«Non, dit Ney brusquement, cela n'est pas impossible, et il sera lui-même pour quelque chose dans la possibilité. Tous les anciens partis vivent encore, sous terre il est vrai, mais ils en sortiront; et il y a des momens où nous sommes, nous autres, tentés de croire l'Empereur de complicité avec ses ennemis. Il sait qu'il a autour de lui, dans ses conseils même, des j… qui le travaillent d'accord avec l'Angleterre; qu'une conspiration européenne l'enveloppe; il voit l'abîme, et il semble qu'il veuille y tomber.»

Ici, se livrant à son impétueuse franchise, le maréchal Ney me traça un tableau de main de maître du 20 décembre, premier lever de Napoléon aux Tuileries après le retour de Leipsick. «Il n'avait plus d'armée, mais il en a retrouvé là une de courtisans. Belle ressource que les harangueurs du sénat, du conseil d'État, des cours judiciaires, des corps administratifs! Tous ces gens-là n'ont su que louer, suivant la formule consacrée depuis dix ans. La phrase a été son train au salon du trône, et l'Empereur a pris au mot ces courages à appointemens. Il est trop bon, trop facile, trop crédule. Pour sabrer les Prussiens, qu'a-t-il besoin de ses valets dorés? C'est au peuple, sa vraie force, aux soldats, ses vieux amis, qu'il doit uniquement s'adresser; il sait bien qu'avec nous il est en famille.

«—Ah! j'aime à vous entendre parler au jour de l'adversité et des épreuves comme aux jours de la victoire et de l'enivrement de la bonne fortune.» J'avais beau épuiser mon éloquence; je voyais bien que le maréchal avait un fond de mécontentement contre l'Empereur. Il était convaincu qu'il aurait dû faire la paix à Dresde, arranger autrement ses affaires, rester allié avec l'Autriche. «Caulaincourt avait très bien préparé les choses dans sa négociation avec Metternich. Napoléon a voulu la guerre; il pense un peu trop à son antipathie pour l'Angleterre. Lui qui n'écoute que ses propres avis, lui qui est de feu contre ses amis qui raisonnent, il est de glace contre ses amis qui le trahissent. Il en fait ou trop ou pas assez. Bernadotte, ce Gascon qui lui décoche de si jolies proclamations, il le ménage. Nous avons perdu nos meilleures troupes dans des combats souvent inutiles. Reggio, Tarente, Vandamme et moi, nous avons essuyé des échecs: cela ne devait-il pas lui prouver l'impossibilité de la lutte?

«—Mon Dieu! vous êtes bien mal disposé pour lui aujourd'hui.

«—C'est que je prévois ce qui va arriver: les ennemis sur notre territoire et une guerre d'extermination…

«—Mon ami, pourvu que dans cette fatale extrémité nous soyons les exterminateurs.

«—Ida, me dit-il en me regardant de manière à me pénétrer jusqu'au cœur, vous êtes bien dévouée à Napoléon depuis quelque temps; est-ce qu'il y aurait de la vérité dans certains bruits?

«—Quels bruits? répliquai-je avec le feu qu'on met à prévenir une explication périlleuse; mon dévouement à l'Empereur me vient de mon enthousiasme pour votre gloire. Je la vois, ainsi que celle de la France, si étroitement unie à Napoléon, que les séparer serait porter la hache dans vos lauriers. Ah! que je meure avant que cela arrive!

«—Allons, il n'y a rien à dire à un si pur amour pour la France. Ma bonne Ida, vous êtes une singulière femme, mais que j'aime bien.» La politique, qui nous avait brouillés à la première entrevue, nous rapprocha plus intimement l'un de l'autre à la seconde; ce jour-là, en nous quittant, nous étions plus amis que jamais.

Le même jour j'allai voir Talma qui était aussi profondément remué par les événemens, mais plein de confiance dans le génie de l'Empereur. «Il a contre l'adversité, disait Talma, toute la vigueur du vainqueur d'Arcole et de Marengo. Sa constance, sa volonté de fer, son ame de feu sont déjà une armée. Son regard vieillit les plus jeunes soldats, et son étoile sortira radieuse de tant de nuages qui ne sauraient la couvrir.» Je parlai à cet excellent Talma de la pauvre Gertrude: il avait oublié le bienfait, mais non pas le malheur. Mon récit renouvela sa touchante compassion; il était si naturellement généreux qu'il ne comprenait pas mes éloges, mais il comprenait mon ame, et je sentis que ma visite lui faisait un de ces plaisirs délicats qui naissent d'une vive sympathie de pensées et d'impressions. J'emportai une bonne nouvelle pour Gertrude, qui m'en remercia comme si j'eusse été de moitié dans la générosité de Talma.