Je témoignai à Féodora le désir de l'accompagner, de connaître les personnes auxquelles on l'avait absolument confiée. «Non, me dit-elle, car cela restreindrait ma liberté. Ce qu'on me recommande surtout, c'est de ne faire connaissance avec personne. J'ai tant besoin de penser que je vous verrai encore, et que même, loin de Féodora, vous n'oublierez pas les confidences de la pauvre fille illégitime!» Je pressai l'aimable infortunée sur mon cœur avec une tendresse de mère. Hélas! j'étais déjà pauvre alors, et ce fut un des momens de ma vie où j'ai senti que l'argent peut être quelque chose pour le bonheur. Si j'en eusse été pourvue, comme dans mes beaux jours, j'eusse dit à Féodora; «J'ai adoré, je pleure avec désespoir le héros qui te donna la vie; le nom de ta mère est une amertume pour mon cœur, mais n'est-tu pas aussi la fille de celui que j'ai tant aimé? Viens, retrouve en moi l'appui et les entrailles, de la bonté paternelle.» Après nous être donné rendez-vous pour le lendemain, nous nous séparâmes.

Mais je l'attendis vainement au rendez-vous. Qu'on juge de mon chagrin! J'étais forcée de repartir le lendemain même. Je résolus d'aller parler aux gens qui avaient accueilli Féodora. Un billet qu'on me remit d'elle en rentrant à l'auberge, me fit changer d'avis; Je transcris littéralement les lignes de cette aimable et malheureuse enfant:

«Je suis restée trop tard dehors hier; on nous a vues ensemble, on m'a questionnée, et je hais les questions. J'ai vivement répondu que, n'ayant point le bonheur d'avoir mes parens pour guides et pour maîtres, je ne voulais pas me soumettre à un joug étranger. On ne me permet pas de sortir aujourd'hui et de vous parler ce soir; ne m'oubliez pas en passant devant le lieu où vous m'avez trouvée hier, et d'où je revins avec un trésor, car je vous crois mon amie. Il y a tant de bonté dans vos regards! J'ai des frères, m'avez-vous dit; vous leur parlerez pour la fille de leur père, une fille qui ne demande qu'un peu d'affection fraternelle. Madame, chère Madame, ne m'oubliez pas, car vous êtes la seule espérance de la pauvre orpheline Féodora.»

Je plaçai ce billet sur mon cœur. Lorsque la voiture qui m'amenait à Paris passa devant la croisée où j'avais trouvé Féodora, mon ame renouvela le serment de revoir la pauvre fille autant qu'il serait en mon pouvoir. Dans la ferveur de ce double serment, je crus voir une ombre légère s'approcher de moi, suivre comme un nuage lumineux la course rapide qui m'entraînait… Le bruissement des arbres, le faible frémissement des insectes, le cri des oiseaux, formaient comme un concert de voix aériennes qui répétaient ma promesse de ne pas oublier la fille du héros, et de faire dire à ses fils: «C'est vous seuls qui devez être les protecteurs de Féodora!» Les peines et les malheurs qui m'accablèrent ne me firent point oublier ni négliger mon serment; mais ils furent tels, que souvent cette impuissance m'arracha des larmes. Le sort de Féodora était heureusement trop intéressant pour n'être pas soulagé: il le fut et d'une manière qui défend, par le respect dû au nom de la protectrice, de s'inquiéter du bonheur de la protégée.

CHAPITRE CXXIV.

Visite à Madame, mère de l'Empereur.—La belle Allemande chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois.

Les derniers jours du mois de décembre 1813, par l'accumulation des mauvaises nouvelles, par le relâchement de toutes les affections, par l'irritabilité de toutes les personnes attachées à la fortune de l'Empereur, me furent bien pénibles. Quand on n'est point intéressé aux affaires, mais quand on s'intéresse à ceux qui y prennent part, on souffre plus qu'eux des malheurs qui les accablent; ce qui pour eux n'est quelquefois qu'un intérêt, devient pour leurs amis un sentiment. Regnault de Saint-Jean-d'Angely m'envoyait chercher à tout moment. Dans les temps de crise, on dirait que les caractères les plus virils ont besoin de s'abriter et de reprendre courage auprès d'un cœur de femme. Dans ces longues conférences, devant lesquelles ne reculait jamais mon dévouement, Regnault était quelquefois abattu jusqu'à la faiblesse et violent jusqu'à la colère; ce qui l'indignait le plus, c'était le froid égoïsme de la plupart de ses collègues des grandes fonctions publiques. «Il semble, s'écria-t-il, que tous ces gens-là flairent la nouvelle curée d'un autre gouvernement.»

Mes jours étaient fort tristes, parce que je voyais la gloire de Ney tellement unie au sort de l'Empereur, que craindre pour la chute du dernier, c'était frémir pour l'autre. Dans mes courses continuelles, je voyais et entendais une infinité de propos que je me gardais d'autant plus de rapporter, qu'ils étaient tenus de confiance, et que Regnault n'aurait pas manqué, par excès de précaution, d'en tirer les conséquences à sa manière. Il rêvait tellement conspirations et complots, que je lui cachai la rencontre que je fis de ce D. L***, espèce de fatalité qui se représente à toutes les époques critiques de ma vie. La cour des Tuileries retentissait d'une verte algarade de Napoléon envers ses courtisans; quoique Regnault n'eût point eu sa part de la colère impériale, il était revenu du château fort mécontent. «L'Empereur, disait-il, se fait des ennemis par ses sorties violentes, et cela ne mène à rien.» Mais voici comment s'était faite cette rencontre dont je n'avais pas parlé à Regnault. Mon cabriolet s'étant arrêté au coin du boulevart, j'aperçus D. L*** qui descendait précipitamment du sien pour venir à moi; je lui demandai s'il venait de l'autre monde?—«Non, pas encore, et je n'en ai point envie en ce moment. Je viens de passer un mois à Calais. Ah! si vous étiez une femme à penser à la fortune, quel avenir je vous assurerais!» Je le regardai avec l'air assez hautain. «Oui, oui, continua-t-il, un brillant avenir, mieux que vous ne l'aurez jamais avec le maréchal.—Perdez-vous la tête? Qu'ai-je fait pour un pareil avenir?

«—Mais vous voilà bien grand seigneur, M. D. L***; comment, de la protection! Irait-elle au moins jusqu'à me rembourser quelques milliers de francs que vous me devez?

«—Non pas encore, ma belle dame; mais si vous voulez, je vous fais gagner mille louis.