Ney m'avait prévenue qu'il ne me verrait pas de quelques jours. Je fus bien agréablement surprise de trouver en rentrant, le jour même de sa visite, un billet qui m'indiquait, pour le surlendemain fort tard, un rendez-vous. Quand il s'agissait de lui, toute autre affaire était oubliée; ma vie cessait, pour ainsi dire, pour se concentrer dans la sienne; puis mon cœur, si prompt à s'attacher aux douces chimères, rêvait déjà bien au delà du bonheur d'une visite. Hélas! dès que Ney entra chez moi, et dès le premier coup d'œil, l'altération de sa physionomie me dit tout autre chose.
«—Avais-je raison, s'écria Ney, dans mes prédictions et dans ma colère; le vaisseau de l'État fait eau de toutes parts. Par la Suisse, par le Rhin, par le Nord, nos frontières sont entamées; tous les ennemis de la France se donnent la main. Les coalitions se sont formées à force de revers. Cette fois elles sont épouvantablement habiles et unies. Cette réaction de tous les orgueils blessés était inévitable. Les poltrons eux-mêmes sont leur désespoir, et les plus braves leur lassitude. Les débris de nos vieilles bandes sont prisonniers dans toutes les villes depuis la Vistule qu'elles occupent inutilement. Ida, ma pauvre Ida, ma tête se perd quand elle mesure l'abîme…»
La gloire et la grandeur de la France étaient si chères au cœur du maréchal Ney, que l'aspect des désastres publics le mettait hors de lui. «Quelle affreuse nouvelle, répétait-il;» et ce noble guerrier, provoqué, par mes questions, par la chaleur de l'amitié et du patriotisme, restait muet, après quelques exclamations plus énergiques que claires. «Enfin, s'écria-t-il, surmontant son abattement, une nouvelle campagne va s'ouvrir. Puisse-t-elle du moins nous conserver nos limites, notre belle France… Il serait par trop cruel de nous voir enlever les conquêtes de la république, de perdre sous les aigles les triomphes de Valmy et de Jemmapes.» Il était venu pour me dire beaucoup de choses, et son trouble fut tel qu'il me quitta sans entrer même dans l'objet de l'entrevue qu'il m'avait demandée.
Regnault, que je vis le lendemain, était plus agité encore. L'année 1814, qui allait s'ouvrir, se préparait sous de bien tristes pronostics. Hélas! ils ne devaient que trop tôt et trop ponctuellement se réaliser. Je connaissais trop Ney pour ne pas m'être aperçue, à travers ses agitations politiques, qu'il avait besoin de me confier autre chose; je ne m'étais pas trompée; car le soir même du lendemain je reçus une confidence qui me fut à la fois chère et pénible: elle m'apprit que le cœur de Ney me garderait toujours une place, que ni liaisons anciennes ou nouvelles, ni devoirs ni infidélités ne me raviraient jamais. Si j'éprouvai une légère blessure, un plus noble penchant étouffa bientôt mon amour-propre blessé. Donner à Ney une preuve de désintéressement et en quelque sorte d'immolation, me tint lieu du bonheur. Prévoyant une nouvelle et périlleuse campagne, pressé par une lettre qu'il venait de recevoir, Ney me fit part d'une liaison d'un moment avec une belle Polonaise qui lui en avait dérobé le précieux gage. Je me chargeai de la commission qu'il me donna, mais malgré mon zèle je ne réussis pas immédiatement à découvrir l'innocent objet de ses inquiétudes. Pour ne pas revenir sur le même sujet, je vais raconter ici l'étrange hasard qui, en 1821, me fit rencontrer cette fille de l'amour d'un héros et de la faiblesse d'une noble et belle étrangère, qui fut assez heureuse pour mourir avant le jour fatal qui enleva à sa fille bien-aimée son illustre protecteur naturel. Il faut que je ne sois pour aucune sensation organisée comme les autres personnes de mon sexe; car, passé la première irritation de l'aveu, je puis assurer que j'éprouvais, au moment de la confidence même, un désir de mère à voir cet enfant. Je me formais déjà un plan de vie; je disais: «N'est-ce pas, Ney, que vous me la confierez? J'irai vivre à la campagne, je lui apprendrai à vous connaître, à vous chérir, et elle ignorera ce que j'ai eu de torts.» Il me pressait dans ses bras, me répétant: «Ida, bonne et chère Ida;» et moi d'être fière et heureuse plus que du plus brûlant délire d'amour. Hélas! il ne devait pas jouir de la douce sécurité de me voir veiller sur l'objet de sa tendresse inquiète.
