront attrapés tant que nous aurons du canon. Tant qu'il restera un soldat à l'Empereur, il peut être tranquille; il ne sera ni trahi ni perdu.» Ney me questionna ensuite sur ma liaison avec Talma dont je lui avais parlé, allant droit à une supposition tout-à-fait fausse que je réfutai, et quand je l'eus convaincu, je lui racontai l'anecdote qu'on va lire au chapitre suivant.

CHAPITRE CXXII.

Talma.