Quand la jolie dame allemande sortit du cabinet de Regnault, j'eus grande envie de la suivre, mais celui-ci me retint; il était si enfoncé dans les intérêts du moment, qu'il m'en parla comme s'il eût continué sa conversation avec la haute utilité qui venait de le quitter: «C'est Vicence, me dit-il, qui part chargé de négociations auprès des souverains, et surtout de l'empereur d'Autriche. S'il ne doit pas avoir plus de succès qu'à Dresde, il vaudrait autant qu'il restât à son ministère.
«—Mon Dieu! je trouve une teinte d'envie à cette boutade; auriez-vous la fantaisie d'être ambassadeur?» dis-je à Regnault assez étourdiment. Il ne me répondit que du regard, mais c'était répondre, et même avec un peu de suffisance.
Je n'avais pas vu Napoléon depuis le fameux voyage de Milan; la curiosité m'en prit, et une curiosité dictée par le plus noble intérêt et secondée par un de ces hasards singuliers dont il y a déjà tant d'exemples dans ma vie aventureuse, et qui donnent à la plus minutieuse vérité l'apparence d'une relation romanesque. L'Empereur venait de confier à la fidélité de la garde nationale parisienne, subitement ressuscitée, la fille des Césars et l'espoir de sa dynastie, Marie-Louise et le roi de Rome. La vaste enceinte du Carrousel venait de retentir de ces acclamations bruyantes dont Paris ne manque jamais. Le prince Joseph, si bon, si aimable, si instruit, mais peu fait, malgré ses deux exercices de royauté à Naples et en Espagne, pour supporter le poids du diadème, était peut-être celui que Napoléon n'eût pas dû choisir pour soutenir la jeune et incapable Marie-Louise dans le fardeau de la difficile régence qu'il allait établir. J'étais au Carrousel et dans la cour du château; je me glissais partout, j'écoutais tout avec l'anxiété du pressentiment, auquel j'avoue que j'ai toujours ajouté foi jusqu'à la crédulité. Il y avait tout près du cercle formé pour le mot d'ordre, un sergent de la garde nationale, que j'avais vu chez une de mes connaissances, royaliste à vieilles idées, qui commençait à reparler de ce qu'elle avait oublié si long-temps. Il causait avec plusieurs personnes, et non moins que dans le sens des cris qu'il venait lui-même de proférer. Hélas! me disais-je, voilà le sort des princes; ils se fient à des démonstrations de dévouement, et qui ne sont que le résultat du frottement des masses obéissant à des émotions du moment, qui seront éteintes au moindre examen et au premier changement. Toutes ces observations d'un cœur véritablement affectionné et enthousiaste me donnaient le besoin de voir l'Empereur. Cette solennité me l'avait présenté sous un jour triste, dans une espèce d'amoindrissement de sa puissance. Je parvins à entrer au pavillon de Flore, malgré la foule, car j'avais des amis partout. Je vais, dans le chapitre suivant, raconter la courte entrevue que je parvins à surprendre avec Napoléon. Je dirai tout de cette bonne fortune du sort, de cette minute imposante qui me fut une immense gloire par la conviction qu'elle me donna que le désintéressement et la vive sincérité de mon dévouement n'avaient pas été sans influence et sans charme sur le génie d'un grand homme malheureux.
CHAPITRE CXXV.
L'escalier du pavillon de Flore après la revue de la garde nationale.—Entrevue avec l'Empereur.—Départ du maréchal Ney pour le quartier général.—Campagne de France.
J'étais parvenue au haut de cet escalier qui est dans le coin reculé de la cour des Tuileries, entre les cuisines et un corps-de-garde, où rien n'annoncerait le séjour du souverain, sans les sentinelles qui se croisent et les consignes qui se répètent. Ma mine était si connue dans la garde impériale, qu'il ne m'arrivait jamais d'être repoussée dans mes curiosités par les militaires.
J'arrivai donc sans exciter la moindre attention jusqu'à la première anti-chambre. Assise sur une banquette, de singulières réflexions m'assaillirent malgré moi sur la destinée des rois. J'étais là sans avoir subi aucune enquête, aucune surveillance. J'étais sûre que l'Empereur allait y passer sans garde; je savais qu'à ma vue il s'avancerait (comme cela lui arrivait à la vue de toute personne étrangère), pour s'informer du motif qui m'amenait là. Si je l'eusse haï autant que je l'admirais, si j'eusse été animée d'un esprit de complot ou de vengeance, rien, me disais-je, d'aussi facile que d'arriver avec un poignard au cœur d'un grand homme. Ces idées m'absorbèrent si tristement que je ne vis, n'entendis rien de ce qui se passait autour de moi. Je ne me réveillai de mon accablante rêverie qu'au bruit du factionnaire du haut de l'escalier qu'on venait de relever. J'étais assise derrière le grand vitrage qui longe le palier d'où l'on aperçoit une espèce de corridor fort obscur, qui doit conduire derrière les appartemens de l'aile qui est entre l'horloge et le pavillon de Flore. Dans le même espace, il y a un cabinet où l'on monte par quelques marches; j'ai dit, je crois, que j'avais écrit sur mon memento les propos entendus dans la cour. Je tenais ce billet déployé dans ma main; j'entendis marcher dans le fond de ce corridor; machinalement je me lève, je m'approche jusqu'à la porte entr'ouverte du petit escalier. À ma toilette élégante, le factionnaire me prit pour une habitante du château; car loin de me regarder avec hésitation, il me laissa le passage libre. Au même moment, l'Empereur se montre, et moi, qui n'attendais là si patiemment que pour le voir, plus leste que la pensée et étourdie comme mon imagination, je me jette derrière la porte entr'ouverte et sur la seconde marche de l'escalier. Il me serait impossible de rendre l'attitude, ni l'expression de physionomie, ni l'accent de l'Empereur, qui s'approcha presque d'un air moqueur en me voyant grimpée là si sottement.
«Que voulez-vous? Que faites-vous ici?
«—Sire, le voilà: j'ai assisté à la revue, j'ai entendu et écrit ce que j'ai entendu;» et déjà il regardait mon billet. J'ai une si détestable écriture, qu'au milieu de toutes mes autres craintes, la plus vive était encore qu'il ne pût déchiffrer mon griffonnage. Je tendis la main pour reprendre la note. L'Empereur sourit de son fin et délicieux sourire, mit sa belle main sans gant sur la mienne, et rapprocha le billet de ses yeux. «Et le nom de l'homme, me dit-il?
«—Je ne le connais pas, sire.—Bien (avec un regard doux et bienveillant); bien, allez chez Regnault, et contez-lui tout.» J'allais risquer une parole de plus, j'allais dire: «Votre Majesté me reconnaît donc?» Mais Sa Majesté était déjà loin. Avec Napoléon rien ne traînait en longueur. Je redescendis l'escalier, mais cette fois non sans avoir été bien contrôlée par tous les regards surveillans. L'Empereur avait gardé ma note.