Dans les premiers jours de janvier 1821, je fis un voyage à Verdun. J'arrivai vers le soir; c'était un jour de plantation de croix. Les rues étaient encore tout encombrées des oisifs que cet événement avait attirés. On y voyait avec leurs parens les jeunes filles qui avaient formé le cortége, ornées de guirlandes et de voiles blancs. À Verdun, un cortége de jeunes filles, vêtues de blanc, rappelait un trop cruel souvenir pour n'être pas un pénible spectacle. Je m'éloignai avec précipitation, et remettant mes visites au lendemain, je sortis de la ville vers le lieu, déjà désert, où la sainte cérémonie venait de rassembler toutes les ames religieuses ou avides des pompes extérieures du culte. Non loin de la croix qu'on venait d'élever était assise sur le gazon une jeune fille dont l'aspect enchanteur me fit sentir une surprise toute prête à devenir de l'admiration; son léger vêtement était fermé par une ceinture noire qui dessinait Aine taille souple et élégante; un grand chapeau de paille était à ses côtés, et la légère bise du soir faisait voltiger des tresses dorées dont la mode n'avait pas encore dénaturé les gracieuses ondulations, ni torturé les boucles naturelles; un grand portefeuille de dessins était placé près du chapeau. Je fis à mon domestique signe de s'éloigner; je m'approchai doucement de la jeune personne, de façon à la très bien examiner avant d'en être remarquée. À peine les roses de la première jeunesse commençaient à remplacer sur ses joues les couleurs plus prononcées de l'enfance, et déjà se lisait sur son front virginal l'empreinte des soucis; les pénibles soupirs d'une profonde méditation soulevaient un sein naissant à peine. Elle prononça à mi-voix quelques mots sans suite, mais dont le son fit aussitôt vibrer toutes les cordes de mon cœur: en me rappelant cette douceur d'accent d'une jeune fille, il me semble reconnaître quelque chose d'une voix chérie. Éveillée par cette divination mélancolique, il me semblait lire sur le front virginal de l'inconnue une expression de physionomie qui me rendait comme présente l'image douloureuse de l'infortuné maréchal. Je fis un mouvement pour être aperçue: à l'instant la jeune fille fut debout et prête à s'éloigner. Mon cœur battait avec violence; «De grâce, Mademoiselle, restez; mon sexe, mon âge, doivent ne vous causer aucune crainte. Vous êtes seule; mon domestique nous suivra de loin; accordez-moi quelques instans, dites-moi quels heureux parens ont le bonheur de vous avoir donné la vie.»
«—Hélas! Madame, dit-elle avec un maintien parfait, depuis bien long-temps les paroles bienveillantes sont étrangères à mon oreille; excusez le trouble qu'elles causent à la pauvre Féodora.
«—Ce nom annonce que vous n'êtes pas née en ces climats; cependant votre accent est si pur…
«—Je suis fille d'un Français et d'une Polonaise, continua-t-elle précipitamment, orpheline de tous deux; depuis trois mois seulement je sais que je n'ai rien à demander à la société qui me dédaigne, rien à espérer de ce monde où ma naissance devient un titre d'exclusion ou d'une insultante pitié.» En s'exprimant ainsi, sa belle physionomie s'était animée d'une fierté douloureuse; d'abondantes larmes coulaient sur ses joues. Je pressai sa main que j'avais saisie avec une religieuse tendresse: c'était la fille du héros, de l'homme que j'avais idolâtré, que je pleurais avec désespoir: oh! que cet être me parut cher. Je n'ai jamais conçu l'orgueilleux amour-propre qui fait repousser ou haïr l'enfant de l'homme qu'on aime, lors même que ces enfans sont une irrécusable preuve d'inconstance. Quand la passion a été sincère, elle étouffe tous les murmures de la vanité. Je rassurai Féodora, m'informant avec intérêt des amis, des soutiens qui restaient encore à sa jeunesse. «Je suis un enfant illégitime, voilà tout ce que je puis dire. Je n'accuse point mon père; ses mânes m'entendent; ma mère n'a pu supporter sa mort funeste. Je suis seule, oh! bien seule au monde.» L'air, le ton, le regard de Féodora étaient pénétrans. Il faut en avoir éprouvé la puissance pour comprendre tout ce qu'une ame noble et fière ajoute à la beauté d'une femme.
