«—Mais, Fanny, vous êtes bien ambitieuse. Si quelqu'un de mes ennemis vous entendait, il vous appellerait un Bonaparte en jupon.
«—Croyez-vous que cela me fâcherait?
«—Non, peut-être; car, vous autres, toutes, vous avez des penchans à l'extraordinaire. On parle de l'ambition des conquérans, ce n'est rien auprès de celle des femmes, et pourtant elle va à bien peu d'hommes, et aux femmes elle porte bien plus facilement malheur.
«—N'importe, ce serait une position si haute que d'être appelée la favorite de celui qui fait et défait les rois, de celui qu'aucune femme n'enchaîne.
«—Et qu'aucune n'enchaînera jamais… Fanny, si je croyais que cette folie fût sérieuse, dans deux heures vous seriez sur la route de Londres.
«—La perspective est flatteuse. Pourtant j'ai lu quelque part, qu'un Turc, un Grec, quelqu'un comme cela idolâtre d'une de ses femmes, la poignarda en présence de son armée pour prouver aux braves qu'il les préférait à la beauté. Seriez-vous de cette force?
«—Il n'y a pas de doute que, moins cruel, je saurais être aussi sévère. Mais, je n'en viendrai jamais là, je n'aurai pas même de choix à faire entre une maîtresse et mon armée. Mes maréchaux eux-mêmes auraient comme moi autre chose à faire qu'à être trompés par une Pompadour ou une Dubarry.
«—Merci de la comparaison.
«—Orgueilleuse Anglaise, répliqua l'officier: elle était belle, elle plaisait quelquefois, n'est-ce pas tout ce qu'on peut attendre d'un souverain. Au moins voilà mon avis, et le vôtre, j'espère… Puis continuant: La main du héros essaya de soutenir son opinion en caressant les boucles flottantes des cheveux de la belle Fanny. Mille pensées tumultueuses m'agitaient; quelques paroles sans liaison et sans suite s'échappaient de mes lèvres, le nom de Duroc se mêlait au nom doucement balbutié de Napoléon. Terrible fatalité, s'écriait la belle Anglaise en nous racontant cette scène. À ce mot de Duroc, le bras qui m'avait attirée me repousse soudain; l'Empereur s'éloigne, semble me fuir comme un remords, comme un reproche, reste absorbé; puis s'éloigne davantage, se rapproche et me dit avec un incroyable accent d'émotion: allez, allez, mon amie; on vous donnera un itinéraire; nous nous retrouverons… mais ailleurs; et souriant douloureusement: à moins qu'un boulet de canon ne me vienne visiter de plus près que le jour où fut frappé à mes côtés l'ami vrai, le compagnon fidèle de ma vie… Ah! Duroc! Duroc! Ce noble soupir retentissait encore sur mon cœur, que Napoléon avait déjà disparu. Eh bien, l'Empereur s'éloignant de moi n'offensait point ma vanité; mon ame, électrisée par le mouvement de la sienne, sentait mieux que de l'amour-propre, et je lui savais gré de cette sensibilité qui se portait de préférence sur un ami. Cette pompe qui, à Dresde, l'entoure, cet éclat de la victoire qui lui va si bien, non rien ne me le rend cher comme cette larme silencieuse donnée à Duroc, en face d'une femme. Qui regrette ainsi, mérite d'être aimé. L'Empereur est donc encore bien autre qu'on ne le suppose; on admire son génie; force est bien aux incrédules eux-mêmes de s'y soumettre; mais son cœur, le connaît-on!
«Vous pensez bien, ajouta l'officier, que le récit de Fanny s'adressait à des gens faits pour le comprendre, et à un enthousiasme qu'il eût été difficile d'accroître. Fanny nous raconta encore une foule de piquans détails sur les incroyables efforts de son amour-propre pour plaire à Napoléon. Cette jolie Anglaise s'est habituée à la vie militaire; elle raffole de nos braves; on dirait qu'elle voit en eux l'image de Napoléon.