J'oubliais de dire que, dans cette dernière entrevue, le ministre d'État, si dévoué, quoique si peu militaire, m'avait encore demandé, avec cet air instruit qui déroute, pourquoi, depuis si peu de temps à Paris, j'avais déjà vu et reçu chez moi M. Lanjuinais. «Que diable! s'écriait-il, ce n'est pas la cour que vient faire ici ce comte lacédémonien.». Je lui avais encore répondu la vérité: que M. Lanjuinais ne m'avait parlé que de mes relations passées avec Moreau; qu'il m'avait fait un crime d'avoir pu oublier ce grand homme pour son ennemi; que le vénérable sénateur avait presque été galant pour me faire parler de son noble compatriote; que, dans ma tête fort peu apte d'ailleurs à saisir le côté politique des hommes et des choses, M. de Lanjuinais se classait cependant comme un républicain à qui l'empire et les dotations pourraient bien n'avoir pas fait oublier sa dulcinée une et indivisible.

«C'est bien cela, et, par une singulière alliance, républicains et royalistes s'entendent pour exploiter le mécontentement. Ils conspirent de compte à demi, sauf à travailler pour eux seuls après le triomphe, après la destruction. Amis de Moreau, amis de Pichegru, amis des Bourbons, tout cela est synonyme pour le quart-d'heure: tous les partis abattus sont de la même famille; Oudet était le bouton électrique de toutes les ambitions contraires. Puis, par une soudaine inspiration: Ma bonne Saint-Elme, si vous avez conservé quelques traces de votre liaison avec ce brillant Seïde-Oudet, effacez-les, détruisez-les; car vos relations, quoique mystérieuses, sont connues, et, s'il y avait une crise, vous pourriez vous en ressentir.

«—Monsieur le comte, je n'ai pas plus de peur que de perfidie; ma politique, à moi, se compose d'affections; c'est la meilleure et la plus sûre: ainsi zèle, dévouement à la cause que j'idolâtre, parce qu'elle me semble celle de la gloire française, et surtout parce que Ney en est un des héros. Mon opinion, c'est de l'amour. Et Ney, reprit Regnault, avec un sourire?

«—Eh bien! Ney vient encore d'ajouter, dans la désastreuse campagne de
Saxe, un chevron à ses états de service et de dévouement pour la France.

«—Oui, pour la France; c'est pour la France seule qu'il se bat.

«—Voudriez-vous que ce ne fût que pour l'Empereur?

«—Mon Dieu, non, mauvaise tête; mais il ne faut jamais séparer l'État de celui qui en est le chef; ces subtiles distinctions servent de ralliement aux mécontens. Je suis bien sûr que Ney n'est pas content.

«—Il n'y a pas de quoi, entre nous; mais il se tait, mais il ne murmure pas pour se battre, et il se bat comme aux jours d'illusion. Que veut-on de plus? Ne faudrait-il pas qu'il dise à l'Empereur: vous faites bien tout ce que vous faites, et Leipsick ressemble à Austerlitz?»

Dans cette longue conversation, où Regnault épanchait tout ce que son ame renfermait de chagrins avec cette facilité de misantropie qui nous représente horribles tous ceux qui ne sont pas montés au même diapazon politique que nous-mêmes, Regnault me parut aussi en rancune contre M. de Fontanes. «En voilà encore un dont je me méfie, s'écriait-il. Avez-vous eu de ses nouvelles à la cour de Florence?—Non pas à Florence, mais avant. Il m'a toujours semblé, et cette observation ne m'appartient pas, mais à un fidèle serviteur de la grande-duchesse, que M. de Fontanes se dédommage volontiers en secret de l'admiration qu'il dépense en public pour la famille impériale. Il a été dans son intimité, il en a vu les côtés faibles, ces petits ridicules qui se mêlent souvent aux plus belles qualités. Eh bien! M. de Fontanes excelle à les saisir et à les peindre; et au lieu de les cacher avec la religion des souvenirs et de l'attachement, il se plaît au contraire à les divulguer, à les vernisser en quelque sorte pour les rendre plus saillans à ceux qu'il veut amuser.»

Je n'espérais pas encore revoir Ney, et Regnault ne m'ayant point parlé du retour du maréchal, je n'y comptais guère que vers la fin de l'année. Notre contrat de bonne amitié avait reçu un singulier article additionnel dans la campagne de Russie, et je ne savais pas comment m'y prendre pour le modifier. Le hasard vint à mon secours. Je le rencontrai le lendemain même de la double visite de Regnault, comme je sortais pour aller voir Talma, et avec l'intention de porter à ce bon et généreux ami une lettre d'une femme que j'avais rencontrée après une longue interruption de rapports, mais non d'amitié, et dont l'histoire mérite de trouver une place dans ces Mémoires, archives de la reconnaissance, où le nom de Talma doit à tant de titres être inscrit.