Je tenais la main de Féodora; je lui prodiguais tous les noms qu'une mère tendre donne à une fille bien-aimée. J'ouvrais ainsi son jeune cœur à la confiance, qui n'eut plus de secrets pour moi. Féodora avait sept ans lorsqu'elle perdit sa mère. À l'instant tout changea autour d'elle, les soins, la vie, jusqu'aux robes qui naguère la paraient. Une vieille Polonaise, Élisabeth Dobninski, accompagnée d'un valet de chambre, lui firent passer bien des jours en voiture, et un matin Féodora se vit en s'éveillant dans une petite chambre avec des personnes inconnues, mais dont les manières douces et caressantes gagnèrent le cœur de la pauvre orpheline. Cependant Féodora ne put sans un cruel chagrin se plier au changement de sa fortune; elle n'avait jamais parlé que français avec sa mère, et sous ce rapport du moins elle se trouva moins étrangère au milieu de ces êtres inconnus; mais sous tant d'autres, qu'elle était à plaindre! Au lieu de ces arts charmans dont sa mère l'avait entourée, ce n'étaient plus que les grossiers ennuis d'un travail mécanique. Féodora n'avait aucune aptitude à ses nouveaux devoirs; son caractère était doux, mais fier. La contrainte la révoltait; elle continuait en secret à s'occuper des leçons de sa mère; un crayon était un trésor, et un bouquet de fleurs fut souvent acheté par l'orpheline au prix de l'abandon de quelque pièce de sa modeste garde-robe. Elle sacrifiait souvent les heures destinées à une pénible tâche de ménage au plaisir de courir au loin la campagne pour former son herbier, et de composer des dessins imparfaits, mais précieux par les mots touchans qu'elle plaçait sous chaque fleur en souvenir de sa mère. Féodora vivait depuis deux années à Verdun dans cette monotone médiocrité, sans plaisir, sans espérance, mais du moins sans privations du nécessaire. Peu à peu la main invisible qui la soutenait s'est montrée moins exacte dans ses dons. Attachée peu à peu par l'habitude, comme tous les bons cœurs, à ceux qu'elle voyait tous les jours, Féodora, accablée du changement de leurs manières, leur demanda en larmes ce qu'elle leur avait fait. «Que voulez-vous, Féodora, lui dit la femme, nous gagnons notre vie par notre travail. On nous écrit que votre pension ne sera plus payée, et nous ne pouvons vous nourrir pour rien.» Ces mots avaient enlevé à la malheureuse orpheline ses dernières illusions; il lui fallait même renoncer aux travaux de l'aiguille pour descendre aux pénibles soins d'un ménage d'artisan. Il fut impossible d'y plier sa fierté, et surtout du moment où la découverte d'un papier mêlé aux lettres de sa mère lui eut appris le nom et la haute illustration de celui à qui elle devait le jour et le rang de sa mère. De ce jour, Féodora, perdue dans le vague d'une affreuse mélancolie, faisait et défaisait mille projets; ses nuits se consumaient dans les larmes; le jour, elle courait respirer l'air libre de la campagne. Mais peu à peu la cruelle nécessité exerça sur elle sa fatale puissance; on força ses habitudes sans vaincre ses dégoûts. «Je fus pendant deux ans si malheureuse, me disait-elle, que souvent j'invoquai les mânes de ma mère, pour lui demander si c'était un crime de s'ôter la vie.» Ces paroles me firent frissonner: un pareil aveu dans une bouche de quinze ans renferme tant de douleur!
Insensiblement on reprit, plus tard, avec Féodora des manières moins sèches. Un jour on lui dit d'être tranquille, qu'une grande dame aurait soin d'elle et la protégerait. «Je ne veux pas être protégée, mais aimée, répondit la fière Polonaise.» En effet, sa pension fut payée, et l'on s'occupa de son instruction religieuse.