«—Mais cela me paraît, dis-je à mon jeune narrateur, une très bonne connaissance pour nos grenadiers. À une autre rencontre, vous obtiendrez peut-être la faveur de causer plus intimement du grand homme que vous chérissez autant qu'elle, et vous serez également aimable pour une Anglaise par amour de lui. Mais laissons pour aujourd'hui vos prétentions; suspendons un peu les souvenirs du passé pour nous occuper des intérêts du présent, car vous partez cette nuit.» J'écrivis bien à la hâte, en m'abandonnant à cette effusion du cœur qui ne sait pas être courte, et je remis au lieutenant M… une lettre qu'il se faisait fort de remettre au maréchal Ney, mais que le maréchal ne put recevoir, étant revenu à Paris quelques jours après.
Le lendemain du départ de l'officier, dont la visite m'avait fait exister dans le passé, et plongée dans cette rêverie de souvenirs qui fait tout disparaître, je songeai à me mettre en relation avec mes connaissances de Paris, pour lesquelles j'allais presque être une revenante. J'écrivis à Regnault, et, sur sa réponse promptement aimable, je me présentai chez lui; mais je le trouvai triste, abattu. Les nouvelles de l'armée venaient chaque jour ajouter au deuil de la patrie et des familles; on les attendait comme on attend la crainte et l'espérance. Tout le monde sentait alors que le trône du grand empire n'était plus que l'épée de Napoléon, et que la fortune semblait prendre plaisir à la fatiguer et à la briser. La Saxe avait vu de nouveau pâlir l'étoile, et la superstition, si nécessaire à tous les triomphes, était sinon détruite, du moins ébranlée. Napoléon seul conservait de la confiance. Ney me dit, quelque temps après: «J'ai été témoin d'un beau spectacle à Dresde; l'Empereur avait été trahi par les Saxons, eh bien! c'était lui qui consolait le bon roi de Saxe de cette trahison, qui cicatrisait la noble blessure d'un cœur royal, le seul fidèle à notre cause, quoique notre cause ne lui eût rien rapporté.»
Regnault ne me parlait que de l'armée, ne pensait qu'à l'armée. «La France est morte; le sang français semble épuisé; il n'en reste quelques gouttes que dans le cœur des soldats; mais avec Napoléon cela peut suffire.» Il me demanda si j'avais reçu des nouvelles du maréchal; il insistait pour que je les lui montrasse: ce fut presque de la colère quand je lui dis que je n'avais rien appris de Ney que verbalement par un officier, reparti déjà pour l'armée. Tout était méfiance et soupçon à cette triste époque.
«Dans toutes vos courses, reprit Regnault avec son ton interrogatif d'autrefois, vous n'avez pas entendu parler de proclamations de Monsieur de Provence? Nous sommes sûrs qu'on en répand, que les soldats les lisent et que les maréchaux les méditent.
«—Mon ami, je ne connais point la personne dont vous me parlez, et je crois qu'à l'armée toute autre proclamation que celle de l'Empereur ne serait pas bien accueillie.
«—Vous vous trompez: il vient des temps, hélas! où le dévouement se refroidit; des temps enfin où l'on pense…»
J'avais quitté Regnault de Saint-Jean-d'Angely sans beaucoup d'autres paroles que celles dont ses inquiétudes politiques m'avaient glacée. En rentrant chez moi, après quelques autres courses, je trouve un billet très pressé qui arrivait de la rue de la Victoire; il ne contenait que ces mots: «Venez à l'instant même.» Je répondis aussi laconiquement: «Impossible; j'ai un rendez-vous sacré comme l'amitié.» Une demi-heure après, M. le comte était dans ma jolie retraite de la rue Bergère. Jamais Regnault, qui n'était pas sujet à l'émotion, ne m'avait paru si agité; son accent suffit pour me faire quitter le ton d'une plaisanterie dès lors déplacée. «Je suis sérieuse, je suis triste, mon ami, lui répondis-je, puisque vous l'êtes. Aurait-on besoin de mon dévouement? Il est prêt.
«—Je crois que l'année 1813, qui va finir, finira mal pour nous, ma pauvre Saint-Elme. On ne sait plus sur qui compter. Ce b… de «Raynouard, avec son discours, prépare la défection des gens tranquilles, de ces gens qui, depuis quinze ans, avaient donné leur démission. Il est des gredins qui conspirent les bras croisés et sans qu'on les inquiète. Fouché et Talleyrand nous travaillent de main de maître, et avec toute l'ardeur qui anime l'ingratitude quand elle se met en besogne.
«—Mais ces messieurs n'ont-ils pas été prêtres?» Regnault sourit, et ma vanité, stimulée par l'accueil fait à cette observation innocente, me fit trouver l'élan nécessaire pour réveiller les espérances du fidèle serviteur de Napoléon et ranimer son courage. Nous nous quittâmes fort gaiement, et il repartit bien persuadé cette fois que je n'en savais pas plus long que je ne lui en avais avoué.
Regnault de Saint-Jean-d'Angely aimait l'Empereur avec cette abnégation de tout autre sentiment, avec cet abandon de cœur qui ennoblissaient les attachemens célèbres de Duroc et du général Bertrand. «Je suis capable de tout pour l'Empereur, disait Regnault, excepté de le suivre sur les champs de bataille.»