«—J'ai promis, dis-je au maréchal, de présenter cette excellente femme à Talma, mon ami depuis dix-huit ans, et quand vous m'avez rencontrée, j'y allais. On ne saurait croire tout le bien qu'il fait; c'est presqu'un souverain par l'abondance de ses libéralités. Si nul acteur ne l'égale en talent, il est moins d'hommes encore qui le surpassent en généreuse bienfaisance envers toutes les infortunes.» Ney jouissait avec la candeur d'une belle ame de ces curieux détails; il daigna s'intéresser au sort de la femme dont je venais de lui parler avec cette abondance de cœur qu'inspire la vue si rare d'un caractère reconnaissant.
«Cette dame, ajouta Ney, veut se réfugier en Italie; engagez-la à attendre quelque temps.
«—Vous croyez donc, mon ami, que les affaires vont mal, et que cela va se brouiller tout-à-fait?
«—Je le crains; l'Espagne et la Russie, ma chère Ida, ont enterré notre bonheur. L'intrigue, en outre, prépare pour nous le surcroît d'autres dangers. À peine échappés à une retraite, il va nous falloir, malgré notre désastreux épuisement, commencer une autre campagne. Heureux si, versant notre sang jusqu'à la dernière goutte, nous conservons notre France intacte et pure. Les soldats voudraient du repos, un repos si bien gagné. On se battra encore, mais en raisonnant sa fatigue. Nous autres généraux et maréchaux, nous le voulons; il nous en coûte de ne voir rien finir. Nous vieillissons.»
J'avais souvent exprimé des idées semblables à Ney, mais il m'en avait blâmée, et chose inexplicable, je ne saurais dire le cruel regret que j'éprouvais de les entendre de sa bouche. Ce n'était certes qu'une saillie de mauvaise humeur, bien naturelle; mais mon imagination souffrait de l'affaiblissement de son enthousiasme, au moment où l'étoile semblait pâlir. Nous eûmes même à cet égard une vive altercation, assez vive même pour me faire craindre une seconde rupture; mais la voix de la patrie menacée, le sentiment du devoir et l'approche des dangers le réconcilièrent bientôt avec Napoléon et avec moi.
CHAPITRE CXXIII.
Préparatifs de la campagne de France.—Émotions politiques.
Je restai quelques jours sans voir Ney, et, comme nous nous étions quittés un peu fâchés, je ne voulais provoquer ni son repentir ni sa visite. Si le sujet de la brouille eût été quelque chose d'intime et de personnel, je l'aimais trop pour rester quelques heures seulement sous le poids d'un reproche ou d'une apparence d'insensibilité; mais la rancune ne venant pas du cœur, j'étais bien sûre qu'elle ne tiendrait pas. En effet Ney vint me voir au bout de deux jours, et je bénis presque la querelle qui avait ainsi pour résultat une démarche qu'il n'eût peut-être point faite sans ce motif d'impulsion polie et repentante. Mais ce qu'il y a de curieux dans les caractères francs et impétueux, c'est qu'ils se fâchent encore même en se réconciliant; que poussés par la bonne foi de leur premier mouvement, ils y cèdent de nouveau, même dans les réparations qu'ils ont la volonté de leur donner. Ney n'avait jamais ressenti pour moi cette égalité de passion qui fait en quelque sorte disparaître l'ame pour la confondre avec une autre ame; je crois même qu'avant la grande catastrophe qui me fit entrer tout entière dans son cœur, mon empire, celui de suivante de sa gloire, avait beaucoup tenu à ce qu'il retrouvait en moi presqu'un camarade de guerre autant qu'une femme; rien d'original, sous ce rapport, comme son retour après notre débat; j'espérais de la tendresse, et j'entendis encore de la politique. Hélas! ce pauvre ami aimait tant son pays qu'il ne croyait pas être infidèle en me parlant de la France, alors menacée, envahie; voyant arriver sur ses frontières les soldats de toutes les capitales où avaient flotté nos aigles orgueilleuses; mais tout ce qu'il disait avait un charme irrésistible de chaleur et de sincérité; la France était au fond de toutes ses pensées, et cet immense intérêt, base lui-même de mon attachement pour le maréchal, me faisait écouter, avec une incroyable émotion, ce que j'appellerais volontiers son improvisation patriotique. «Vous aviez raison, mon amie, de réchauffer un peu mon ardeur pour Napoléon. Il a commis des fautes; il ne nous a guère ménagés; mais il supporte au moins dignement des revers que peut-être il eût pu ne pas appeler sur nos têtes; il fait bonne mine à la mauvaise fortune; son génie se réveille pour nous organiser une armée, pour nous fabriquer au moins des cartouches avec lesquelles nous puissions dignement mourir.» Mais, comme malgré lui, le sentiment profond des malheurs publics le ramenait à une sorte de misantropie. Les noms de la plupart des grands personnages de l'État ne sortaient de sa bouche qu'avec des bouffées de mécontentement et de blâme. Il avait avec moi toute sécurité, et ses expressions, qui n'étaient retenues ni par la politesse ni par la crainte, n'en étaient que plus vives, et n'en sont que plus curieuses comme peintures des opinions qui circulaient dans le monde chargé alors de nos destinées.
«—Et ce Murat, s'écriait-il, le concevez-vous? Il nous a quittés dans la dernière campagne; il n'a pas vu qu'en remettant son commandement il descendait du trône qu'il tient de l'Empereur. Murat est le premier soldat de la France, mais la royauté l'a gâté; elle lui tient au cœur; il en est vain comme les femmes de leurs diamans. Il croit se conserver en se tournant d'un autre côté que nous: il se trompe; et quoique cela aille mal pour Napoléon, Murat, comme tous les autres, ne peut rester roi qu'autant que Napoléon restera empereur.
«—Comment! autant que Napoléon restera empereur? Êtes-vous fou, Michel? Pourra-t-il ne plus l'être? Quoi! on l'assassinera donc?» lui disais-je avec la plus entière conviction que, malgré les désastres de la Russie et les défections de Leipsick, détrôner l'Empereur me paraissait impossible…