«—En vérité!

«—Oui, garantis.» Et en deux mots il me mit au courant et m'offrit des sûretés; je ne lui répondis qu'en parodiant ce vers de Britannicus:

Mais je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Je sus depuis que cet adroit caméléon servait à la fois Baal et le dieu d'Israël. J'eus peut-être tort, mais je n'instruisis pas Regnault de mes soupçons assez bien fondés, comme on va le voir. Le roi de Naples venait de signer un armistice avec l'Angleterre et alliance avec l'Autriche. Paris retentissait du bruit de cette ingratitude, parlons la langue des politiques, de cette imprudence. Je venais de l'apprendre; j'étais affligée, humiliée dans mes souvenirs; je pensais à la grande-duchesse, et la réminiscence me revint d'une lettre dont elle m'avait chargée, et qui était restée sans réponse. D. L*** prétendait sortir de chez M. Desèze, et m'annonçait, d'un air de triomphe, un second voyage pour Calais, assurant qu'il ne serait que quatre ou cinq jours; encore trois voyages, me répétait-il, et ma fortune est faite au grand complet. «Voulez-vous venir?» Je lui tournai le dos pour toute réponse. Cette rencontre me donna beaucoup à penser; mais sans compter mon invincible horreur pour tout ce qui sent la délation, le caractère de M. Desèze était si honorablement connu, que j'aurais cru commettre un crime que de le croire en relation avec un être comme D. L***. Lorsqu'après le changement je revis celui-ci, il rit beaucoup de ce qu'il appelait ironiquement mon innocente candeur.

Je songeai enfin à porter une lettre dont j'étais chargée de la part de la grande-duchesse pour Madame Mère; c'était la seule personne de la famille de l'Empereur qui conservât de son origine quelque chose de peu royal, on pourrait même dire de peu distingué, pour quelqu'un qui avait donné le jour à tant de princes. Je fus introduite par M. de Cossé-Brissac, dont les manières, tout imprégnées d'ancien régime, auraient pu, dans un courtisan moins consciencieux, passer pour une satire en action de celles de la douairière un peu bourgeoise. La bonne madame Lætitia avait pris la royauté comme une sinécure; c'était une reine sans gêne et sans façon. Je la trouvai assise près d'une table énorme où étaient placés plus de trente petits paniers et plusieurs ouvrages en perles. Je présentai ma lettre. «C'est bon, dit-elle en la prenant; nous verrons cela. Savez-vous faire de ces sortes d'ouvrages?—Non, Madame.—Eh bien! ni moi non plus. Je les achète d'une de ces pauvres ci-devant comme il y en a encore tant, quoique mon fils leur ait fièrement donné, qui ont beaucoup de prétentions et pas un sou vaillant.

«—Vous savez, Cossé (s'adressant à M. de Cossé-Brissac); c'est ma boiteuse que vous trouvez assez bien et que je trouve bossue; elle est adroite comme une fée. Croyez-moi, c'est joliment fait. Eh bien! je rends service à cette pauvre femme; car toutes nos dames m'en prennent, croiriez-vous?

«—Je le crois aisément; un don de la main de Madame Mère est une grâce trop flatteuse…

«—Un don! un don, dites-vous! où avez-vous la tête; je les paie et les leur fait payer. Oh! oh! ma chère, je vois bien que vous n'accoumoulourez jamais.» Il me prit une grosse envie de lui dire: je crois que je n'en vaux que mieux; mais très heureusement que l'humble attitude et l'air profondément soumis de M. de Cossé-Brissac me rappelèrent à propos le haut rang de la personne qui me parlait, et je ne répondis que par un respectueux silence. Entre autres choses aussi importantes, madame Lætitia me questionna sur les perles de Rome. Je crus faire un trait d'adresse en lui disant: «Elles sont beaucoup plus chères que celles qu'on emploie pour ces sortes d'ouvrages.

«—Oh! ma petite, j'en sais le prix et de tous les numéros encore; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire. Je ne tranche pas de la princesse comme mes filles.» En m'inclinant légèrement je déguisai mon sourire sous l'apparence d'une approbation très humble, et je rendis justice à ma bienfaitrice, en répondant: «Il est vrai que la grande-duchesse et la reine de Naples ont des cœurs de reines.» Je fus reconduite avec même étiquette, et, me retirant à reculon, mon pied s'embarrassa dans ma longue robe, et, moins leste, je serais tombée. Madame Mère montra dans cette occasion que si elle manquait un peu de la dignité du rang suprême, elle avait du moins conservé toute la bonté de ces mœurs simples et familières qui ont leur prix pour ceux qui en sont l'objet. «Ah! mon Dieu! me cria-t-elle, allez-vous-en donc tout ouniment droit devant vous; vous avez failli vous faire dou mal pour l'étiquette.» Madame Mère avait dû être fort jolie; elle était à cette époque presque bien encore. Sa physionomie avait surtout ce trait de bonté facile qui donne du charme aux femmes qui ont conservé le moins d'agrémens.

En sortant de chez Madame Mère, je me rendis chez Regnault où je vis une dame d'une figure charmante. C'était une Allemande honorée de la protection de Mme de Staël. Regnault mettait une sorte de mystère à la recevoir. Ce ne fut que plusieurs années après que j'appris d'elle-même, dans une rencontre en Belgique, l'espèce d'utilité dont elle était au gouvernement, et la passion plus généreuse qui la rendit sinon digne d'estime, au moins de pitié, en lui donnant l'énergie de rejeter une fortune honteuse, fruit d'infames services. Je ne la nommerai point, parce que son repentir fut aussi sincère que déchirant. Hélas! que n'ouvrit-elle plus tôt son ame à la femme célèbre et compatissante que le sort lui avait donnée pour amie; elle se serait épargné des remords. Mais à l'époque où je vis cette dame chez Regnault, elle était dans toute l'activité de ses vilains devoirs. On parlait de la scène de l'Empereur avec la députation du Corps-Législatif; Regnault et la dame, sans affectation, baissèrent un peu le diapason de leurs paroles mystérieuses; je n'entendis plus que les noms de Bordeaux, d'Angleterre, de correspondances, et de temps en temps quelques exclamations contre MM. Lainé, Raynouard, Flangergues, Gallois, membres récalcitrans du Corps-Législatif.